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Maman Flashe et Papa flippe. Petit panorama de nos pseudo contre-cultures

La revue de sociologie lo-fi

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Titre: Maman Flashe et Papa flippe. Petit panorama de nos pseudo contre-cultures
Auteur initial: Manuel J Grotesque
Création de l'article: 2008
DerniĂšre modification de l'article: 26-11-2013 19:23
Rubrique: La revue de sociologie lo-fi
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: non éditable / Licence: Licence culturelle non-marchande






Introduction1

Depuis l’aprĂšs-guerre, les prises de consciences libertaires sont moins souvent passĂ©es par la dĂ©couverte de penseurs ou d’artistes franc-tireurs (de Dada a l’exception Debord), mais plus simplement par l’écoute d’une musique parfaitement stupide jouĂ©e par une bande de dĂ©biles: le rock’n'roll (et ses innombrables descendances). Cette rĂ©volte, d’une superficialitĂ© et d’une immaturitĂ© un peu ridicules, a pu aussi servir de pont vers un age adulte de la rĂ©bellion, sans forcĂ©ment renier la puretĂ© et la valeur de l’idiotie originale. C’est dans cette optique Ă  la fois moqueuse et revalorisante que je me propose de revenir sur l’hĂ©ritage bariolĂ© de la pop culture (pas seulement musicale) au sein des milieux alternatifs.

Mon tonton le rocker m’apprit l’art du blouson

Comment et pourquoi une telle musique a-t-elle pu devenir un vecteur de contestation sociale? Je vais tenter non pas de donner une chronologie rigoureuse et documentée, mais de transmettre mon propre point de vue (assez incomplet concernant les périodes récentes) sur cette filiation idéologique et artistique dont je considÚre nos réseaux comme une partie des héritiers -pour le meilleur et pour le pire.

A partir de la moitiĂ© des annĂ©es 1950, aux Etats-Unis, une brutale Ă©nergie sexuelle dĂ©barqua sur les ondes. Ne nous berçons pas d’illusions : elle n’attaqua pas frontalement la sociĂ©tĂ© rigide de l’aprĂšs-guerre, ne dĂ©ployant pas de vĂ©ritable discours critique. MĂȘme si les sonoritĂ©s gagnĂšrent en agressivitĂ© par rapport au blues, le rock semble une version trĂšs Ă©dulcorĂ©e de son grand frĂšre noir, chant de rĂ©volte larvĂ©e au contenu social plus subversif que d’hurler des onomatopĂ©es comme « Bee Bop a Lula » ou « Tutti Frutti ».

La soupape de sĂ©curitĂ© du Rock’n'Roll permettait finalement aux Ă©nergies les plus dĂ©bridĂ©es de s’exprimer dans le vide et non Ă  l’encontre d’un Ă©ventuel pouvoir. Le rocker Ă©tait rĂ©tif Ă  toute forme d’autoritĂ©, mais Ă  aucune en particulier. En vieillissant, les plus revĂȘches de ces jeunes rĂ©voltĂ©s eurent tendance Ă  muer en grognons anarchistes de droite, appelĂ©s plus communĂ©ment beaufs. L’énergie brute du rock’n'roll fut aussi un atout non nĂ©gligeable pour la promotion des valeurs yanquees contre celles du bloc soviĂ©tique, sorte d’objet promotionnel capitaliste Ă  l’instar du Coca Cola ou de Marilyn Monroe.

Doit-on pour autant renier nos racines rock et sacrifier Ă  un antiamĂ©ricanisme dĂ©cĂ©rĂ©brĂ©? Certainement pas, puisque nous reconnaissons le pouvoir d’attaque de cette Ă©nergie Ă©lectrique, sa capacitĂ© Ă  traduire en ondes sonores la rĂ©volte et le besoin de libertĂ©, particuliĂšrement pour un auditeur qui n’aurait Ă  ce moment de sa vie ni le besoin ni l’envie traduire en idĂ©es son volcanique bouillonnement intĂ©rieur. Le rock est une matĂ©rialisation de l’ñme sauvage, l’indomptable libertĂ© qui vit au fond de nous.

Pour excuser encore un peu plus “mon tonton le rocker” et plus gĂ©nĂ©ralement l’artiste politiquement inconscient, je voudrais souligner que bien souvent une personne qui crĂ©e librement ne saurait expliquer rationnellement ce qu’elle est en train de rĂ©aliser, ni chercher Ă  se dĂ©finir comme subversive ou mĂȘme alternative. Son action est inconsĂ©quente, irraisonnable, Ă  la limite de la folie d’un point de vue extĂ©rieur. Elle est simplement guidĂ©e par un besoin vital de crĂ©ation, en laquelle Freud voit une dĂ©viation (”sublimation”) du dĂ©sir sexuel.

Je n’ai pas Ă©tĂ© totalement convaincu par l’exposition de cette thĂ©orie dans l’introduction Ă  la psychanalyse (peut-ĂȘtre Ă  cause de la traduction dĂ©sastreuse qui nous empoisonne encore aujourd’hui?), mais elle illumine tout particuliĂšrement le cas de Russ Meyer, l’homme qui marie le mieux tension sexuelle et imagination. Avait-il conscience de rĂ©aliser un film rĂ©volutionnaire avec “Faster Pussycat, Kill Kill”? J’ai tendance Ă  croire envers et contre tout que oui, mais la rĂ©ponse Ă  cette question ne changerait pas un seul plan ni une seule ligne de dialogue du film.

Je suis né à Goa dans une camionnette

Assez roublard dans son adhĂ©sion Ă  la mode le l’amour libre (on le voit bien dans le premier Vixen), Meyer me donne l’opportunitĂ© de glisser vers les annĂ©es soixante et leur «contre culture», qui allait marquer les mentalitĂ© du demi siĂšcle Ă  venir d’un fer rouge en signe de colombe un peu cramoisie. Cette culture de contestation ne saurait se rĂ©sumer en quelques considĂ©rations lapidaires, tant les initiatives issues de cette extraordinaire effusion ont pu aller dans des directions totalement diffĂ©rentes, mais accordons nous au moins sur le fait que cette culture Ă©tait celle de la libertĂ© au dĂ©triment de la contrainte, de l’ouverture d’esprit contre les valeurs rigides de l’aprĂšs-guerre.

Il s’agissait d’une tentative de rĂ©volution des mentalitĂ©s tout autant ambitieuse que naĂŻve: sa croyance en sa propre rĂ©ussite Ă©tait d’un optimisme pour le moins excessif. Des expĂ©riences communautaires nĂ©es de cette Ă©poque, on retient surtout aujourd’hui un certain empressement Ă  parvenir au but, la plupart de ses acteurs ne tenant pas compte de leurs propres limites. Cette bonne humeur souvent “aidĂ©e” par diverses substances cachait un manque de vision confortĂ© par un attrait pour l’immĂ©diatetĂ©. On Ă©coutait Dylan chanter son libre arbitre et on se croyait dĂ©jĂ  libĂ©rĂ© de toutes les chimĂšres. Ce qui Ă©tait vrai
 pour deux minutes et demie! Magnifique catalyseur, mais quand la fumĂ©e venait Ă  se dissiper, le vrai travail sur soi Ă©tait encore Ă  faire.

On pensait pouvoir dĂ©foncer toutes les barriĂšres en quelques annĂ©es, et ceux qui venaient tempĂ©rer un peu ce bel enthousiasme Ă©taient souvent qualifiĂ©s de rĂ©actionnaires, alors qu’ils auraient pu apporter plus de rĂ©alisme Ă  l’action et maximiser les chances de rĂ©ussite. Je vois dans cet empressement un manque de considĂ©ration pour le passif de l’inconscient, ce boulet ou ce trĂ©sor dont nous ne pouvons ni nous dĂ©barrasser ni changer le contenu Ă  loisir. Comprendre que nos choix sont limitĂ©s nous donne toute notre libertĂ© d’ĂȘtre vivant. Croire en un grand rĂȘve aux possibilitĂ©s infinies nous maintient dans une bulle d’illusion aliĂ©nante.

Le cĂŽtĂ© fortement consumĂ©riste de cette gĂ©nĂ©ration a Ă©galement accentuĂ© la lĂ©gĂšretĂ© des rĂ©flexions entreprises, surtout si on les compare Ă  l’extrĂȘme rigueur intellectuelle de certains de leurs aĂźnĂ©s comme les situationnistes. De cette superficialitĂ© du pseudo rebelle, on trouve encore des traces aujourd’hui. Ce n’est bien entendu pas entiĂšrement imputable Ă  cette Ă©poque , mais dorĂ©navant, dans l’inconscient collectif, le contestataire est d’avantage un frimeur futile qu’un questionneur Ă©veillĂ© ou mĂȘme un trouble-fĂȘte. On peut avoir de la sympathie et quand mĂȘme un peu de respect pour un Jean François Bizot, il a quand mĂȘme diffusĂ© une image du rĂ©voltĂ© bouffon trĂšs prĂ©judiciable Ă  la rĂ©volte libertaire dans son ensemble : personne ou presque ne prend ces personnages trĂšs au sĂ©rieux, chose dont ils s’enorgueillissent d’ailleurs souvent. Je ne prĂŽne pas un sĂ©rieux d’église, mais cette perpĂ©tuelle « dĂ©conade » se mord la queue et tend au nihilisme le plus vain, celui qu’on ne peut accepter que sur son lit de mort, quand tout est dĂ©jĂ  perdu.

Un exemple frappant de cette superficialitĂ© fut la façon dont les hommes traitĂšrent gĂ©nĂ©ralement les femmes au sein de ces mouvements contestataires, leur laissant une place avant tout dĂ©corative, maintenant des harems modernes que la libertĂ© sexuelle rendait possible. De part leur Ă©ducation (l’inconscient, encore une fois) les femmes de cette Ă©poque Ă©taient profondĂ©ment soumises, les hommes profondĂ©ment machos, et on dĂ©clarait soudain en surface: “LibertĂ© sexuelle!”. Jackpot pour le mĂąle du vingtiĂšme siĂšcle, tous ces Gainsbourg et Wolinski ayant grandi sous une pression dĂ©sormais relĂąchĂ©e. La libertĂ© avait Ă©tĂ© proclamĂ©e, mais de fait le vieux passif machiste qui dĂ©finissait le mĂąle occidental du vingtiĂšme siĂšcle n’était pas disposĂ© Ă  Ă©voluer si rapidement.

Le cas de Robert Crumb est plus complexe, donc plus moderne, assimilable Ă  un Costes aujourd’hui: ils possĂšdent d’abord une rĂ©elle conscience des aspects pathĂ©tiques de leur propre personnalitĂ©, qui rend leur critique clairvoyante, le catharsis qu’il proposent est lavĂ© de tout esprit de concurrence machiste. Je tiens donc Ă  nuancer mon propos sarcastique: quelques hommes et femmes, possĂ©dant une forte personnalitĂ© et une grande intelligence, pouvaient comprendre immĂ©diatement toutes les implications d’une telle rĂ©volution. Lennon, doux rĂȘveur fĂ©ministe en apparence mais macho colĂ©rique en privĂ©, n’arriva certainement pas Ă  ce stade.

D’une maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, c’est le rapport dominant/dominĂ©, trĂšs liĂ© Ă  nos fonctions animales comme la reproduction, qui a fatalement pĂ©nĂ©trĂ© toutes les structures contestataires pour recrĂ©er rapidement les situations inĂ©galitaires et liberticides initialement dĂ©noncĂ©es (voir Ă  ce titre “Pyramides artistiques et domination culturelle” de RMX, texte qui souhaite visiblement faire grincer des dents -il fait parfois ressembler le milieu artistique alternatif Ă  une antichambre de l’enfer- mais dĂ©veloppe beaucoup d’arguments solides et avĂ©rĂ©s).

Des artistes d’une plus grande luciditĂ©, comme Captain Beefheart, avaient dĂ©jĂ  compris la nĂ©cessitĂ© d’opĂ©rer un profond travail sur soi avant de penser Ă  changer le monde. Beefheart, qui se disait Ă  la fois homme et femme, est une sorte de chamane moderne qui regarde l’ñme en face, ne dĂ©tourne pas le regard et ne cĂšde jamais Ă  la terreur existentielle. Tout comme Luis Bunuel, on peut qualifier cet artiste de courageux, il nous incite Ă  quitter le troupeau, Ă  regarder la rĂ©alitĂ© et suivre ainsi la voie de l’intelligence. Cette voie-lĂ  demande une certaine force, mais il n’y a lĂ  aucune Ă©loge de la puissance bauvine, malgrĂ© le « beef ». Rester en permanence conscient de la force que rĂ©clame un changement rĂ©el, c’est exactement le type d’attitude qui rend plus efficace l’action alternative. Elle nous permet d’aller au-delĂ  du clichĂ© de l’artiste torturĂ© et faible, qui fatalement vivra dans la souffrance tout au long de son existence (le clichĂ© tenace du poĂšte maudit).

Par la suite, beaucoup ont proclamĂ© la mort de la contre-culture. Aujourd’hui encore, on rechigne Ă  employer cette expression connotĂ©e, confinĂ©e Ă  une pĂ©riode qui aurait entraĂźnĂ© « la chute des idĂ©ologies ». On dirait que le mot « contre-culture » est tombĂ© au front, tuĂ© par sa propre tĂ©mĂ©ritĂ©, comme d’ailleurs celui d’«idĂ©al», assimilĂ© Ă  un crime de guerre (froide). Ce raisonnement de papillon me consterne, il s’agit d’ailleurs d’un nouveau kidnaping lexical, mĂ©thode qui consiste Ă  s’emparer d’un mot pour lui faire dire une seule chose. Actuellement, il est par exemple impossible de concevoir une mondialisation positive, puisque tout le monde s’accorde Ă  ne voir dans ce mot que les consĂ©quences dĂ©sastreuses du libĂ©ralisme Ă  l’échelle du globe. En prononçant simplement le mot de mondialisation sans y ajouter une connotation pĂ©jorative, je me vois immĂ©diatement cataloguĂ© comme “DĂ©fenseur du libre-Ă©change Ă  tout va”, alors qu’on pourrait user du mĂȘme mot pour Ă©voquer la nĂ©cessitĂ© pour la race humaine de se considĂ©rer enfin comme un seul peuple (un vieux rĂȘve en friche qui mĂ©riterait d’ĂȘtre enfin labourĂ©, pour ne pas rester aussi simpliste que la chanson Imagine).

On transforme ainsi les mots en slogans, on va droit Ă  la guĂ©guerre et on se dispense de rĂ©flĂ©chir. Ne veut-on voir l’histoire qu’à l’échelle de sa courte vie? Pourquoi la mise en pratique des idĂ©es politiques devrait-elle ĂȘtre obligatoirement conçue comme un objectif rapide, qu’il faut atteindre en l’espace d’une ou deux gĂ©nĂ©ration humaines, au lieu de les intĂ©grer Ă  un projet de civilisation qui fera son chemin Ă©tape par Ă©tape ? A-t-on si peu de sagesse, de volontĂ© et de patience ? Si c’est le cas, hĂ© bien nous mĂ©ritons ce que nous avons: une planĂšte-poubelle pour nos idĂ©ologies jetables.

Je suis un fils de ponke

L’humilitĂ©, sous la forme du pessimisme le plus absolu, caractĂ©rise justement le mouvement suivant dans cette chronologie sommaire des contre-cultures, moins largement suivi mais plus proche de nous dans le temps. Constat des annĂ©es 70: tout a donc Ă©chouĂ©, c’est une fois de plus la restauration du rĂ©gime de l’ennui bourgeois, l’individu est broyĂ© sous la masse oppressive. A la passivitĂ© il trouve pour alternative une mise Ă  l’écart volontaire, une rĂ©appropriation d’espaces et d’objets dont le systĂšme ne veut plus (la poubelle devenant ainsi un lieu culturel) et il va parfois jusqu’à accĂ©lĂ©rer la destruction des personnes et des biens matĂ©riels.

Par rapport au grand rĂȘve bĂ©at des annĂ©es 60, le punk (mot Ă  l’origine pĂ©joratif signifiant pauvre minable) n’a pas atteint aussi massivement la sociĂ©tĂ© occidentale, loin de lĂ . De ce fait, beaucoup n’y ont vu qu’une simple mode et non un vĂ©ritable phĂ©nomĂšne social. Je soutiens pourtant que la filiation entre le hippie déçu et le punk agressif existe, mutation parfois incarnĂ©e par des survivants des deux Ă©poques qui n’ont eu aucun mal Ă  passer d’un mouvement de contestation Ă  l’autre. Daevid Allen, fondateur de Gong (groupe de rock hippie mystico dĂ©lirant par excellence) publie Ă  partir de 1977 Ă©poque plusieurs albums dans lesquels il montre fortement son adhĂ©sion au mouvement punk et Ă  ses capacitĂ©s rĂ©volutionnaires (« Floating Anarchy », « New York Gong »). Le groupe new wave (mais dĂ©jĂ  fondĂ© en 75) Pere Ubu semble Ă©galement faire le pont entre plusieurs gĂ©nĂ©rations de bruyants excentriques. Et au fond, ne fut-ce pas Zappa lui-mĂȘme qui employa pour la premiĂšre fois le mot “punk” sur un disque? Il faut bien diffĂ©rentier lĂ  le Zappa des dĂ©buts, terroriste sonore capable de tout, du prĂ©tentieux compositeur qui le remplace dĂšs les annĂ©es 70.

Je ne m’intĂ©resserais pas Ă  dĂ©finir les Ă©ventuelles caractĂ©ristiques musicales du punk, sujet ennuyeux et rĂ©ducteur, par contre je tiens Ă  insister sur le fait suivant : les groupes punks on vendu des disques dans le circuit commercial habituel, et certains des pionniers du genre, comme les Ramones, faisaient totalement fi de toute idĂ©ologie contestataire. Ils n’apparaissent finalement que comme artistes pop souhaitant faire carriĂšre malgrĂ© leurs particularismes ‘trash”, pour finalement tenter d’amasser l’argent et la gloire comme n’importe quelle star de la pop (l’évolution rĂ©cente du rap va tout Ă  fait en ce sens).

Si, aux dĂ©buts de la pop, certains petits malins (tels Gainsbourg avec France Gall) ont pu faire passer des messages subversifs quasi subliminaux, c’était dans un contexte Ă  la limite de l’amateurisme au niveau de la distribution. Le business s’est depuis Ă©normĂ©ment structurĂ©, pour parvenir Ă  contrĂŽler totalement les dĂ©rapages, pas forcĂ©ment pour les censurer mais plutĂŽt pour les vendre comme n’importe quel produit -toujours le cynisme extraordinaire du capitalisme, capable de fournir n’importe quelle offre Ă  la demande. Pour cette raison, celui qui croĂźt maintenant pouvoir pĂ©nĂ©trer le systĂšme pour le subvertir de l’intĂ©rieur s’attĂšle Ă  une tĂąche plus dure que celle des agents doubles de la guerre froide.

Les musiciens pop cyniques, dans le cadre de ma rĂ©flexion, ont le mĂȘme problĂšme que les rockers des annĂ©es cinquante. J’ai dĂ©jĂ  abordĂ© cela plus haut, mais j’en profite pour le marteler : leur absence de positionnement franc fait que leur rĂ©volte s’exprime dans le vide. La rĂ©cupĂ©ration opportuniste d’imageries rĂ©volutionnaires qu’ils pratiquent continuellement va jusqu’à discrĂ©diter l’idĂ©e mĂȘme de rĂ©bellion. Ils peuvent Ă©ventuellement proposer de chambouler quelques habitudes un peu trop ronronnantes de la forme artistique, mouais
 cela a-t-il rĂ©ellement une quelconque importance Ă  l’échelle de nos vie? Ne s’intĂ©resser de maniĂšre obsessionnelle qu’à de tels dĂ©tails, souvent par vanitĂ©, revient Ă  apporter sa goutte au grand robinet d’excitations gratuites dĂ©jĂ  bien alimentĂ© par la tĂ©lĂ©vision et le cinĂ©ma le plus commercial.

Plus fidĂšle Ă  l’attitude quasi suicidaire du punk original, une seconde vague s’est radicalisĂ© vers un extrĂ©misme qui laissait Ă  ses membres une espĂ©rance de vie assez courte, tant l’opposition au systĂšme prenait une forme d’action violente immĂ©diate, avec une certaine Ă©loge de l’affrontement et parfois une rĂ©utilisation de l’esthĂ©tique ou de l’idĂ©ologie fasciste -dans ce domaine, parvenir Ă  dĂ©terminer la dose de second degrĂ© est un exercice dĂ©licat. Derniers soldats debout de la contestation rock nĂ©e dans les annĂ©es 60 (j’ai pu constater que de nombreux punks contemporains citent le salut hitlerien de Lennon Ă  la reine comme un grand geste nihiliste) les plus Ă©garĂ©s d’entre eux pourraient Ă  prĂ©sent rejoindre les rangs du terrorisme, mais leur frĂ©quent amour de l’alcool les tient Ă  distance de l’extrĂ©misme religieux et mĂȘme de toute activitĂ© organisĂ©e, rĂ©clamant un minimum de concentration mentale. Au-delĂ  de mes ricanements, je n’ai aucune agressivitĂ© contre le pauvre punk fatiguĂ© qui se retrouve par terre Ă  hurler, Ă©dentĂ©, « FĂš la Fot’s Ă  la FociĂ©tĂ© !». Juste une certaine tristesse doublĂ©e d’une rage sourde. Certes, il est restĂ© fidĂšle Ă  Dada et Ă  sa destruction de l’art, mais que propose-t-il ensuite?

Je suis assez amer devant tant d’énergie retournĂ©e contre elle-mĂȘme sans la moindre consĂ©quence Ă  part l’autodestruction, tant de rĂ©bellion facilement isolĂ©e et matĂ©e par un systĂšme qui sort le grand gagnant de l’affaire. Les nouveaux Gavroches tombent toujours en chantant, et les tenants du systĂšme se frottent les mains de leur “hĂ©roĂŻsme”. Aucune rĂ©bellion n’est assez violente physiquement pour rĂ©pondre Ă  l’horreur de l’oppression: c’est d’un autre type de rĂ©ponse dont nous avons besoin. Le jeu est biaisĂ©, et les indiens y meurent toujours Ă  la fin, Ă  moins qu’ils ne passent dans le camp des cow-boys (est-il utile de rappeler qu’un grand nombre de pseudo contestataires on terminĂ© dans la pub?).

Essayant de sortir de cette dichotomie, des mouvements post-punks beaucoup plus constructifs sont apparus. Il fallait trouver une alternative entre l’autodestruction du skinhead et la collaboration de l’ancien hippie ou intello maoĂŻste qui bosse dans la “com”. Cette fois on ne peut absolument plus parler de phĂ©nomĂšne social, simplement de micro mouvements de dĂ©viance, trĂšs diffĂ©rent selon les zones gĂ©ographiques, mais ayant pour point commun de valoriser le petites initiatives, des actions Ă©parses mais nombreuses (souvent mĂȘme individuelles) amenĂ©es Ă  ronger les bases de la pyramide et Ă  la dissoudre comme de l’acide Ă  effet lent. Du pur mauvais esprit condensĂ© dans une attitude somme toute discrĂšte mais sans concessions.

Il s’agit d’un appel Ă  la rĂ©volte avec une adjonction de rĂ©alisme Ă  la clef: “Attention, tout risque de se passer mal pour toi si tu ne fais pas trĂšs attention Ă  tes actes Ă  partir de maintenant. Tu va sortir de l’enclos et devenir une proie potentielle pour le systĂšme rĂ©pressif qui nous entoure.” Ces mouvements peuvent passer par bien d’autres formes que la crĂ©ation musicale, par exemple la rĂ©cupĂ©ration d’objets jetĂ©s, qui laisse un champ d’action extrĂȘmement large et peut faire naĂźtre une critique riche et profonde de notre sociĂ©tĂ© matĂ©rialiste. Je vais toutefois rester concentrĂ© sur la musique, mĂȘme si je souhaiterais vivement qu’à l’avenir nos propres rĂ©seaux Ă©largissent un peu le champ de notre action, s’ouvrent totalement au monde sans rien renier de notre engagement dit “underground”.

J’ai dĂ©jĂ  opĂ©rĂ© la jonction idĂ©ologico-musicale avec nos rĂ©seaux post punks actuels, mais je vais remonter un peu dans le temps pour parler d’un de mes groupes prĂ©fĂ©rĂ©s, assez peu connus en France. Une partie de la seconde vague punk (au dĂ©but des annĂ©es 1980) ne cĂ©da pas au nihilisme intĂ©gral, et des groupes de la scĂšne hardcore comme les Minutemen de San Pedro (ville portuaire assez pauvre du sud de Los Angeles) tracĂšrent un lien intĂ©ressant entre le rĂȘve hippie gĂ©nĂ©reux et l’énergie frondeuse du punk, plus rĂ©aliste (on ne tend plus l’autre joue). Leurs revendications Ă©galitaires, humanistes et pacifistes Ă©taient liĂ©es Ă  un vrai projet artistique, une grande originalitĂ© musicale. La libertĂ© crĂ©atrice Ă©poustouflante du groupe Ă©tait confortĂ©e par son engagement sans faille. EngagĂ©s et drĂŽles, ils adjoignaient leur public Ă  pratiquer eux aussi une activitĂ© crĂ©atrice libre, allant contre le cirque rock pratiquĂ© par les gros groupes des stades. Ils restĂšrent confinĂ©s Ă  un public trĂšs limitĂ©, tout comme la plupart des groupes actuels issus des rĂ©seaux rĂ©ellement alternatifs.

La confidentialitĂ©, depuis la fin des annĂ©es 80, semble d’ailleurs devenue un gage d’intelligence, tout passage Ă  une Ă©chelle de communication supĂ©rieure apparaissant comme suspect. Il ne s’agit pas lĂ  d’un repli sur soi paranoĂŻaque, mais d’un constat lucide de l’action des gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes, sacrifiĂ©es sur l’autel de la communication de masse: il est excĂ©dant par exemple de dĂ©couvrir une photo de Keith Moon, batteur des Who prĂ©cocement dĂ©cĂ©dĂ© et dont le jeu chaotique semblait un appel au dĂ©sordre, utilisĂ©e dans un magazine pour un encart publicitaire d’une banque.

J’ai fait un milliard de plans et trente-deux coupes de tif

J’ai souvent pu constater Ă  quelle point la sĂšve de la pensĂ©e alternative peut ĂȘtre ainsi rĂ©cupĂ©rĂ©e et galvaudĂ©e par la culture pop, jusqu’à en perdre tout son sens. Par exemple, un film tel que Matrix, qui semble rĂ©alisĂ© par un vieux hippie transformĂ© en producteur de cinĂ©ma au flair remarquable (en rĂ©alitĂ© des scĂ©naristes en mal d’idĂ©e “fun” qui seraient allĂ©s relire Philip K. Dick) est bel et bien un recyclage d’idĂ©es alternatives les plus pures et dures, ce qui en fait un document fascinant sur le cynisme d’Hollywood, la capacitĂ© de ce dernier Ă  ĂŽter le venin des dards, transformer les rĂ©voltes en sources d’amusement futile. Lorsque cette grosse arnaque attractive est apparue sur les Ă©crans, je traĂźnais en Australie avec une bande de hippies/punks cinquantenaires purs et durs, qui furent estomaquĂ©s de l’adĂ©quation du film avec leur vision subversive, inchangĂ©e depuis 1969 -d’ailleurs l’annĂ©e de sortie du roman “Ubik” de K.Dick avec sa fameuse phrase “Je suis vivant et vous ĂȘtes morts” que le hĂ©ros plongĂ© dans le coma lit sur les murs de ses rĂȘves. Pourquoi a-t-on eu Matrix et pas Ubik-le-film? On y a gagnĂ© les scĂšnes de kung fu et leur fameux mouvement de rotation autour de Carrie-Ann Moss, cĂ©lĂ©brant ainsi l’entrĂ©e officielle de la rĂ©volution contestataire dans le monde hĂ©las encore futile des jeux vidĂ©os.

On en revient Ă  la perversion du message subversif quand il s’exprime par des mĂ©dias de trop grande envergure, c’est pourquoi on peut leur prĂ©fĂ©rer des moyens plus modestes, quitte Ă  renoncer Ă  certaines ambitions techniques de toute façon plus vaniteuses qu’utiles. On prĂ©fĂšre souvent des instruments de musique simples et robustes, la sĂ©rigraphie ou la photocopie pour reproduire les documents visuels, jouer dans des petites salles, avec de petites sonorisations voire pas de sono du tout
 moins c’est bien sĂ»r beaucoup mieux car cela nous met hors de portĂ©e des tentacules de l’argent. Mais c’est surtout que cette modestie nous garantit une adĂ©quation totale entre nos actes et nos idĂ©es, ainsi qu’une rapiditĂ© d’action inĂ©galable.

Ceci me conduit Ă  Ă©tablir un parallĂšle avec une activitĂ© crĂ©atrice Ă©galement trĂšs modeste au niveau des moyens: l’écriture, qui de Kafka Ă  K.Dick inspire si souvent nos actions (les auteurs ayant d’autres initiales sont Ă©galement tolĂ©rĂ©s). Sans leur frĂ©quent individualisme extrĂȘme, qui les met Ă  l’écart de tout et de tous, je soutiens qu’une immense partie des Ă©crivains de fiction serait politiquement trĂšs proche des milieux de crĂ©ation subversive: nous partageons la mĂȘme volontĂ© de remettre en cause la bĂȘtise groupale. C’est d’ailleurs pour cette raison que les Ă©crivains -mais aussi les crĂ©ateurs en gĂ©nĂ©ral- renoncent si souvent Ă  s’impliquer aux cĂŽtĂ©s des autres et se retirent complĂštement dans leur travail solitaire. Citer ici le contre-exemple d’Orwell me paraĂźt plus rĂ©vĂ©lateur que de commencer une interminable liste d’écrivains coupĂ©s du monde, qu’il serait si facile de dresser. Il fait dĂ©faut Ă  leur vision viscĂ©ralement libertaire une dose de gĂ©nĂ©rositĂ©, un engagement physique au sein mĂȘme de l’humanitĂ© et non du haut de leur tour d’ivoire. Et puis, rĂ©ussir son chef d’Ɠuvre avant de mourir, quel Graal vaniteux, quelle vision Ă©triquĂ©e de la crĂ©ation! On croirait presque qu’ils achĂštent ainsi leur billet pour l’immortalitĂ© -encore et toujours le poids de l’hĂ©ritage chrĂ©tien.

Pour en revenir Ă  l’activitĂ© musicale, traditionnellement moins au fait de l’indĂ©pendance d’esprit que ne l’est la littĂ©rature, comment pourrais-je dĂ©finir le moment oĂč elle devient une vraie forme de dĂ©viance? Je me garderais bien de faire du dĂ©terminisme stylistique: l’alternative peut Ă©videmment surgir de n’importe quel type de rythme, bruit ou mĂ©lodie. Par contre, l’état d’esprit dans lequel on interprĂšte cette musique compte Ă©normĂ©ment Ă  mes yeux. Il faudrait Ă  la fois privilĂ©gier le libre-arbitre -je crois que tout artiste libre est naturellement original- et la gĂ©nĂ©rositĂ© -le public n’est pas une classe infĂ©rieure. Sans glorification excessive de l’”aristocr-artiste”, ce visionnaire quasi divin, ni populisme dĂ©magogue (quand la lutte des classes rejoint le mercantilisme de bas Ă©tage, je vous prĂ©sente le reggae occidental), on veut juste qu’il se passe quelque chose dans la vraie vie, rejoignant spontanĂ©ment les expĂ©riences situationnistes.

L’artiste n’est donc pas un ĂȘtre exceptionnel, pas d’avantage que le public n’est dĂ©nuĂ© de qualitĂ©s. En rĂ©alitĂ© cette diffĂ©rence de statut nous ennuie et nous indiffĂšre. Nous sommes rĂ©unis lĂ  pour la mĂȘme raison que tous les hommes depuis toujours, se retrouvant autour du feu Ă  la tombĂ©e de la nuit: tisser des liens, se voir, se parler, se toucher puis vivre ensemble un rituel magique. Ayant chassĂ© les dĂ©mons, nous pourrons ensuite aller nous coucher, apaisĂ©s. La tĂ©lĂ©vision, on le sait, remplace aujourd’hui ce rituel vivant par une pluie d’électrons agressivement dĂ©versĂ©e sur une vitre. Je sais que beaucoup sont dĂ©jĂ  convaincus de la nĂ©cessitĂ© d’éteindre urgemment le grand sachem cathodique, je passerais donc directement Ă  l’examen de son successeur, qui ne fera d’ailleurs bientĂŽt qu’un avec elle, mais reste pour le moment plus ouvert Ă  la subversion car encore relativement peu contrĂŽlĂ©: l’internet.

Je crois d’ailleurs que notre rĂ©seau alternatif de crĂ©ation a commencĂ© Ă  vraiment se dĂ©velopper avec une utilisation plus massive d’internet, Ă  une date que l’on pourrait situer Ă  peu prĂšs au changement de siĂšcle. Non pas que beaucoup de liens solides entre activistes naissent et se consolident uniquement sur internet, mais les premiers fils se tissent ainsi beaucoup plus facilement, sans barriĂšre temporelle ou spatiale. C’est l’un des paradoxe du monde alternatif actuel, oĂč les rapport humains doivent systĂ©matiquement primer sur l’investissement financier, mais oĂč une partie de ces rapports se trouve complĂštement dĂ©sincarnĂ©e en passant par le net.

Peut-ĂȘtre le net sera-t-il prochainement canalisĂ© par le pouvoir Ă©conomique, ce qui nous inciterait Ă  abandonner son utilisation. Concernant les tĂ©lĂ©chargements “illĂ©gaux”, les contrĂŽleurs de copyright trouveront peut-ĂȘtre une solution pour continuer Ă  alimenter les mafias musicales de type SACEM. Sur ce sujet, je pense que la position des artistes alternatifs est claire, en tous cas de tous ceux avec qui j’ai pu en discuter: nous nous plaçons avec joie du cĂŽtĂ© des “pirates“, et cette dĂ©nomination dĂ©poussiĂ©rĂ©e par les flics du copyright (qui la croyaient objectivement pĂ©jorative) nous plaĂźt infiniment.

Sans droits d’auteurs, de quoi vivent les musiciens? Bonne question, mais sommes-nous d’abord vraiment des « musiciens »? Si le musicien est une sorte de bouffon qui donne au public-roi-bĂ©bĂ© tout ce qu’il dĂ©sire, non, nous n’en sommes certainement pas. Si des bouffons putassiers voient leur compte en banque s’engraisser pour des activitĂ©s proches de la publicitĂ©, hĂ© bien oui, nous militons pour la mort du droit d’auteur, la dĂ©crĂ©pitude complĂšte du rĂ©seau qu’on appelle show business, ces vendeurs de produits culturels formatĂ©s, cette presse stupide et moutonniĂšre qui appuie avec complaisance l’idolĂątre tĂ©lĂ©visuelle. J’essaie de ne pas faire tomber une pluie d’invectives facile, d’éviter les verbes comme “vomir” oĂč les rĂ©fĂ©rences trop explicites Ă  la matiĂšre fĂ©cale, donc je ne m’étendrais pas d’avantage sur le sujet, mais on aura bien compris mon peu d’attrait la chose shobize.

Reste Ă  dĂ©finir notre Ă©trange statut de musicien (et plus gĂ©nĂ©ralement d’artiste) alors qu’on ne supporte presque rien de ce qui s’entend ou se voit dans les mĂ©dias habituels, surtout qu’on n’adhĂšre pas une seconde Ă  l’esprit dans lequel cet art/commerce est pratiquĂ©. Devrait-on inventer un autre mot qu’ « artiste », pour ne pas le partager par exemple avec ces slogans qui promettent en grandes lettres « plus de 150 ARTISTES sur scĂšne »? Mais ne validerait-on pas ainsi le vol de ce mot qui nous permet de nous dĂ©finir simplement? De toute façon, l’outrecuidance de la culture tĂ©lĂ©visuelle est telle qu’elle se permet de rĂ©cupĂ©rer absolument TOUS les concepts subversifs pour les revendre avec une valeur ajoutĂ©e, prĂ©senter une camelote plus attractive. Mieux vaut continuer d’employer tous les mots qui nous plaisent, de “contre-culture” Ă  “alternatif”, mĂȘme si occasionnellement on s’amusera de les voir prononcĂ©s par un quelconque bouffon tĂ©lĂ©visuel. Que gagnerait-on Ă  perdre notre spontanĂ©itĂ©, Ă  dĂ©velopper une paranoĂŻa attentive en permanence Ă  ceux que l’on hait? En perdant notre naturel, on finirait par entrer dans une sorte de guerre extĂ©nuante, on chercherait systĂ©matiquement Ă  contredire le systĂšme en mettant idiotement sur un piĂ©destal tout ce qui va Ă  l’encontre de la norme. Gardons au contraire notre Ă©nergie pour crĂ©er des situations et des Ɠuvres qui correspondent Ă  nos idĂ©es, et ces crĂ©ations seront notre meilleur argument dans la bataille qui nous oppose Ă  la norme.

Maintenant, il faut quand mĂȘme reconnaĂźtre qu’en France, pays qui a connu ça et lĂ  quelques initiatives dites de gauche, des organismes publics comme la Caisse d’Allocations Familiales apportent un soutien non nĂ©gligeable Ă  notre choix de vie. C’est lĂ  que les anti-RMI, peuple Ă©trange qui va du grand bourgeois dĂ©daigneux au clochard aigri, commencent Ă  aiguiser leurs couteaux. Nous voyons le fait de toucher le RMI comme une chance de vivre dans un pays qui reconnaĂźt les faiblesses du systĂšme, prend en compte son injustice et se propose d’y palier modestement avec l’aide d’un versement mensuel, insuffisant pour vivre dĂ©cemment mais essentiel pour ne pas tomber dans la misĂšre. L’argument comme quoi les rmistes seraient des profiteurs, est Ă  ranger auprĂšs du “qu’ils se foutent un bon coup de pied au cul et tout ira bien!” dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©. Ils voudraient une vie plus simple, sans le quart-monde Ă  notre porte ? Eh bien, non, dĂ©solĂ©, ça n’est pas la rĂ©alitĂ©.

Lorqu’on accuse Ă  l’inverse le RMI de n’ĂȘtre qu’un baume maintenant la paix sociale, je suis tout compte fait assez d’accord. Cette critique vient souvent de cinquantenaires communistes qui ont travaillĂ© toute leur vie, militĂ© au sein de syndicats et obtenu les acquis sociaux aujourd’hui menacĂ©s. Cette lutte Ă©mĂ©rite, qui correspond Ă  leur Ă©poque, les a en quelque sorte conditionnĂ©s dans un respect quasi religieux du travail, s’adressant mĂȘme parfois aux militants en tant que “travailleurs”. Aujourd’hui, le capitalisme se joue Ă  l’échelle des multinationales cĂŽtĂ©es en bourse. Les sommes d’argent significatives se crĂ©ent sur des mĂ©canismes Ă  la limite de l’abstraction totale, dans un espace immatĂ©riel qui nous Ă©chappe complĂštement, en vertu de quoi, travailleurs ou pas travailleurs, je dĂ©clare solennellement: “Nous sommes tous des RMIstes!”. Nous ne crĂ©ons plus directement la richesse qui alimente le systĂšme, le capitalisme est devenu tellement concurrentiel qu’il est parti s’amuser lĂ -haut, sur l’Olympe, tandis que les simples mortels se retrouvent comme des cons, en bas, Ă  allumer des feux et Ă  danser autour.

Conclusion

La planĂšte libĂ©rale ne sait pas quoi faire de son peuple dĂ©sƓuvrĂ©. Son blocage mental lui interdit de puiser dans certaines philosophies hellĂ©nistiques, qui avaient dĂ©jĂ  envisagĂ© un tel dĂ©sƓuvrement, appuyĂ© il est vrai Ă  l’époque par l’esclavage. Aujourd’hui, les objets pourraient ĂȘtre nos esclaves, nous dispenser du travail spĂ©cialisĂ© et nous permettre de jouir de la vie, mais au lieu de cela ils sont nos maĂźtres, notre obsession en passe de nous anĂ©antir. Quel rapport entre tout cela et le rock’n'roll? Aucun, et c’est justement ce que j’entendais dĂ©montrer.

 

1 Le titre est une chanson de Richard Gotainer

Catégories: Culture libre




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