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Le prix libre, les SEL et le troc sont-ils non-marchands ?

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Titre: Le prix libre, les SEL et le troc sont-ils non-marchands ?
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 13-06-2012
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert sur invitation / Licence:



Les SEL (Système d'Echange Local), les systèmes de troc et les systèmes d'échange à prix libre, sont très souvent désignés comme non marchands par leurs participants et par des observateurs extérieurs.

On peut ainsi lire, sur la page de présentation d'un SEL: "les participants du SEL organisent des rencontres (...) et des échanges entre eux dans une démarche non marchande"1. Ou encore: "Le SEL appartient à l'économie sociale et solidaire, non marchande et non monétaire."2.

Voilà qui est curieux, car dans le même temps les SEL font l'apologie des monnaies locales3...

Le troc n'est pas épargné par ces contradictions. En témoigne ce texte promotionnel, pioché sur Internet, encourageant les trocs des plantes dans les quartiers: "On apporte ses plants et on repart avec ceux du voisin. Une idée simple aussi pour créer du lien, et s'inscrire dans un système d'échange non marchand". Ou bien, cet article intitulé par une revue régionale: "Fini le système marchand le troc est de retour". Ou ce curieux passage déniché sur un blog de philosophie "L'échange existe et est à la base même de l'économie et de la société. Mais il semblerait que plus on reçoive et moins on donne. Cependant si il y a bien une gratuité à défendre c'est celle du troc, de l'échange volontaire détaché de système monétaire."4. Symétriquement, l'assertion selon laquelle le troc est un échange marchand sans monnaie est également très courante5.

Tant d'imprécisions questionnent. Ces systèmes d'échange sont-ils, oui ou non, marchands ? Et l'ambiguïté découle-t-elle seulement d'une imprécision sémantique, ou trahit-elle des désaccords plus profond sur le positionnement pratique et théorique des différents systèmes d'échange, de leurs observateurs et de leurs participants ?

Sans contester le fait que ces systèmes d'échange n'appartiennent pas, en tous les cas, à la même catégorie que les systèmes d'échange dits "capitaliste" ou "étatique", ce que nous appellerons les "systèmes d'échanges marchands classiques"6, l'objectif de cet article est d'établir deux propositions.

  • La première est que s'il y a alternative, ce n'est pas par rapport au marché qu'elle se situe. Ces systèmes appartiennent à la catégorie des systèmes d'échanges marchands à part entière, puisqu'ils en ont la principale propriété: l'obligation de contre-partie.
  • La deuxième est qu'il s'agit d'une alternative en demi-teinte. La sous-catégorie de systèmes d'échange marchands qu'ils constituent diffère peu de celle des systèmes d'échanges marchands classiques. Par conséquent, le problème n'est pas sémantique. Il cache un positionnement idéologique en arrière-plan7. Et on comprend alors pourquoi il est tout à fait inexact et illégitime de glisser de la proposition "ces systèmes ne sont pas vraiment marchands" à celle selon laquelle "ils ne sont pas marchands", en arguant que cette sous-catégorie d'échange est radicalement opposée à celle des échanges marchands classiques8.

Examinons successivement, pour le montrer, trois systèmes d'échange dits "alternatifs": les SEL, les systèmes de troc et les systèmes d'échange à prix libre9.

Les SEL

Les SEL sont des systèmes d'échanges marchands et monétaires

Nombreux sont donc les observateurs et les sélistes actifs pour qui les SEL sont non marchands10. Ce n'est certes pas le cas de tous, puisque certains, se situant dans la tendance libertarienne, revendiquent au contraire leur caractère marchand, pour ne pas dire ultra-libéral11. Et ils n'ont pas tort! Car les SEL constituent bien un système marchand à part entière. En effet, si les échanges permis au sein des SEL ne sont pas marchands, cela implique qu'un échange avec contre-partie obligatoire sous forme monétaire n'est pas marchand. Or, c'est antinomique puisque c'est la définition même d'un échange marchand.

Il y a pire. Affirmer que les SEL sont non marchands revient à cautionner indirectement la thèse d'une équivalence entre l'échange et le marché. Le pas est vite franchi, en effet, entre le tout est non marchand (la notion de non marchand n'ayant plus de sens et n'étant plus opérante...) et le tout est marchand des micro-économistes. Pour ces derniers, en simplifiant, dès lors qu'il y a échange, il y a marché. Et, même s'il s'agit d'un sophisme, les sélistes en apportent une preuve éclatante: "ils clament haut et fort qu'ils ne sont pas marchands, alors qu'ils le sont !"... Dur retour à la réalité auquel la rhétorique réactionnaire nous a malheureusement depuis longtemps accoutumé12 !

Il est vrai cependant qu'un SEL est un système d'échanges marchands muni de règles spécifiques. Ce qui, dans l'esprit des sélistes pratiquants, même s'ils n'entreprennent que très rarement de le vérifier empiriquement, ferait des SEL une alternative au capitalisme, en contrebalançant certaines de ses dérives. Ce deuxième argument, certes moins fort que le précédent, puisqu'on reconnaît implicitement l'aspect marchand des SEL, permet d'insister sur le caractère solidaire ou "faiblement marchand" des SEL, qui, relativement au marché capitalistique "pur et dur" constituent une réelle alternative. Et certains d'en conclure que les SEL n'étant pas "véritablement marchands", et produisant des effets bien plus vertueux que le marché classique, il est faux de les dire marchands.

Pourquoi pas. L'argument pourrait se tenir. Seulement, produisent-ils véritablement ces effets supposés ? Et sont-ils réellement si différents du marché classique dans leur fonctionnement ? Car en définitive, pourquoi faudrait-il, à ce sujet, davantage croire les sélistes que les entreprises qui font du green-washing ? Il faut s'en tenir à ce qu'on observe et non au discours affiché. Et le fait est qu'un certain flou estompe la réalité. Bien peu d'études permettent de répondre objectivement à ces questions. On ignore aujourd'hui les effets réels des SEL (produisent-ils vraiment du lien social, par exemple ?) et leur fonctionnement n'est pas toujours transparent. Si bien que, comme nous allons le voir, de nombreuses failles fragilisent l'argumentation des sélistes prosélytes.

Le mythe du localisme des SEL

C'est censé être une évidence, puisqu'ils se dénomment ainsi, les échanges dans les SEL sont locaux. Ce qui signifie... ? En fait, on en sait trop rien. La seule chose dont l'on soit sûr, c'est que la référence aux échanges locaux a une symbolique forte, évoquant le paradis perdu du village ancestral, où chacun avait son rôle et sa place et échangeait avec son voisin. Mais revenons à la terre ferme, bien en dessous de l'imaginaire séliste, et examinons la réalité du localisme dans les SEL. Selon les sélistes, celui-ci est censé s'appuyer sur quatre piliers:

  • Le localisme relationnel. A la différence du marché impersonnel, créant de la distance entre les personnes, les SEL rapprochent et créent du lien social.
  • Le localisme géographique. Les SEL favorisent les échanges sur de courtes distances.
  • La localisme régulatif. Les SEL sont régulés au niveau local par une micro-communauté et les échanges ne peuvent se dérouler qu'au sein de la communauté.
  • Le localisme monétaire. Les échanges dans les SEL (du moins ceux que les SEL promeuvent) s'appuient sur une monnaie locale.

En fait, l'idée que les SEL sont construits sur ces quatre piliers, et produisent en conséquence des effets vertueux, est un mythe.

Le mythe du localisme relationnel

Pour ce qui est du localisme relationnel, rien ne permet, en l'état actuel de nos connaissances, d'affirmer que les SEL abolissent la distance entre les personnes et créent davantage de lien social, comparativement à d'autres systèmes d'échange. Cette proposition est acceptée comme une évidence sans avoir jamais fait l'objet d'une vérification13.

Il est d'ailleurs très délicat d'en tester la véracité, du fait de la complexité du lien social et le chevauchement des réseaux qui structurent les groupes sociaux. Sans doute, dans la pratique, les SEL peuvent créer du lien social ; mais d'une part, l'intensité du lien n'est pas homogène au sein d'un SEL, et d'autre part, elle est fortement contingente ; parfois le SEL crée du lien, parfois il en défait, parfois il ne se passe rien.

Et ce serait quelque part s'enfermer dans une vision très déterministe et économiciste des relations humaines, que d'affirmer qu'un système d'échange particulier crée à coup sûr du lien social. Evidemment, lorsque dans un SEL, des échanges se déroulent, dépassant le stade de la confrontation des intentions d'échange, la probabilité que se crée du lien social augmente, mais pourquoi le ferait-elle davantage que dans une association, une entreprise, un réseau de professionnels ou une classe d'école ?

Certes, les échanges se déroulent dans des marchés fermés. Et on peut alors raisonnablement supposer qu'il va en résulter une interaction forte entre les participants. Seulement, ces marchés fermés ne sont pas l'apanage des SEL. Et d'autre part, ce processus de renforcement du lien social à travers l'échange économique structure d'autres formes d'échanges intra-organisationnels ou intra-communautaires ; voire inter-organisationnels ou inter-communautaires (entre personnes de communautés différentes, au sens sociologique du terme, ou entre communautés)14. Par exemple, les échanges de services et d'objets sont au fondement même de l'action collective d'une organisation et de sa dynamique. Idem dans les SEL.

A cet égard, il ne faut pas négliger l'énorme capacité du "marché classique" à générer du lien social. La plupart des personnes, aujourd'hui, se rencontrent au travail, nouent des contacts forts avec les commerçants ou les salariés, etc. Le fait que des entreprises gigantesques et inhumaines, fonctionnant comme des bureaucraties, produisent en grande partie des rapports impersonnels et déshumanisés est en partie vrai15 ; mais il ne devrait en tous les cas pas masquer le fait que le marché classique demeure une institution créatrice de lien social.

Soulevons pour finir un problème plus méthodologique. De quel type de lien social parle-t-on ? Du lien social temporaire, permanent, profond, superficiel, etc. Comment en déterminer la réalité en dehors des périodes durant lesquelles il se manifeste ? Encore une zone d'ombre qui rend l'argumentation des sélistes définitivement peu convaincante16.

Le mythe du localisme géographique

Ces questions rendent toute discussion sur le localisme relationnel un peu confuse. Tournons-nous alors vers le localisme géographique, plus facilement observable que le lien social puisqu'il se rapporte à des échanges réels et ponctuels et non à une structure relationnelle complexe.

Il semble malheureusement que la réalité observable, et non celle qui naît dans l'imaginaire séliste, n'aille pas vraiment en faveur des SEL:

  • Les SEL permettent et encouragent très souvent des échanges sur de longue distance (hébergement17 ou échanges interSEL18) qui dérogent, par définition, au localisme géographique...
  • La dispersion géographique des sélistes dans un SEL alourdit probablement la distance de parcours nécéssaire pour bénéficier d'un service19.
  • Si les échanges sont généralement accomplis entre les sélistes d'un même SEL, ce n'est pas toujours le cas. D'une part, une même personne peut s'inscrire dans plusieurs SEL. D'autre part, des personnes extérieures participent fréquemment aux échanges. Prenons par exemple l'exemple des bourses locales d'échange, on peut lire sur le site Selidaire qu'ils sont "généralement l'occasion privilégiée d'un moment convivial (suivis d'un repas commun, d'une soirée animée, etc...)"20. Et qu'"ils sont parfois ouverts aux « visiteurs », à qui l'ont remet des tickets afin qu'ils puissent échanger eux aussi, bien que n'étant pas adhérents d'un SEL".
  • Le localisme affiché et recherché des SEL, bien que débattu par les sélistes eux-mêmes21, n'est pas une réelle alternative par rapport au marché classique. Car les services proposées dans les SEL sont à peu près les mêmes que ceux qui sont réalisés de manière locale par le système marchand classique (artisanat, dépannage, aide à domicile, cours particuliers, etc.). Les SEL ne constituent donc pas une alternative "locale" puisque ces services sont déjà produits localement. Ce serait le cas s'ils permettaient de substituer à des échanges de grande distance22 (production de biens industriels, par exemple), et au système industriel, des échanges et des productions locales. Mais, pour le moment, cela ne fonctionne pas.

Le mythe des avantages de la régulation locale

Un principe prévaut dans la plupart des SEL, les échanges sont régulés par une micro-communauté, dans une dimension éthique et locale. Ici, local se comprend en opposition à global (Etat, par exemple). Proposition qui a ses limites.

La première apparaît lorsqu'on pose la question suivante: dans quelle mesure la régulation dans les SEL est véritablement locale, et symétriquement, dans quelle mesure celle des marchés classiques est globale ?

La régulation globale dans les SEL

Pour ce qui est des SEL, on peut rejeter sans hésiter le caractère exclusivement local de la régulation. D'une part, le recours à la justice dans un litige ne peut être totalement écarté. D'autre part, les échanges au sein d'un SEL peuvent donner lieu à des échanges complémentaires en monnaie d'Etat. C'est en principe interdit, mais très fréquent dans la pratique.

Autre problème, dans un échange entre sélistes, certaines représentations, certains codes de conduite sont macro-socialement construits et diffusés. Car un échange entre sélistes se construit sur des normes, des représentations (la représentation du métier), des attentes (qui offre quoi, comment?) intégrés par les participants et qu'ils ont socialement acquis. Le procès de régulation, même dans un SEL, s'inscrit alors dans un ensemble de pratiques macro-socialement admises et macro-socialement reproduites. Dire que la régulation est purement locale est donc erroné. Car on néglige l'influence régulative des appareils, des institutions et des groupes sociaux plus vastes sur les SEL23.

En particulier, les règles, parfois implicites, qui prévalent dans la construction d'un SEL constituent intrinsèquement une source de régulation structurante, même sur un SEL relativement isolé24. Par exemple, les règles de fixation des prix dans le SEL se calquent presque naturellement sur une norme établie (par imitation) et il en va souvent de même pour les prix d'équilibre25.

Quant aux "règles du marché", jouent-elles un rôle prépondérant? Difficile à dire, mais bien des SEL ne sont en tous les cas pas à l'abri de phénomènes micro-économiques non maîtrisés: inflation, creusement des déficits, concurrence, rétention d'informations, etc.26

La régulation locale dans le marché classique

Symétriquement, les échanges dans le marché classique ne sont jamais totalement hors d'influence des systèmes de régulation locale. Dans la pratique, il y a toujours une adaptation locale aux règles globales, ou une création locale de règles.

En outre, les sources de régulation des échanges sont nombreuses. Certaines règles émanent du régulateur public, de la culture, d'une organisation, du groupe, d'autres s'établissent dans un atelier, se construisent lors d'un échange particulier, etc. La régulation globale est donc réelle, mais elle n'en est pas moins polymorphe, et surtout, sans arrêt en interaction avec les systèmes de la régulation locale27.

Rejeter la dichotomie

Il est donc nécessaire de reconsidérer la question de la régulation locale dans les SEL en des termes moins dichotomiques. Pour être plus réaliste, il faudrait s'interroger sur les poids respectifs des différentes sources de régulation, sur leur champ d'application, et sur leur mode d'application, sans tracer une frontière nette, discrète, entre le global et le local.

Par exemple, l'influence notoire de la sous-culture alternative (non-violence, refus de l'exclusion, pacifisme) sur les SEL favorise probablement une résolution à l'amiable des conflits et permet d'adoucir les procédures d'exclusion28. La référence commune à un champ de valeurs partagées facilite une résolution plus locale et humaine du conflit. On pourrait probablement en dire de même de la fixation des prix. Imprégnés d'idéaux, certains sélistes ne veulent pas "abuser". Mais ce n'est qu'une question de degré. Pour peu que les systèmes de régulation locaux ne fonctionnent plus, les sélistes recourront probablement à un système de régulation plus global (par exemple, le renvoi de l'association).

De réels avantages ?

On peut enfin remarquer que les avantages d'une régulation qui se veut au maximum locale ne coulent pas de source. Et c'est une problématique qui n'est ni neuve ni circonscrite aux SEL. Dans la pratique, la régulation "communautaire" (la communauté ou l'association des sélistes) a des effets pervers: rétention d'informations, noyau communautaire fermé (on échange seulement entre amis), exclusion des déviants, etc.29

Elle a aussi, peut-être, une conséquence probable sur laquelle il serait bon de se pencher. Elle oriente les SEL vers une structure d'échange purement fonctionnelle et occupée par un groupe d'amis. D'où le faible investissement qu'on peut parfois constater dans les SEL lorsqu'il s'agit de penser, de réfléchir, d'analyser les pratiques réelles. Absence de conscientisation et de réflexion qui laisse la porte ouverte à une colonisation du discours local par un discours tout fait, standardisé, partiellement produit et diffusé dans les hautes sphères de l'économie sociale et solidaire.

Concluons donc: d'une part, il n'est pas évident que la régulation soit plus locale que dans d'autres systèmes d'échange, et d'autre part, si c'est le cas, ne n'est pas forcément à l'avantage de tous les participants.

Le mythe de l'absence de monnaie

Lorsqu'on discute avec des sélistes, on est frappé par un argument qui revient fréquemment: "il n'y a pas de monnaie dans les SEL, ou du moins, celle-ci est purement symbolique".

Qu'en est-il en réalité ? Le constat est aisé à établir.

C'est une monnaie privée qui prévaut dans les SEL et assure leur fonctionnement. Privée car elle n'a de valeur, et n'est échangeable, qu'à l'intérieur de la micro-communauté qui l'adopte. Autre caractéristique: dans les SEL, les procédures de fixation des prix résultent en partie d'un processus communautaire30.

Ce qui appelle plusieurs remarques.

  1. L'adoption d'une monnaie privée n'est pas une alternative au marché, mais une alternative au "marché classique", largement contrôlé et régulé par les pouvoirs publics.
  2. L'adoption d'une monnaie privée n'est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante pour relocaliser les échanges. Ce n'est pas une condition nécessaire car d'autres solutions existent: fermeture des frontières, publicité incitative, écologie industrielle, règles, taxes, etc. Et, à défaut du contraire, on ne peut pas affirmer que c'est une condition suffisante, tant que son impact réel en la matière n'a pas été démontré.
  3. La monnaie privée n'est pas une invention des SEL. On peut citer en particulier, les monnaies de nécessité et les monnaies "primitives", dont la valeur et la fonction étaient déterminés par les échanges inter-tribaux. Ce qui relativise leur caractère inédit et "alternatif".
  4. Bien que les SEL aient initié quelques règles originales, le processus de fixation des prix paraît aussi difficilement compréhensible dans les SEL que dans des systèmes plus "classiques". On peut parier sur l'importance de certaines normes sociales, conduisant à l'élaboration d'un "prix normal" - qui se manifeste par exemple dans les échanges à prix libre -, mais cela reste hypothétique.
  5. La capitalisation de la monnaie est limitée et un crédit illimité de monnaie locale peut parfois être accordé aux participants. Dans cette configuration, la monnaie de SEL, affirment certains sélistes, est purement symbolique, puisqu'un échangeur peut avoir un découvert illimité. Il faut préciser cependant que ce n'est pas le cas dans tous les SEL. Et ce qu'on constate, c'est que les problèmes liés à la répartition de la monnaie y sont récurrents et intenses31.

Cette argumentation est de toute manière bien étrange, car si la monnaie n'a aucune valeur réelle, si elle n'a aucune fonction, pourquoi s'en encombrer ? Que vient-elle faire dans les échanges ?

C'est en soulevant cette dernière question qu'on dévoile une réalité fondamentale des SEL. Et si leur véritable atout était en fait de conserver la dimension quantitative et contraignante de l'échange marchand, afin de ne pas heurter les habitudes culturelles, les rituels, les routines des participants, habitués à évaluer la valeur d'un service par la contre-partie monétaire requise pour se le procurer, tout en leur offrant la possibilité de court-circuiter temporairement le monopole d'état sur les échanges monétaires32 ?

C'est là, essentiellement que se situe le localisme. Pour le reste, il survit principalement dans l'imaginaire des sélistes. Car il y a bien un mythe du localisme dans l'imaginaire et le fonctionnement des SEL33. Mythe qui est sans doute héritier d'une représentation populaire nostalgique, fréquente dans les milieux citadins, survalorisant le marché local et l'entraide au village. Représentation en partie vraie mais qu'il faudrait confronter à la réalité historique pour la contextualiser en fonction du niveau technologique de la période visée (absence de transports de longue distance, complexité moindre des services et produits échangés, etc.).

Les SEL comme vecteur du professionnalisme...

Nous avons donc établi que les SEL sont des systèmes d'échange marchands et monétaires dont le caractère local se limite, pour l'essentiel, à l'utilisation d'une monnaie locale. C'est là sa principale caractéristique. Et c'est une caractéristique forte qui impacte sur la nature des échanges dans les SEL.

En particulier, on peut faire une hypothèse à cet endroit : l'absence de conversion possible de la monnaie de SEL en monnaie d'état (en théorie), le caractère instable de la monnaie (elle sera supprimée si le SEL disparaît), le nombre limité de sélistes dans un SEL qui restreint de manière logique la diversité des services fournis, ainsi que d'autres facteurs qui nous échappent, limitent la quantité et la qualité de services qui peuvent potentiellement être acquis avec la monnaie privée. Il s'en suit - c'est du moins une explication qui paraît plausible - que dans les SEL, les échanges proposés, et probablement les échanges réalisés34, sont bien souvent des échanges d'activités qui sont difficilement monnayables sur le marché classique: repas, services à la personne, cours particuliers, etc. In fine, ce sont, la plupart du temps, des activités de la vie quotidienne. Sinon, pour un professionnel, il est plus intéressant d'échanger l'équivalent travail sur le marché classique (l'équivalent monétaire qu'il en retire a plus de valeur, de liquidité, etc.).

Le fait est là. Ce qui s'échange dans les SEL, ce sont des heures de repassage, du bricolage, des repas, des cours particuliers, etc. Autant d'activités qui, en général, sortent du domaine professionnel - tout au moins pour les ménages ayant un revenu moyen -, et sont réalisées dans le cadre d'une entraide entre amis, entre voisins, ou bien dans le contexte de l'autoproduction.

C'est ici que le bât blesse. Car en calquant leur fonctionnement sur le modèle de l'échange de services (on offre un service où l'on se sent compétent à quelqu'un qui le demande35), les SEL ne remettent absolument pas en cause la dimension professionnelle de l'échange. Celle-ci reposant très largement sur la notion de compétence. Au contraire, ce qui se monnaye, dans un SEL, c'est la compétence. Et un séliste qui demande un service à un autre séliste s'attend à ce qu'il le réalise convenablement. Faute de quoi, il rompt l'échange, ou ne le renouvelle pas. Ce qui crée une concurrence et surtout, ne modifie pas fondamentalement les bases du professionnalisme. Au lieu de substituer à la hiérarchie monolithique des compétences (une personne = une compétence), qui structure et segmente la société industrielle, une réflexion sur l'agir ensemble, sur les bases de l'échange, sur la capacité de tous à réaliser des choses ensemble, les SEL ne font que lui substituer une hiérarchie sociale polymorphe (une personne = n compétences).

Il est clair qu'il s'agit d'une alternative en demi-teinte, puisque la notion de compétence est conservée et même valorisée. De plus, on peut s'interroger. Est-il pertinent d'étendre le système d'échange marchand à des activités qui jusqu'ici y échappaient plutôt bien ? N'est-ce pas la voie ouverte à une privatisation rampante des activités non marchandes, si le simple coup de main, l'invitation à manger, sont désormais régulés par un principe de contre-partie obligatoire et quantifiés par une valeur monétaire36 ?

Les systèmes de troc

Examinons désormais les systèmes marchands non monétaires, généralement regroupés dans la catégorie des systèmes de troc.

Le troc est un échange marchand non monétaire

Le troc constitue une alternative à l'échange marchand et monétaire. C'est indéniable, car il est non monétaire par définition. Pour autant, il est vécu comme un échange marchand, et c'est un échange marchand à part entière. Il en possède les caractéristiques. Une personne évalue la valeur d'un bien ou d'un service et le propose à une autre, en contre-partie d'un bien ou un service qu'elle juge d'une valeur à peu près équivalente37. Qu'y a-t-il de non-marchand ici ?

Pire. Quel est l'étalon de valeur choisi pour mesurer l'équivalence ? Il y a de bonnes raisons de croire, même si cela reste une hypothèse, que le troc contemporain construit le rapport d'équivalence (à l'instar du prix libre) sur celui que lui fournit le système marchand. En ce sens, il constitue avant tout un système d'échange monétaire amputé de sa monnaie. C'est flagrant dans les situations de crise économique où une monnaie perd toute sa valeur.

Pour autant, qu'on s'appuie ou non sur cette hypothèse ne change rien. Un troc demeure un échange marchand au sens où une chose n'est offerte que si une autre l'est directement en retour.

Les mythes de l'antériorité du troc et de son universalité

Reste que pour justifier l'idée que le troc serait non marchand, nombreux sont ceux qui affirment qu'il est plus primitif, donc moins marchand et plus humain, que l'échange marchand contemporain. C'est un échange traditionnel, ancestral, et "par conséquent", non marchand. Proposition qui s'inscrit sur une toile de fond doctrinale faisant du marché et du progrès les maux absolus de l'humanité.

Le sophisme sous-jacent est le suivant:

  • Le troc est ancestral.
  • Le marché est le progrès.
  • Le marché est inhumain.
  • Donc, le troc est humain et non marchand.

Le sophisme est simple, mais efficace. En témoignent les nombreuses initiatives qui hissent le fanion du troc, en font une arme miraculeuse et un remède universel dans leur lutte acharnée contre le marché maudit ! Mais il n'en demeure pas moins un sophisme. D'une part, le troc reste marchand par définition. D'autre part, le caractère soi-disant plus humain du troc reste à démontrer, de même que son caractère ancestral.

Car s'il est peut-être vrai que le troc revêt dans les sociétés industrielles un caractère moins standardisé et formalisé que l'échange marchand et monétaire, quant à lui sur-technicisé et sur-encadré, rien n'oblige à l'assimiler à une pratique primitive. En fait, contrairement à une idée reçue38, rien ne prouve que des systèmes de troc aient été historiquement très répandus et qu'ils aient, en tous les cas, précédé la monnaie comme systèmes d'échanges universels.

Certes, les économistes se plaisent à le ressasser39 Mais cela ne constitue nullement une preuve, loin de là ! D'abord, parce que comme à leurs habitudes, ils le font sans le vérifier. Ensuite, parce que leur position sur le sujet n'est pas impartiale. En défendant cette proposition, ils souscrivent à une thèse évolutionniste implicite: le système marchand monétaire occidental est plus "évolué" que le système marchand non monétaire primitif (le troc). Thèse arbitraire qui brille plus par sa simplicité que par sa véracité40. De plus, la pratique du troc conforte les thèses utilitaristes qui constituent les fondements de la micro-économie41. Dès lors, en étendant le troc, historiquement à des temps immémoriaux, et socialement à l'ensemble des sociétés et des échanges à l'intérieur de ces sociétés, ils offrent à la micro-économie une assise puissante, bien que fictive.

Mais à l'appui de cette thèse évolutionniste, un argument revient fréquemment. Lorsque des agents économiques perdent confiance dans une monnaie, ils se rabattent vers le troc. Soit. Mais cela ne prouve nullement l'antériorité historique du troc sur la monnaie. Cela indique seulement qu'une fois habitués à réguler une partie de leurs échanges sur le mode marchand, ils se rabattent en partie vers le troc, pour ces échanges.

Ce qui n'empêche pas, non plus, que le troc existe très certainement depuis longtemps. Mais on peut penser qu'il était circonscrit à des échanges rituels (mariages par exemple) ou au mieux, inter-tribaux. L'économie du don et l'auto-production constituant probablement une manière plus sûre de s'approvisionner en ressources diverses42.

Par ailleurs, le troc est-il, de nos jours, un système très répandu ? On ne dispose guère de données à ce sujet, et les comparaisons inter-sectorielles restent difficiles43. Mais un bref tour d'horizon de notre environnement proche (famille, aide entre amis, etc...), montre que les échanges non monétaires obéissent plus souvent à des principes non marchands qu'à des principes de troc - une personne qui recourt au troc est généralement considérée comme plutôt pingre... Au pire, il y a obligation de rendre pour service donné ; mais cela ne constitue pas du troc à proprement parler, car le service ne sera pas nécessairement rendu. Sans compter que l'estimation de l'équivalence de la valeur des service est rarement conclue au moment de l'échange.

Cela ne signifie pas que le troc soit absent des interactions sociales, mais seulement, qu'avant d'en entreprendre l'analyse, il faut en relativiser l'importance, et surtout, la portée en terme d'alternative à l'échange marchand.

Les avantages du troc ?

Les systèmes de troc présentent-ils de réels avantages par rapport aux systèmes d'échanges marchands et monétaires ?

La problématique est complexe et peu explorée. Deux positions s'affrontent. Pour les économistes, l'introduction de la monnaie est un progrès. Elle joue un rôle d'intermédiaire dans les échanges, de réserve de valeur, d'étalon de la valeur, d'accumulation, facilite le processus de fixation des prix, etc. En réaction à ce discours, pour de nombreux opposant au système capitaliste, le troc apparaît comme une "solution miracle", une alternative à la société sur-monétarisée. Le troc est censé ré-humaniser l'échange...

Sans se positionner dans ce débat, bornons-nous à remarquer que si les systèmes de trocs contemporains, tels que les WWOOF, ne manquent pas d'intérêt, ils peuvent aussi générer de graves inégalités dans les échanges. Car tant que les besoins sont d'une "intensité équivalente", tant que l'échange fournit des "bénéfices" à peu près équivalents et tant que les ressources sont équitablement réparties, tout va bien ! S'il s'agit d'échanger un panier d'oeufs contre un panier de pommes, le troc est probablement bien adapté. Mais dès qu'il existe des disparités dans ces termes, des inégalités économiques peuvent survenir brutalement et rapprocher les systèmes de troc de systèmes d'exploitation bien connus. Au sens où les échanges ne seront plus volontaires et au sens où les bénéfices, difficilement calculables, iront au profit d'une partie et au détriment de l'autre.

C'est bien toute la problématique de ces systèmes d'échange qui peuvent facilement glisser, du fait de l'obligation de contre-partie, vers des formes sournoises d'oppression ou d'exploitation peut-être pire que celles qui colonisent les systèmes d'échange monétaire. Pire, en effet, car en désobjectivant la valeur et en désocialisant l'échange, ils risquent de rompre le positionnement de l'échange autour d'une norme, le prix socialement accepté, qui a au moins le mérite d'être la résultante d'un processus de négociation collective, et un repère utile pour empêcher des échanges trop déséquilibrés

D'autre part, ceux qui vantent les bienfaits du troc ont toujours en tête l'idée du troc égalitaire et parfaitement volontaire. Mais le troc peut aussi prendre la formulation d'une promesse, "si tu me donnes ça, je fais ça (ou je te donne ça)", ou d'une menace, "si tu ne fais pas ça (si tu ne me donne pas ça), je ne te donnes pas ça". Ces formes de trocs sont ''monnaie courante' ! Pire, la promesse ou la menace sont présentes en arrière-plan de n'importe quel troc44. Cela nous écarte quelque peu de l'image idyllique du troc primitif. Et cela montre bien que lorsqu'on parle des systèmes de troc, il est nécessaire de prendre acte de l'extrême diversité des pratiques.

A cet égard, les réseaux d'échange réciproques de savoir sont plus souples que les WWOOF. La seule obligation, pour participer au réseau étant de formuler une offre et une demande de savoir. Reste qu'on peut s'interroger sur les motifs de cette obligation de contre-partie indirecte et sur la persistance de la distinction entre celui qui offre et celui qui demande un savoir. Dans la pratique, il est vrai que la contre-partie indirecte ne change pas grand chose. Mais sur le fond, elle transforme malgré tout l'échange de savoir, qui est une "activité mutuelle", en une obligation d'échange. Or, est-ce vraiment nécessaire ?

Le prix libre

Examinons pour terminer un système d'échange plus exotique, celui qui se fonde sur le prix libre.

L'échange à prix libre est un échange marchand asymétrique.

A première vue, à la différence des deux précédents systèmes d'échange, l'échange à prix libre est sans obligation de contre-partie. En théorie, il est donc opposé à l'économie marchande. Sans doute pour cette raison, c'est un concept qui a beaucoup de succès dans les milieux alternatifs. Repas, brochures, concerts à prix libre, etc. sont devenus communs dans les soirées de centre-ville. Mais, comme c'est souvent le cas, la banalisation d'une pratique ne prédispose pas à ce qu'elle fasse l'objet d'un examen attentif... Car il serait opportun de poser au une question toute simple à propos du prix libre, établit-il vraiment une relation d'échange non-marchand ?

Ce qui permet d'en douter, c'est que le prix libre reprend trait pour trait la structure de l'échange marchand, en n'ôtant qu'un seul élément: l'obligation de réciprocité du demandeur vers l'offreur. Il ne fait donc que rendre asymétrique la relation marchande, tout en conservant ses principaux traits.

En effet, le prix libre renvoie à une relation d'échange ayant quatre caractéristiques principales :

  • Il y a un clivage entre B l'offreur (propriétaire) et A le demandeur (usager). Une personne offre un service à une autre. Ce ne sont pas deux personnes qui se rendent service mutuellement. Le partage des rôles est bien établi, comme dans un échange marchand.
  • A demande un objet ou un service à B, que B possède, ou, du moins, dont il limite potentiellement l'accès.
  • Il y a obligation de donner de la part de l'offreur B. C'est là que se situe l'obligation de contre-partie. En effet, B ne peut rationner l'offre en fonction du prix proposé par A, car sinon, il ne s'agit plus d'un échange à prix libre, mais d'une négociation dans un échange marchand, pour déterminer le prix et la quantité des biens fournis.
  • Le don et l'usage du bien ou du service sont volontaires de la part du demandeur A et laissés à sa libre appréciation..

En conclusion, la seule différence entre l'échange à prix libre et l'échange marchand classique, c'est que le demandeur a tout pouvoir sur l'offreur45.

Un équilibre instable et un système théoriquement oppressif

On le verra peut-être plus clairement en observant que si une des conditions précédentes saute, il ne s'agit plus d'un prix libre.

Par exemple, si le vendeur refuse de donner, de céder à la demande de l'acheteur, soit en le rationnant, soit en refusant le prix proposé, il recrée une contrainte sur l'acheteur, et il s'agit alors d'un échange marchand46. Parallèlement, le vendeur peut proposer ses ressources, sans imposer quoi que ce soit à l'acheteur. Mais dans ce cas, la notion de prix libre est sans intérêt. Elle renvoie à un don avec possibilité de contribution pour le demandeur ou l'usager. Ce qui correspond assez bien aux sites gratuits sur Internet : c'est un service fourni gratuitement, sans limitation d'usage, avec possibilité de contribution volontaire. C'est aussi ce qui se produit dans les spectacles à prix libre (fréquents), où les biens proposés sont faiblement rivaux (pas de rationnement nécessaire) et seront réalisés de toute façon, que les usagers le demandent ou non.

Par conséquent, le prix libre est, en théorie, un échange marchand asymétrique. Seul un des deux protagonistes a le pouvoir de négociation dans l'échange, et l'obligation de contre-partie ne va que dans un sens. Le demandeur donne ou ne donne pas d'argent (aucune contrainte ne pèse sur lui), et exige une contre-partie obligatoire de la part du vendeur. Si celui-ci refuse de s'exécuter, ce n'est plus un prix libre.

Mais pourquoi l'obligation, la contrainte, devrait-elle reposer intégralement sur le vendeur ? Car ainsi considéré, le prix libre n'est autre qu'un système d'exploitation du propriétaire par le demandeur. Ce dernier a tout pouvoir dans la négociation. Il est en mesure d'imposer un prix et d'imposer les quantités qu'il souhaite recevoir. En bref, c'est un système théorique d'oppression, au même titre que ceux qui oppressent ceux qui "vendent leur force de travail", mais plus sournois, car l'oppression, pour se déployer, requiert la participation active, consciente et consentante de l'opprimé à son oppression.

Ce que l'on peut supposer - à titre de pure hypothèse - c'est qu'en tant que système oppressif, il fait écho aux représentations des milieux qui l'adoptent, et dans lesquels le propriétaire, le capitaliste, est l'ennemi juré. Car le prix libre permet à l'acheteur de conserver l'illusion d'être exploité, et tempère ainsi la culpabilité qu'il éprouve à vendre, à se situer du "mauvais côté de la barrière", tout en remplissant la caisse du collectif qui en a parfois bien besoin !

La procédure réelle

Quelles sont les transformations que subit l'échange à prix libre, lorsque la procédure n'est pas respectée ? Autrement dit, lorsqu'on s'écarte de ce système d'échange théoriquement oppressif ?

Il y a trois possibilités.

  • L'offreur peut rationner les quantités, et les distribuer (équitablement ?). Mais dans ce cas, c'est un système de partage et il faut alors l'appeler partage gratuit (par exemple, une loterie à participation gratuite).
  • L'échange à prix libre devient un don avec possibilité de retour. Il est donc inutile de l'appeler prix libre.
  • L'échange à prix libre se transforme en échange marchand déguisé. C'est le cas le plus courant. L'offreur tempère l'omnipotence du demandeur en lui imposant une contre-partie, qui sans être formellement obligatoire, est moralement (ou physiquement) obligatoire47.

Ce caractère instable du système d'échange à prix libre, tel qu'il est défini formellement, positionne les personnes qui échangent sur le fil du rasoir. Posture intenable.

Et c'est sans doute pour cette raison qu'il n'est jamais véritablement pratiqué. Car ce qui en fait le succès, ce qui rend sa réalisation possible, c'est l'existence d'une contre-partie obligatoire morale et non formelle que l'offreur adresse au demandeur, et qui le transforme en échange marchand de fait. Le prix libre n'est alors plus qu'une appellation vide de sens. Il n'est autre qu'un échange marchand avec négociation possible du prix.

De plus, il ne s'agit même pas, dans bien des cas, d'un prix libre, mais plutôt d'un prix flottant, qui s'établit, avec une variance assez faible, autour d'une norme communément acceptée (le prix suggéré), et plus ou moins imposée par l'offreur du service. Comment le vendeur établit ce prix flottant ? L'expérience montre que c'est le plus souvent en référence à son équivalent dans le système marchand classique. C'est ce dernier qui produit et impose sa norme, et qui impose, de surcroît les normes qui assurent la conformité à la norme (le conformisme étant lui-même une norme). Car l'échange à prix libre oblige les participants à accepter la référence du marché classique (le prix), et à se conformer à une norme d'alignement vis à vis de ce prix. Il est nécessaire de vendre à un prix éthique, "pas cher", ou au contraire, donner une somme correcte... Procédure d'alignement à la norme qu'il est impératif de respecter. Faute de quoi, le déviant, celui qui propose un prix libre trop cher, ou au contraire trop peu cher, est rappelé à l'ordre par le groupe, le vendeur ou l'acheteur, par le biais, généralement, de l'influence sociale ou du processus de défection48.

En somme, si le prix libre "fonctionne", c'est parce qu'il s'appuie sur une loi statistique sous-jacente. Une fois la norme établie et socialement imposée, rares sont ceux qui osent s'en écarter de manière trop visible, répétée et exagérée.

Conclusion

Nous avons montré dans ce article que les systèmes d'échange comme le troc, les SEL ou le prix libre, sont, contrairement à ce qu'affirment certains de leurs adeptes, des systèmes marchands. De plus, nous avons vu combien il est fallacieux et trompeur de les présenter comme des alternatives au marché classique, car il n'y a en définitive que très peu de différences entre eux et ce dernier.

Il reste que nous n'avons pas abordé, autrement qu'en filigrane, la question de l'origine et de la profondeur du désaccord qui pèse sur la définition. Est-il seulement superficiel ?

La formulation un peu vague de cette problématique ne permet pas d'y apporter une réponse sans équivoque. Mais on peut raisonnablement supposer que le désaccord en question n'est pas le fruit du hasard, et qu'il révèle un affrontement plus global entre deux systèmes de pratiques et de représentations. Chacune ayant sa propre conception de l'orientation que devraient prendre les alternatives au marché classique.

  • Dans un cas, celui de la sphère non marchande proprement dite, on parie sur une rupture radicale avec l'échange marchand, en lui assignant une place extérieure à la sphère non marchande (c'est le cas par exemple dans le logiciel libre). Les deux sphères forment alors des touts qui ont leur propre logique, secrètent leurs propres idéologies et s'appuient sur leurs propres pratiques concrètes. Certes, il y a des interactions nombreuses et souhaitées entre les deux sphères d'échange, mais il n'y a pas d'hybridation.
  • Dans l'autre qui concerne plus généralement l'économie sociale et solidaire (ESS), avec à sa frange gauche, le monde des "squats organisés", on intègre ou on copie les structures socio-techniques au fondement du marché classique, mais en les remodelant dans une perspective éthique.

En ce qui concerne l'ESS, l'objectif n'est toutefois pas exclusivement idéologique, il est aussi pratique. Car cela a pour effet, entre autre, de renforcer la portée et la puissance des initiatives sociales et solidaires, en leur conférant une forte légitimité vis à vis des adeptes et partisans du marché classique - qui s'est imposé aujourd'hui comme un modèle dominant et incontournable. Toutes ces notions, intégrées et mises en avant, comme la monnaie, le prix, les compétences, la valeur, l'obligation de contre-partie, trouvent un écho favorable dans une population qui a, de nos jours, totalement intégré les traits culturels fondamentaux de l'échange marchand, tout au moins dans un champ de pratiques culturellement et contextuellement délimité, comme le travail, les vacances ou la consommation - délimité car malgré tout, il y a encore bien des choses qu'on ne saurait vendre...

A l'opposé, les systèmes d'échanges non marchands n'ont pu produire une rupture qu'à l'intérieur de domaines d'activités où ils étaient traditionnellement (culturellement) bien représentés. Par exemple, l'hospitalité pour le voyageur a toujours été une pratique courante, et le développement des réseaux d'hospitalité s'est largement appuyé sur ce fond culturel commun à de nombreuses régions du monde. De même, les réseaux de don ont pu s'étendre en se positionnant à proximité de pratiques déjà bien implantées et déjà justifiées par une idéologie de circonstance. C'est le cas, par exemple, de l'aide sociale qui repose sur le don. Ou encore, de la récupération d'objets mis au rebut parce qu'ils sont encombrants, surannés ou usagés. Deux pratiques précédant ces systèmes d'échange non marchands et réticulaires, qui ont évolué conjointement à des représentations qui les légitiment. Les deux principales étant que:

  • le don d'objets à des personnes nécessiteuses aide ces derniers à s'en sortir ou à avoir une condition moins misérable,
  • le don d'objet permet une utilisation plus optimale de ces objets, donc plus écologique.

Mais de lourdes présomptions pèsent sur l'exactitude de ces hypothèses. En les examinant de manière un peu plus attentive, et sans disposer de preuves allant dans leur sens, on peut craindre qu'elles soient tout simplement fausses. Exemple. Qui est le réel bénéficiaire dans la pratique du don de livres ? Les promoteurs de la culture livresque qui se débarrassent d'ouvrages sans valeur marchande, ou les populations cibles sur lesquelles ils apposent le stigmate du déficit culturel, en supposant, sans réelle preuve, qu'il est à l'origine des maux qui les accablent ? Autre exemple. Est-ce vraiment de vêtements dont les pauvres ont besoin ? Définitivement, non ! Et c'est un non ferme et définitif. Il est aujourd'hui très facile de récupérer des habits et c'est déconnecté de leurs besoins réels. La réalité, en revanche, c'est qu'on maintient à travers ce don soi-disant désintéressé, des préjugés tenaces et moyen-âgeux : les pauvres et les sans-abris sont sales et vêtus de haillons et meurent parce qu'ils sont trop faiblement vêtus ! Ils meurent, certes, mais pas forcément de froid, et si c'est le cas, sûrement pas pour cette raison. Si l'on veut vraiment être généreux, offrons-leur des toits à eux, ou de véritables ressources utiles et pratiques. Et en tous les cas, cessons de les coloniser avec des besoins factices qui ne font que conforter notre croyance en la valeur intemporelle de notre soi-disant richesse. Pareillement, comment ne pas voir que le don de produits manufacturés est souvent l'occasion de se débarrasser de son stock d'affaires pour en acheter des nouvelles ? Il accroît donc la rotation des objets. Qu'y a-t-il d'écologique là-dedans ?

Mais terminons par une note positive. En définitive, ces deux exemples sont peut-être encourageants. Car si les déterminants culturels infléchissent les pratiques et s'appuient sur des discours aussi irrationnels, il n'y a pas de raison qu'ils ne puissent le faire dans d'autres directions. A condition d'accepter de se heurter volontairement à l'inertie culturelle et institutionnelle. Et s'il y a inertie, il n'y a pas immobilisme. Les cultures évoluent, modifiant dans leur sillage, la frontière entre ce qui se donne et ce qui ne se donne pas, ainsi que les discours qui la tracent. Dès lors, il n'y a rien qui oblige à copier les pratiques de la sphère marchande, sous prétexte qu'elles sont plus légitimes, pour les transposer sans succès dans une sphère non marchande imaginaire. La culture ayant sa propre consistance, ses propres mécanismes d'auto-légitimation et de transformation, c'est sur elle qu'il faut agir.

Comment s'y prendre ? Il y a de nombreuses voies, mais seule la libre adhésion paraît légitime d'un point de vue non marchand (pas d'obligation de participer à l'échange, pas de profit déguisé). Dans cette optique, la transformation des pratiques culturelles d'échanges ne se fera pas si certains ne montrent pas qu'il est possible de faire autrement, de briser les frontières, tout en ouvrant les portes à des minorités qui ont choisi de vivre différemment.

Et concluons là-dessus. C'est ici que les SEL peuvent jouer un rôle décisif. Car il faut le remarquer. Rien ne définit à priori les systèmes d'échange local, comme des systèmes d'échange marchand. La définition laisse le choix. C'est la pratique et les discours dominants qui les ont enfermés dans cette impasse qui, contre toute attente, renforce la légitimité de la culture marchande. Il est donc temps de bifurquer et de créer des systèmes d'échange local véritablement non marchands, fondés sur le don, l'échange sans contre-partie et prenant comme modèle, non pas l'économie marchande, mais les structures, les idéologies et les pratiques de l'économie non marchande déjà existantes.

 

1 Sel de Lyon rive gauche

2 SEL49

3 On peut également lire dans un article d'économie consacré à la marchandisation, que l'économie sociale et solidaire, incluant les SEL, est "une forme non marchande d'organisation des activités". Point de vue qui ferait probablement bondir les spécialistes de l'économie sociale et solidaire...

4 Voir http://lephilosoft.blogspot.fr/2012/04/lillusion-de-gratuite-partie-22.html. Encore quelques exemples. A propos du projet Guest To Guest, système de troc d'hébergement, "Une nouvelle génération d’hôtes (...) parcourt le monde en échangeant leur maison dans un rapport non-marchand". Un article du centre de l'économie sociale de l'université de Liège précise quant à lui: "le non-monétaire non-marchand (l'économie de proximité, c'est-à-dire le troc de biens et de services effectué par les individus dans leur voisinage)". On pourra aussi consulter l'article suivant, pour exemple Cet article.

5 Voir par exemple: http://www.cafepedagogique.net/lemensuel/lenseignant/schumaines/ses/Pages/L%27%C3%A9changeetledon.aspx

6 Ils peuvent être définis, grosso-modo, comme des systèmes d'échange où la monnaie et les échanges sont régulés par des pouvoirs publics centralisés et où les outils de productions sont détenus par des organisations de grande taille via la maîtrise des capitaux.

7 Nous n'insisterons pas trop, dans cet article, sur ce point précis.

8 Pour être un peu plus concret, cela pourrait être un argument de ce type: "Voyez, dans les SEL, les échanges sont conviviaux, tandis que dans le marché classique, ils ne le sont pas. Ca n'a donc rien à voir." Il y a là plusieurs présupposés qu'il convient à chaque fois d'examiner. Premièrement, c'est supposer que les échanges ne sont pas conviviaux dans le marché. Deuxièmement, c'est supposer qu'ils le sont à contrario dans les SEL. Troisièmement, c'est supposer que la convivialité des échanges est un critère qui permet de déterminer le caractère marchand ou non marchand des échanges. Trois propositions qui n'ont rien d'évident. Notons pour finir qu'une autre problématique pourrait se déduire de celle-ci: si ces systèmes d'échanges sont marchands, pourquoi tant de leurs participants ne les considèrent pas comme tels ?

9 Pour un éclaircissement sur la typologie des différents systèmes d'échange, voir cet article?.

10 L'analyse peut également être transposée, dans une certaine mesure, aux clubs de trocs argentins, qui, « contrairement à ce que leur nom laisse penser, (...) désignent des espaces d’échanges marchands au sein desquels les biens et les services sont réglés à l’aide d’une monnaie-papier interne, le « credito », émise par les fondateurs de ces clubs, et non convertible avec la monnaie officielle », Pepita Ould-Ahmed, « Les « clubs de troc » argentins : un microcosme monétaire Credito dépendant du macrocosme Peso », Revue de la régulation, 7 | 1er semestre / Spring, 2010.

11 Voir par exemple cet article d'Alain Madelin. Plus généralement, deux tendances se dégagent. L'une, très libérale, voit dans les SEL un outil de régulation communautaire (au sens anglo-saxon) des échanges économiques qui échappe partiellement à l'emprise de l'Etat. L'image qui prévaut dans l'imaginaire est alors celle du micro-marché. L'autre insiste plutôt sur l'aspect social et solidaire dans la construction de l'économie. L'image qui prévaut est celle de la structuration de l'économie globale par des groupes auto-gérées. Voir J. Blanc, C. Ferraton et G. Malandrin, « Les systèmes d'échange local », Hermès, n°36, 2003, p. 91-99 et B. Liatard et D. Lapon, « Un sel entre idéal démocratique et esprit du capitalisme. Essai d’analyse institutionnelle », Revue du MAUSS, n° 26 2005/2, p. 317 à 338.

12 Sur le sujet, voir A. O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, 1991.

13 Il faut rajouter que si elle est aussi fréquente dans les discours tenus par les partisans du SEL, c'est sans doute qu'elle leur permet de promouvoir et de justifier leurs actions.

14 On pourra en particulier, sur le sujet, consulter une vaste littérature socio-économique sur la confiance dans les marchés et les interactions entre les réseaux sociaux et les marchés.

15 Pour un tour de la question, voir R. Sainsaulieu, Des sociétés en mouvement : La Ressource des institutions intermédiaires, Desclée de Brouwer, Paris, 2001.

16 On pourra compléter cette partie par la lecture de l'article de B. Liatard et D. Lapon, idem.

17 Voir la route des SEL

18 On peut lire à ce sujet sur le site Selidaire: "Certains mettent des conditions plus ou moins pointues aux échanges entre membres de SEL différents, d'autres n’en mettent aucune."

19 Il est "plus simple d'aller chez le boulanger du coin"! Problème qui pourrait en théorie s'atténuer avec la multiplication des SEL, mais ceux-ci étant fermés, c'est loin d'être évident...

20 Ce qui dans la pratique, ne diffère guère d'un vide-grenier ou d'un loto.

21 En témoigne cet extrait tiré de la définition des SEL sur le site Sel'idaire: Certains estiment qu'il est préférable de rester strictement sur un plan local et développer ses ressources propres, d'autres pensent que la rencontre avec l'autre doit toujours être recherchée et qu’il faut à tout prix éviter le repli sur soi.

22 En tenant compte de la polysémie du terme

23 Voir sur ce thème, Jean Daniel Reynaud, Les Règles du jeu : L'action collective et la régulation sociale, Armand Colin, 1989. Sur les SEL en particulier, S. Laacher, « Les systèmes d'échange local (SEL) : entre utopie politique et réalisme économique », Mouvements, n° 19 2002/1, p. 81 à 87, remarque avec pertinence, "Si les SEL ne mettent nullement en cause, ni en activités ni en projets, la structure des inégalités sociales et l’ordre symbolique qui lui est attaché, c’est parce qu’au fond ils empruntent, dans la construction de leur stratégie, de leurs instruments économiques et leur architecture des liens sociaux, de nombreux traits des grandes instances régulatrices des pratiques."

24 Elles sont édictées, par exemple, par le site Sel'idaire.

25 Voir par exemple, S. Laacher, idem.. Celui-ci observe plusieurs règles de fixation des prix, qui se positionnent soit par rapport à la norme marchande classique (négociation libre), soit par rapport à la norme "valeur-travail", qui est probablement la plus courante dans les SEL français, et également, par rapport à la norme des prix sur le marché classique, qui constitue un repère sur lequel il faut s'aligner à la baisse.

26 Voir par exemple B. Liatard et D. Lapon, id.. Comme ils l'expliquent: "Cette monnaie étant créée ex nihilo, le solde global des comptes des adhérents n'est alors plus nul, comme l'exige le fonctionnement normal d'un SEL, mais se retrouve excédentaire de 600000 unités locales. Afin de pallier cette "menace inflationniste", se mit en place un prélèvement trimestriel sur tous les comptes". Voir également l'article Tentative d'analyse d'interne d'un SEL où la question est débattue.

27 Sur les aspects théoriques de cette question, on pourra lire J.D. Reynaud, Les Règles du jeu : L'action collective et la régulation sociale, Armand Colin, 1989.

28 Qui peuvent alors prendre des formes plus pernicieuses: contrôle de la liste de diffusion, exclusion par absence de réponses, etc. Sur le sujet, on pourra consulter avec intérêt la revue Silence N° 271 : "Inégalités, Jusque Dans Les Sel ?"

29 Voir sur ce sujet B. Liatard et D. Lapon, id..

30 Point à relativiser. Voir S. Laacher, id.. Il montre notamment que dans le SEL de Paris, "Un piaf est égal à un franc. Mais, presque toujours, les biens et les services auxquels on accède avec cette monnaie valent « moins cher que sur le marché ». Les échanges se font de gré à gré. (...) Les prix sont libres, c’est-à-dire qu’il est officiellement recommandé de « négocier » et de « marchander » la valeurs des biens et des services. L'association n'intervient pas dans les échanges. Il se peut que des adhérents, à titre individuel, préfèrent lors de leurs transactions pratiquer, essentiellement dans le domaine des services, l'échange fondé sur la « valeur-travail » (1 heure = 1 heure). Cette pratique est tout à fait tolérée mais elle reste minoritaire. Le SEL de Caen a, quant à lui, été créé en 1997. (...) Dans ce SEL, « il est fortement conseillé, nous dit un de ses responsables, de pratiquer le 1 heure égale 1 heure. C’est conseillé mais ce n'est pas imposé, les gens peuvent négocier.

31 Ce qui est flagrant quand on aborde le sujet avec les sélistes. Un passage sur le site Selidaire est sans équivoque à ce sujet: "création monétaire, ou « puits sans fond », ou « corne d’abondance » : Cela signifie que le SEL peut donner autant d’unités qu’il le souhaite à ses membres, même s'il n'est jamais crédité. Certains SEL le refusent catégoriquement : pour eux, le compte du SEL ne doit pas risquer de devenir déficitaire. D'autres l'adoptent sans modération : ils distribuent des unités à diverses occasions (inscription, participation à un marché, etc). Entre les deux, de nombreux termes ont été imaginés. Cette question fait l'objet de débats réguliers entre les membres des SEL, il est difficile de la résumer brièvement."

32 Sur le sujet, on pourra consulter S. Laacher. L'État et les systèmes d'échanges locaux (SEL). Tensions et intentions à propos des notions de solidarité et d'intérêt général, Politix, Vol. 11, N°42. Deuxième trimestre 1998. pp. 123-149.

33 Sur le sujet, voir dans un premier temps l'article de B. Liatard et D. Lapon, id.

34 Il est difficile de l'affirmer avec certitude étant donné le manque de ressources empiriques sur le sujet.

35 On pourrait à l'inverse favoriser une vision davantage "interactionniste" de l'échange. Plutôt que de considérer qu'il y a un offreur de service et un receveur du service, pourquoi ne pas considérer que deux personnes se rendent mutuellement service ?

36 C. Guillon évoque le problème, dans son article, « Sortir de l'économie » Les systèmes d'échange locaux..

37 Au delà de la comparaison stricte des rapports d'équivalence, une personne peut choisir de troquer un bien qu'elle juge d'une valeur supérieure, pour aider l'autre personne. Phénomène réel, mais il n'est pas non plus absent des rapports marchands monétaires.

38 Voir ce lien pour exemple: http://ecotopie.chez.com/trochist.html.

39 Voir par exemple J.K. Galbraith, pourtant célèbre pour ses vues hétérodoxes, qui retrace ainsi l'histoire de la monnaie: "Prenons l'homme qui avait envie du dernier modèle de pagne. Il disposait d'un mouton, mais il n'était pas si facile de trouver un autre homme qui précisément pouvait lui offrir un bon assortiment de pagnes tout en désirant un mouton. C'est pourquoi, dès avant l'aube de l'histoire, les hommes durent faire appel à une monnaie d'échange durable, facilement transportable et divisible. Dès le moment où le commerce se substitua au troc, ils en disposèrent pour vendre ou pour acheter ce dont ils avaient besoin (...).", J.K. Galbraith et N. Salinger, Tout savoir ou presque sur l'économie, Seuil, 1978, p. 90-91. On ne peut qu'être frappé par le simplisme d'un tel propos et par son imprécision historique. Aucune référence. Rien. Seul le bon sens, masque le vide empirique et théorique complet derrière le c'est pourquoi, si commode en l'occurence.

40 Pour une introduction, voir P. Allary, Du troc à la monnaie, le troc a-t-il donné naissance à la monnaie ? et J. Maucourant, Le troc et la monnaie dans la pensée de Polanyi

41 Voir A. Caillé, Critique de la raison utilitaire, La découverte, 2003

42 Il existe de nombreux travaux en anthropologie sur le sujet.

43 N'en déplaise aux économistes classiques et marxistes pour lesquels la quantité de travail incorporée est l'étalon de mesure universel...

44 Le troc peut aussi être indésirable pour les protagonistes de l'échange. Un échange de tir, par exemple, est un troc !

45 Voir cet article pour une analyse plus détaillée.

46 Techniquement, on pourrait dire qu'il relie causalement l'obligation d'entrer dans l'échange avec l'obligation de contre-partie. B ne peut refuser d'entrer dans l'échange avec A sous prétexte qu'il juge que la contre-partie n'est pas équivalente.

47 Prenons l'exemple de l'Attribut, ex-café à prix libre. On pouvait lire sur la page d'accueil "Prix libre... ne veut pas dire gratuit. Pour fonctionner l'attribut a des charges importantes. Si le service est assuré par des bénévoles, le loyer, l'électricité, les produits bio, le matériel nécessaire aux activités ont un coût. Pensez-y quand vous calculez le prix de vos consommations. Merci.". L'injonction morale était sans équivoque.

48 Voir A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, Fayard, 1995.



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