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Renaud Garcia ou l’art de s’énerver sur son canapé…

La revue de sociologie lo-fi

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Titre: Renaud Garcia ou l’art de s’énerver sur son canapé…
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 25-07-2019 13:51
Dernière modification de l'article: 02-10-2019 à 11:42
Rubrique: La revue de sociologie lo-fi
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert / Licence: Licence culturelle non-marchande






Renaud Garcia est un des nouveaux intellectuels de la nouvelle, nouvelle, nouvelle gauche. C’est à dire, une tête pensante de ce nouveau discours très bariolé - et si sympathique - de la gauche orthodoxe qui, telle la cuisine fusion, se plaît à mélanger des tendances de toute origine : un peu d’écologie, de technophobie, de gilets jaunes, de localisme, de post-néo-populisme et de droit des minorités. Le tout sur fond de vieux classiques : la haine d’Israël, des vilains capitalistes et bien sûr de la droite.

Il faut dire que la pensée de la gauche orthodoxe se rapproche aujourd'hui dangereusement du néant. Aussi tente-t-elle de se raccrocher à ce qu'elle peut. Renaud Garcia, suivant cette tendance, puise ici ou là des thèmes d’actualité avec lesquels, tel un alchimiste, il nous concocte un discours savamment élaboré. Et ce qui marche aujourd'hui, c'est...

Les gilets jaunes sont super cools.

J'essaie de sonder un peu les profondeurs de sa pensée profonde à partir d’une brillante interview qu’il a donné à ce sujet sur le site Ballast1.

Tout au début de l’entretien, il commence donc par encenser le mouvement des gilets jaunes – tiens, comme c’est original… Alors, selon lui,

« en comparaison avec Nuit debout, voici un mouvement, bien moins « inclusif » et pénétré par les dernières trouvailles théoriques postmodernes, qui n’a pas eu besoin des intellectuels pour s’organiser spontanément. Un mouvement également bien moins sympathique à la classe politique et journalistique. »

Je dois avouer que j’ai vainement cherché à comprendre ce qu’il entend par « inclusif » et « trouvailles théoriques postmodernes »... Mais qu’importe. A mon sens, la phrase est surtout révélatrice du positionnement schizophrénique de la gauche orthodoxe sous deux aspects.

  • Le premier est le besoin presque maladif de s’affirmer comme étant simultanément l'homme du peuple et le berger du troupeau ; soit donc, l’intellectuel qui n’en est pas un, le taoïste sublime qui agit sans agir, le dirigeant qui ne dirige pas.
  • Le deuxième est la volonté de faire valoir, en tant que membre du peuple, son statut de victime de la classe dominante, tout en faisant soi-même partie de la classe dominante.

Il va alors de soi qu'émergeant du peuple, le « mouvement révolutionnaire pur et parfait », - reflet du marché pur et parfait – doit être spontané, vierge de tout intellectualisme. Et c'est le cas du mouvement des gilets jaunes naturellement. Ce qui explique son rejet par la classe intellectuelle dominante qui se positionne du côté des nantis. Sauf qu’en suivant ce raisonnement – qu’on retrouve également à l’extrême droite soit-dit en passant –, Renaud Garcia souscrit à la représentation dominante et simpliste de l’élite qui oppose le peuple ignorant à l’élite éclairé. Et tout le reste de l’entretien surfe sur cette tendance.

Ainsi, si le mouvement des gilets jaunes met en avant des éléments idéologiques, des symboles, propres à l’extrême droite, ou plus simplement au discours de la droite libérale, ce n’est pas une raison pour le rejeter, car il faut accepter le peuple tel qu’il est et partir à la confrontation pour diffuser les vraies idées de la gauche. Là se manifeste toute l'ambiguïté de ce discours. Considérer que le peuple doit être accepté en tant que tel, avec ses vices et ses qualités, c’est déjà se positionner à « l’extérieur de celui-ci » ; c’est poser une distance et c’est surtout accepter l’inacceptable sous prétexte qu’il vient du peuple et qu’ainsi estampillé, il est épuré de toute scorie idéologique. Ensuite, considérer qu’il incombe « aux anarchistes, aux socialistes libertaires et plus largement à tous les gens saisis par l’événement de se montrer présents, de prendre position et diffuser des idées permettant de combattre pied à pied des orientations nationalistes ou xénophobes, évidemment très tôt soulignées par les médias », c’est entrer dans une logique de dressage du peuple qu’en tant que professeur il doit forcément être habitué à pratiquer.

On comprend dès lors pourquoi Renaud Garcia encense le mouvement des gilets jaunes et n’hésite pas à en retranscrire une image très idéalisée :

« Le mouvement procède à l’occupation de lieux ouverts et invente des foyers de convergence pour la communauté. Sur un rond-point, des gens que l’on avait habitués au silence et à la passivité mangent ensemble, débattent, accueillent en général chaleureusement les automobilistes qui s’arrêtent pour discuter, leur fournir du bois de chauffage ou de la nourriture. »

Là encore, cet extrait laisse transparaître deux clichés nauséabonds relatifs à la « classe populaire ».

Le premier est celui du peuple passif et acculé au silence, du peuple qui se tait. Dans les faits, on en est bien loin ! Les réseaux sociaux, et bien d’autres lieux où l’expression est permise – ce qui n’est pas le cas des salles de cours dirigées d’une main de fer par la caste des professeurs tyranniques dont fait partie Renaud Garcia –, comme les réunions de famille, la rue, etc., sont traversés sans cesse par une somme colossale de discours « émanant du peuple ». Dire que le peuple est poussé au silence n’a donc, en Europe tout au moins, guère de sens. En revanche, considérer qu’il est exclu des espaces d’expression légitime n’est pas faux. Mais rien dans l’entretien de Renaud Garcia ne montre qu’il manifeste une volonté de libérer concrètement « cette expression du peuple ». Certes, dans une veine très complotiste (mentionnée plus haut), il affirme à plusieurs reprises que le mouvement est rejeté par l’élite intellectuelle, politique, journalistique, etc. À ce titre, il pourrait y avoir un combat à mener. Seulement, à ma connaissance, rares sont les mouvements à avoir été autant couverts par les media et à avoir autant défrayé la chronique. Quant à la classe politique, elle a massivement emboîté le pas. Seul, bien entendu, le parti au pouvoir a exprimé sa désapprobation, mais le contraire eut été surprenant...

Le deuxième cliché est celui du peuple solidaire, chaleureux, bienveillant. Cliché odieux - car stigmatisant et infériorisant - opposant à l’élite froide, distante, sur-intellectualisée, un peuple chaleureux, vivant dans la promiscuité et terre à terre. D’où les cabanes très « astucieuses » (à base de palettes...) que se plaît à vanter Renaud Garcia. Mais s'il est vrai que le peuple, qu’on se garde bien de définir, est traversé par des préoccupations très terre à terre, il faut reconnaître qu’« en préférant passer Noël ensemble sur un rond-point plutôt que d’essayer en vain de se payer un festin tout seul, un questionnement plus général sur la nature des besoins et les moyens de les satisfaire se soit fait jour ». Enfin, donc, le peuple se décide à réfléchir. On voit bien qu'en réalité une telle représentation est « intrinsèquement » bourgeoise et artificielle. Elle trahit un positionnement de classe typique d'une structure de domination. La philo, c'est intellectuel, la construction de cabanes, c'est manuel ! A l'élite le savoir, au peuple la mise en oeuvre. Rien de surprenant, par conséquent, à ce que les revendications concrètes des manifestants soient totalement balayées par Renaud Garcia. Elles ne valent même pas la peine d’être prises en considération, n’ayant pas été publiées dans une maison d’édition prestigieuse ! Dès lors, la toile étant rendue vierge, la parole des militants de terrain étant littéralement confisquée, la voie est libre pour calquer son modèle de société anarchiste auto-organisée, d’où émergera la vérité politique qui convaincra tout le monde « spontanément ». Il s'avère pourtant que les gilets jaunes ont des idées bien arrêtées. Leur message est hélas d’une clarté limpide, et ils n’ont nullement eu besoin de boire un coup sur un rond-point pour le construire : droit à consommer toujours plus (baisse des prix à la pompe), baisse des impôts (discours très répandu), nationalisme et régionalisme (relocalisation de l’économie) et lien direct entre les instances gouvernementales et le peuple (RIC).

On ne m’enlèvera pas l'idée que ces différentes propositions forment la base d'une orientation fasciste que, personnellement, je n'aime pas voir dans la rue. Et que la gauche orthodoxe, « libertaire » (enfin, peut-on sincèrement prôner l’anarchisme tout en étant fonctionnaire ?!) ou socialiste, emboîte le pas me sidère ! Comment peut-on affirmer que « la force des manifestations du samedi (...) tient dans la possibilité de discuter, hors de toute carapace idéologique, avec des personnes qui, pour certaines d’entre elles, ont probablement voté Le Pen aux dernières présidentielles ». En quoi est-ce une force de ce mouvement ? C’est absurde. Si Renaud Garcia, en tant que « libertaire » souhaite rencontrer des sympathisants lepénistes, je l’invite à traîner un peu plus du côté de la « France des lotissements », car, hélas, il risque d’en croiser à foison. Et j’ajoute que ce court extrait trahit encore une fois le préjugé de classe à l’égard de la classe populaire. Ainsi, le peuple serait dénué de toute « carapace idéologique ». Autant dire alors, que ses revendications sont bien naïves et ne valent même qu’on prenne la peine de les prendre au sérieux. En réalité, celles des gilets jaunes d’extrême droite n’aboutissent pas « comme ça » sur les ronds-points par l’opération du saint-esprit lors d’une soirée de noël un peu arrosée. Elles sont la manifestation visible des dynamiques souterraines qui traversent des courants idéologiques puissants, sur lesquels la plupart des personnes n’ont que très peu de prise.

Le capitalisme high-tech, c’est vilain.

Mais qu’importe ! Puisque les arguments du peuple ne sont que des verbalisations futiles - quoique si croustillantes -, à quoi bon s’en préoccuper ! Dans le vide intersidéral du populisme, Renaud Garcia peut librement surfer sur la vague magique jaune, verte et rouge qui ne déferle pas ailleurs que dans les nuages des théoriciens de la gauche orthodoxe qui vont ratisser large pour assurer le sauvetage de leur mouvement exsangue. Et en surfant, deux idées lumineuses lui sont apparues. La première est que la société devrait s’organiser sur la base d'un d’un anarchisme fédéraliste - assez banal, n'espérez pas y trouver des idées originales... La deuxième est qu’il a compris pourquoi ça ne marche pas. Le grand méchant dans l’histoire, c’est le capitalisme technologique. Ce capitalisme pervers qui, à l’aide de l’arme absolue du moment (le smartphone) transforme le peuple asservi en une masse informe de technos-zombis. Eh oui ! Le pire du pire, dans l’histoire, c’est bien sûr la dernière technologie de pointe, à savoir, le numérique.

Alors, premier gros bug dans sa pensée profonde. Il a omis un petit détail. Sans informatique, pas de gilets jaunes… Est-ce un simple bug ? Non, cela révèle plutôt une méconnaissance profonde de ce qu’est l’informatique et qu’on retrouve dans cette phrase très étrange. « Comme le dit Illich, un système technique (comme le smartphone) gobe littéralement son utilisateur en lui procurant l’illusion de la maîtrise (une dépendance accrue, en réalité). ». Ma foi, je doute qu’Illich ait un jour exprimé une idée aussi manichéenne sur une technique donnée (le smartphone). Il critique en effet un système socio-technique caractérisé par des institutions qui asservissent l’usager, mais pas une technique en soi. D'ailleurs, contrairement à une idée reçue, son appréciation de la technique informatique dans les années 1970 est très positive lorsqu’il anticipe le fonctionnement des réseaux du savoir !

Mais à nouveau, peu importe les faits, car il est bien connu que « la gauche « radicale » étant majoritairement prise dans l’imaginaire progressiste, elle peine à saisir la dimension culturelle et politique (au sens de la subversion de la condition humaine dans un but de domination intégrale) de ce déferlement technologique ». Il est toujours amusant de voir les intellectuels jongler avec les représentations collectives de tels ou tels groupes qui, dans la réalité, sont très difficiles à observer. De toute évidence, Renaud Garcia excelle dans cet art. A gauche, donc, domine l’imaginaire progressiste, féru de high-tech ! Lui, à nouveau, s’élève au dessus de ce peuple de la gauche radicale et voit plus loin qu’eux. Le déferlement technologique est en cours. Nous allons tous y passer.

C’est possible. La technologie informatique recèle des dangers si elle tombe entre de mauvaises mains. Pas les mains des capitalistes. Ceux-là, ils veulent juste nous soutirer quelques deniers, mais rien ne vous empêche de mettre votre smartphone à la poubelle. Le vrai risque, ce sont les Etats. L’IA, pour l’instant, on devrait s’en sortir. En revanche, laisser des outils de contrôle et de destruction dans les mains des Etats, c’est très dangereux sur le long terme. L’État est par définition totalitaire. Tant qu’il n’y a pas de contre-pouvoir, il s’étend dans tous les domaines. Et là ! Il a la porte d’entrée dont il a toujours rêvée. Enfin, il va pouvoir vous espionner jusque dans votre intimité profonde pour voir si vous conformez bien aux règles qu’il veut imposer au monde entier. C’est très dangereux, en effet.

Mais n’en déplaise à Renaud Garcia, qui visiblement n’est pas très au courant de ce qui se passe dans le monde réel, il y a des mouvements de lutte contre cela. Les développeurs qui élaborent des dispositifs de cryptage en font partie. Il existe aussi une autre solution à mon avis tout à fait censée. Il faut interdire à l’État et aux pouvoirs publics, et plus généralement, aux institutions manipulatrices comme l’école ou l’université, de faire usage de l’outil informatique, sauf si elles acceptent de le faire dans une transparence absolue et dans la mise à disposition totale et sans conditions des données dont elle dispose. Cette solution est tout à fait réaliste, mais elle demande un changement radical de perspective. Elle suppose qu’on ne demande plus aux institutions d’avantage d’efficacité mais d’avantage d’humanité, d’avantage de retrait, d’avantage de mise à disposition de ressources dans l’intérêt de l’usager. L’école de Renaud Garcia doit par exemple cesser de classer, surveiller, hiérarchiser, enfermer, intellectualiser, pour devenir un simple lieu ressource mis à disposition de celles et ceux qui souhaitent partager leur savoir. Et naturellement, le salaire de Renaud Garcia doit, à ce titre, disparaître au même rythme que le mouvement des gilets jaunes sur la scène médiatique.

Notes

 

1 Renaud Garcia : « La technologie est devenue l’objet d’un culte », 24 juin 2019.




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