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Dallas au pays des freeshops. Partie 1. « Mais comment faites-vous pour vivre ? »

Le journal de la culture libre et du non-marchand

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Titre: Dallas au pays des freeshops. Partie 1. « Mais comment faites-vous pour vivre ? »
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 20-02-2020 10:50
Dernière modification de l'article: 20-03-2020 à 15:20
Rubrique: Le journal de la culture libre et du non-marchand
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert / Licence: Licence culturelle non-marchande






Si vous êtes amené à créer un jour un magasin gratuit - mais plût au ciel que vous ne fussiez point tenté par un projet aussi morne et ennuyeux ! - ou bien, si, par malheur, il vous venait à l’esprit cette idée fantaisiste de vous occuper ponctuellement ou régulièrement d'un de ces lieux étranges où l’échange marchand a été momentanément aboli ; où le cours normal des choses s’est déréglé sous l’effet d’une magie occulte – mais à nouveau, avant qu’il ne soit trop tard, et que l’envoûtement invisible qui émane de ces lieux maléfiques n'ait produit ses effets ravageurs sur votre subconscient, avant que la drogue de la gratuité n'ait commencé à s’insinuer jusqu’aux tréfonds de votre âme et de votre corps meurtri par l’irrationalité de l’économie du don, fuyez ! Ôtez cette idée saugrenue de votre esprit et courez vous réfugier dans une FNAC, dans un InterMarché, dans une foire bio, et rechargez-vous en absorbant, les pores grand ouverts, les délices de l’abondance de la société de consommation – ; si donc, pour faire court, une telle fonction vous échoyait, qu’elles qu’en soient les causes, vous vous apercevrez bien vite que l’une des premières questions que vous posera le promeneur, le badaud, qui, par hasard viendrait à pénétrer dans cette antre sublime aux mystères impénétrables, est :

« mais alors comment faites-vous pour vous financer »

Certains, un peu plus prévenants que d’autres, prendront le soin d’ajouter, « si ce n’est pas indiscret », mais ils sont si rares…

Robin des bois est nul en maths...

Il n’est pas toujours facile de répondre à cette question.

D’une part, parce qu’on ne se l’était pas forcément posé auparavant, du moins n’y avait-on pas prêté une attention particulière. À vrai dire, on ignore souvent, dans la vie, ce qu’on dépense, où, comment, et ce qu’on en tire. L’invisibilité relative des dépenses est un fait des sociétés modernes… Vous chauffez une demi-heure votre salon, combien cela vous coûte-t-il ? En avez-vous les moyens ? Inutile de rappeler que tout cela se complique quand vous répétez des actions. Certes, il y a des prix qui jouent comme des indicateurs, des repères, mais pour peu que vous soyez un peu dépensier, un peu rêveur, assez peu matérialiste, il y a fort à parier que vous n’enregistriez pas, tel un comptable méticuleux, le coût monétaire en variation constante de chacun de vos faits et gestes.

D’autre part, en tant que spécialiste de la philosophie de l’action que vous êtes (L’intention de Gertrude Elizabeth Margaret Anscombe est votre livre de chevet) vous n'ignorez pas que le concept de coût d’une action est nettement plus compliqué qu’il en a l’air ! Dès lors que des actions ont des effets complexes, simultanés, que l’intention de les accomplir n’est pas clairement définie, tout s’embrouille. Lorsque vous prenez un auto-stoppeur, calculez-vous le ratio coût-bénéfice de votre action ? Allez-vous lui proposer de vous rémunérer en fonction de l’usure de la voiture, de votre consommation d’essence supplémentaire liée à son poids, de l’usure de la banquette, du coût d’opportunité, de votre bilan carbone, en tenant compte du fait que votre déplacement est partiellement rémunéré parce que vous vous faites un déplacement professionnel, etc. C’est peu probable ! Et de toute évidence, vous vous contenterez de le prendre en auto-stop parce que ça vous plaît. Ce qui est une raison suffisante.

Il en va exactement de même si l’envie vous prend de transformer votre garage un espace de gratuité. Il y a des coûts, certes, mais qui doit les assumer ? Vous, tout le monde, l’État, Robin des Bois ?

Donc, comment faire pour se sortir de ce pétrin ? Comment expliquer à des personnes qui sont blindés d’idées préconçues sur la façon dont travail et argent doivent être liés – et dans leur esprit, il ne peut en être autrement – que cet espace « de gratuité » évolue dans une dimension, dans une sphère qui n’est peut-être pas la même que la leur ?

Autrement dit, qu’allez-vous répondre à ce xième enquiquineur qui vient vous demander « mais alors, comment faites-vous pour vivre ? ».

Les réponses-types

Voici quelques suggestions de réponse-type à lui donner. Toutes ont été élaborées et validées après délibération par la méthode Condorcet avec rangement des paires par ordre décroissant, au sein du conseil administratif, élu grâce à un scrutin mixte avec compensation, en charge de l’association de défense des précarisés volontaires.

Le choix de la transparence et de l’intégrité

Dieu vous le rendra. Restez honnête et transparent. Dites toute la vérité et rien que la vérité.

Par exemple :

« Ah ! Vous êtes bien curieux jeune homme. Mais c’est une qualité, et les personnes droites et humbles vous en sauront gré et vous le rendront au centuple. Sachez donc, pour votre gouverne, que nous n’avons pas de problèmes de financement car le magasin gratuit n’est qu’une couverture. Notre véritable activité – qui se passe dans l’arrière-cour – consiste à vendre de la drogue, faire du trafic d’êtres humains et du trafic d’armes. Tenez, nous vous confions d’ailleurs à ce sujet un petit colis gratuit à distribuer gratuitement qui contient quelques champignons magiques que nous avons intelligemment dissimulés dans ces haillons . »

Cette réponse est évidemment à privilégier si le quémandeur d’informations croustillantes est une bande d’officiers de la garde municipale venant visiter le magasin gratuit pour se changer les idées entre deux arrestations de clandestins.

La réponse du gars énervé qui ne veut pas qu’on se mêle de ses affaires

« Mais va te faire e…(ntartiner, emballer...) pauvre sardine pourrie, je te demande toi, comment tu fais pour trimballer ta face de c… (canapé, cloche,…) jusqu’à moi. Et ta caisse immonde que t’as garée là-bas en vrac, je te demande qui tu as exploité pour te la payer. Aller dé… (marre, guerpis…) avant que je t’emplâtre ou que je te farcisse le crâne avec une paire de godasses usagées ».

Cette réponse est bien entendu à privilégier avec une personne faible et peu encline à rétorquer physiquement à votre mise au point verbale.

La réponse du bourgeois contestataire

« Monsieur, vous êtes bien inspiré de me poser une question aussi pertinente ; et soyez assuré que ma réponse sera la plus brève possible pour ne point vous importuner en vous privant de votre précieux temps libre. Il s’avère que père, dans son infinie bonté, m’a offert une partie confortable de son capital. Mais si, comme lui, j’ai eu l'heur d'être touché par la grâce des affaires, étant d'un naturel quelque peu excentrique, j’ai préféré occuper mon temps libre et employer ma modeste fortune à lutter contre l’oppression que fait peser le capitalisme sur les classes dominées.

Allons camarade. Ressaisissez-vous ! Il faut lutter contre la barbarie du capitalisme qui nous prive de nos libertés les plus fondamentales en s’attaquant à l’un de ses piliers : l’argent. »

La réponse du bourgeois catholique

« Monsieur, vous êtes bien inspiré de me poser une question aussi pertinente, et soyez assuré que ma réponse sera la plus brève possible pour ne point vous importuner en vous privant du précieux temps libre que notre seigneur a daigné vous accorder dans son infinie mansuétude. Il s’avère que père, a choisi de m’offrir une partie confortable de son capital.

Ayant jadis été touché par la grâce divine, j’emploie mon temps libre et ma fortune à lutter contre l’injustice que le sort fait peser sur les déshérités qui n'ont pas eu ma chance. »

La réponse du rasta man

« Yes man ! Je kiffe ta question. Mais vas-y ! Te prends pas la tête. Viens fumer un spliff, man, oublie tout ça.

T’inquiète frère. C’est gratuit. C’est Babylone qui paye. »

On privilégiera bien sûr cette réponse si la personne en question est un policier moustachu qui, derrière son air un peu bourru, a un grand coeur et un faible notoire pour les drogues douces.

La réponse de l’anti-marchand pur et dur

« On n’achète rien ici. On a brûlé nos billets, jeté notre argent dans une fontaine. Celui-la, il ne risque pas de repousser. Hé ! Hé !

On vit sans rien, sans ce maudit argent qui nous pourrit la vie. Ici tout est gratuit. On est tous à égalité »

La réponse de l'anti-capitaliste libertaire féministe pur et dur

« Ici, on.elle.il refusons.e.s de nous financer avec l'argent impur du mâle blanc capitaliste dominant cisgenre. Nous sommes.s.e une communauté auto-gérée anti-capitaliste dont la mater-pater-enfant-chien-nité est directement celle des prolétaires racisés et opprimés par le bourgeois capitaliste. Le monde de l'argent, et surtout d'Israël, nous opprime. On le combat. Chaque camarade racisé, ilellexxx2 peut venir aux réunions auto-gérées où l'on pratique le vote à main levée pour décider qui ira acheter du café le premier samedi du mois au carrouf du quartier et quel sera le moyen de mobilité inclusive non-capitaliste qu'ilelleil devra utiliser.

C'est la révolution qui financera le lieu, on prendra l'argent à ceux qui l'ont, c'est à dire en pendant tous les capitalistes blancs cisgenres par les couilles et en chantant l'internationale inclusive.

Marx vit encore. Là, dans mon coeur. Je me suis tatoué.e.s.s.e Karl sur l'extrémité de mon sexe pour protester contre l'exploitation de mon corps par la société bourgeoise. »

La réponse illuminée

« Comment se finance-t-on ? Mais c’est tout simple mon frère. Lorsque les élohims sont descendus de la planète Arcturus pour rencontrer notre vénéré guide suprême, ils lui ont montré la voie, le chemin pour lire l’avenir. Ainsi, notre suprême leader conserve l’argent que nous lui confions et le place dans des projets qui enrichiront le devenir de l’humanité pour la faire migrer vers une conscience collective astrale dans laquelle chacun.e sera en parfaite harmonie avec le Ch’i céleste.

Donc vas-y mon frère, confie-moi ton porte-monnaie. »

Cette réponse sera parfaitement adaptée à un néo-rural un peu paumé en quête d’un sens à sa vie.

La réponse des collabos

« Comment se finance-t-on ? C’est très simple. La mairie a eu l’extrême bonté de nous autoriser à occuper un local vide, inutilisé depuis plusieurs années. Nous la remercions infiniment pour le loyer modique qu’elle nous demande et prions chaque jour le dieu des finances publiques pour qu’il veuille bien continuer à renouveler les généreuses subventions que nous accordent la région, le conseil départemental, la CAF, la fondation Terre verte et bleue, EDF, VINCI, etc. dont vous trouverez à l’entrée du magasin les magnifiques logos. Tous les mois, nous rédigeons quelques missives, démontrant à quel point notre dispositif est créateur de lien social, d’émancipation transversale et de réinsertion des populations en situation de précarité socio-économique dans des sous-dispositifs de réintégration par le travail (Ô gloire à lui qui nous sauve de la misère).

Mais tout le travail (amen) que nous accomplissons a un coût et c’est pourquoi nous demandons à toucher un salaire plus conséquent pour accomplir à bien notre mission au service du bien commun. Amen. »

La réponse des collabos (bis) : Emmaüs® & Co et ses concurrents.

« Comment se finance-t-on ? C’est très simple. Notre communauté exploite littéralement une main d’œuvre à bas-coût composée de personnes en situation de précarité ou marginalisée. Est-ce légal ? Mais bien entendu. Tout est dans le langage ! Hein ! Entre nous, les régimes totalitaires l'ont bien compris. On peut contrôler et exploiter des populations entières en affirmant que c'est un service que l’État leur rend (ex : la vidéo-surveillance se transforme en vidéo-protection !). Il suffit pour cela de faire croire, et de leur faire croire, qu’on va les réinsérer dans le monde du travail (ce qui en réalité ne se produit que très rarement...).

Ainsi, en glorifiant la valeur travail, comme Pétain en son temps, on arrive à donner l’illusion au consommateur qu’il fait une bonne action pour la planète et les pauvres, et qu’il peut donc continuer à se débarrasser tranquillement, sans culpabiliser et gratuitement, des affaires que ses ancêtres avaient si patiemment et péniblement accumulées ! »

La réponse des collabos qui s'assument (ter) : l'économie collaborative.

« Comment se finance-t-on ? Mauvaise question. Hé, hé. Je dirais plutôt comment les usagers financent eux-mêmes leurs services pour leur bien-être intercollectif. Nous proposons un dispositif socio-technico-économique d'innovation socio-technico-économique qui vise à redynamiser le concept même de collectif en le réintégrant dans une conscientisation vivante des enjeux environnementaux contemporains. Nous promeuvons ainsi la créativité open source, au service du développement des savoir-faire et de l'entreprenariat local. Notre tiers-lieu est tiers parce qu'il vise à s'affranchir des barrières mentales du travail traditionnel et à construire un autre rapport à l'activité brute qui est une forme d'émancipation par le partage des compétences multilatérales participatives. L'imprimante 3D, gracieusement offerte par la région que nous remercions au passage pour le soutien qu'elle apporte à notre démarche d'innovation participative interconnectée, est au coeur même de cette démarche. Sinon on touche une grosse sub de la région. C'est vrai que ça aide. »

La réponse en mode delirium tremens...

« Comment se finance-t-on ? Eh bien c’est très simple. Nous tentons tout d’abord de réduire au maximum le recours à des ressources acquises via le marché (don, prêt), puis nous parions sur l’engagement bénévole. Ensuite, pour faire face aux coûts fixes (électricité, taxes, loyers), nous faisons appel au maximum à l’économie du don, en espérant que les usagers financent en partie le lieu.

D’autres ressources sont à l’étude (ex: le prêt gratuit peut être financé en cas de retard dans la restitution d’un objet). »

- Ca marchera jamais...
- Comment peut-on en être certain à l'avance ?
- Et puis, dans le fond ! Vous êtes des bourgeois capitalistes.
- Ah bon, pourquoi ? Enfin peut-être...
- Alors ça craint ! Gloire à la monnaie ethno-locale !
- Euh... ben si tu veux...

A suivre...




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