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De la simplicité de l'échange non-marchand

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Le journal de la culture libre et du non-marchand

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Titre: De la simplicité de l'échange non-marchand
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 2013
Dernière modification de l'article: 14-02-2016 à 22:13
Rubrique: Le journal de la culture libre et du non-marchand
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert / Licence: Licence culturelle non-marchande






Il y a de bonnes raisons de préférer l'échange non-marchand à l'échange marchand pour distribuer, produire ou se procurer des ressources. Certains le font pour des motifs écologiques (la récupe favorise le réemploi1) ; d'autres y voient un geste charitable (le don aux pauvres2) ; d'autres encore y voient une manière efficace de mutualiser les ressources3 ; d'autres une arme au service de la décroissance4 ; d'autres, un outil au service de leurs intérêts marchands5. Et je passe sur d'autres motivations existantes ou à inventer.

Ces arguments sont assez courants. Et la plupart ne me convainquent guère. Aussi, je voudrais en développer un autre qui me paraît plus pertinent :

L'échange non-marchand s'intègre parfaitement dans une démarche de simplicité volontaire6, car il est plus simple à réaliser, collectivement et individuellement, que l'échange marchand. En outre, il est intrinsèquement plus économe et autonome que l'échange marchand.

La fausse simplicité de l'échange marchand

A bien des égards, voilà un argument qui peut surprendre : "N'est-il pas enfantin de se payer un sandwich ? Qu'y a-t-il de complexe et d'hétéronome7 dans cet acte ?"

En fait, comme c'est souvent le cas, un acte "simple en apparence" est en réalité éminemment complexe et hétéronome.

Dressons pour le montrer une liste - non exhaustive - de tout ce qui est nécessaire pour réaliser un échange marchand.

Les compétences individuelles nécessaires pour réaliser un échange marchand.

Tout d'abord, la réalisation d'un échange marchand nécessite au minimum l'acquisition de deux "outils" (ou savoir-faire).

Il faut être capable :

  • De savoir compter, calculer et d'être capable d'estimer l'impact de sa dépense sur le niveau de son patrimoine ! Cela semble évident, et pourtant, apprendre à compter ne va pas de soi. Cela nécessite en plus - collectivement -, une infrastructure éducative lourde.
  • De savoir lire et écrire, dans bien des cas. Par exemple, pour tenir une comptabilité, trouver des informations sur le droit du travail, le droit du commerce, etc. Surtout côté vendeur... Là encore, l'apprentissage collectif de la lecture et de l'écriture nécessite l'entretien et la généralisation d'un système éducatif très lourd8.

Ressources nécessaires intrinsèques au déroulement d'un échange marchand.

De quoi avons-nous besoin pour que des échanges marchands se réalisent. Quels sont les éléments qui relèvent de la nature même de cet échange.

  • De l'argent, sous une forme fiduciaire ou autre, ou éventuellement, d'un objet à troquer. Or, l'argent moderne n'est pas un objet simple. Il nécessite pour exister9, et être collectivement fonctionnel, une vaste structure extrêmement complexe et instable. Il faut une organisation capable de débusquer et pénaliser la création privée de fausse monnaie ; des organisations internationales permettant de stabiliser les monnaies ; un système financier, etc.
  • D'un prix et de déterminer une valeur pour les objets ou les services (en particulier dans le cas du troc où il faut mesurer l'équivalent). Ce processus est loin d'être évident. La preuve en est qu'il est d'ailleurs très mal compris. Dans une négociation de gré à gré, il peut être extrêmement complexe et fastidieux. Qui va déterminer ce prix ? Qui en a le droit ? Quel est le prix normal ? En fait, très souvent, le prix est déterminé à l'aide d'un processus collectif complexe. Il fait intervenir des experts (par exemple, dans l'immobilier, dans la finance), l'Etat dans certains cas, et pour les grandes organisations, il y a tout un travail de collecte, d'organisation et de traitement des données en arrière-plan. Sans compter les problèmes posés par les variations des prix (étiquetage par exemple, ajustement, etc.), notamment en situation de variation globale des prix (inflation, déflation).
  • De pouvoir stocker l'argent ou les ressources à échanger. Ce qui nécessite, là encore, une architecture très lourde. Architecture financière avec le système bancaire. Structures de stockage et logistique pour le stockage des marchandises.
  • De ressources nécessaires à la rencontre entre acheteurs et vendeurs. Ici, je distinguerai plusieurs cas :
    • Dans des systèmes exotiques (ventes aux enchères, adjudication, etc.), la procédure de rencontre est souvent complexe.
    • Dans la rencontre entre des organisations et des acheteurs individuels, la démarche est compliquée par la recherche de maximisation du profit et la concurrence qui rendent nettement plus complexe certains paramètres de l'échange. Par exemple, l'acquisition d'information sur les produits et les services est rendue plus difficile par le fait que les vendeurs auront souvent tendance à masquer des informations qui risquent de compromettre la vente. De plus, les stratégies de rencontre génèrent une industrie complexe (marketing, publicité, etc.).
    • Dans la rencontre entre des vendeurs et des acheteurs ayant le même statut économique, par exemple, entre des particuliers, on retrouve quelques problèmes similaires, notamment celui de l'instauration d'un lien de confiance.
    • Dans tous les cas, la rencontre physique entre les personnes, en plus de l'échange d'information, nécessite un investissement lourd (routes, marchés, ports de commerce, etc.)
  • De ressources nécessaires à la contractualisation entre acheteurs et vendeurs. Ici, dans les faits, on est très éloigné du simple contrat ou de "l'échange sur le marché du coin". Ce qui est indispensable à la réalisation des échanges marchands, c'est ni plus ni moins une vaste structure tentaculaire !! Il faut tout un droit des contrats, avec des outils nécessaires à son application, des personnes qui veillent à son application, le mettent à jour, règlent les litiges, etc. Il faut également des organisations qui surveillent de près la qualité des produits échangés, en particulier pour contrecarrer les risques sanitaires engendrés par les comportements de maximisation du profit, etc.
  • De ressources informatives liées au contrôle des flux monétaires. Typiquement, la comptabilité.

Ressources extrinsèques à l'échange.

J'entends par ressources extrinsèques, celles qui ne portent pas sur le déroulement même de l'échange marchand, mais qui en sont malgré tout une condition essentielle pour que ces échanges aient lieu. J'en mentionnerai plusieurs.

  • Il faut tout d'abord un système de redistribution de l'argent, sinon, il n'est plus possible d'acheter !! Le plus évident est la circulation de l'argent par l'échange marchand lui-même, c'est à dire par la vente d'objets ou d'activités. En soi, il est déjà très lourd, car il impose aux participants à l'échange marchand de réaliser des activités marchandes. Il nécessite donc toute une structure productive qui doit être maintenue par tout un ensemble de ressources économiques diverses. Mais il est surtout insuffisant. Il s'accompagne toujours d'une redistribution par participation (actionnariat), par création monétaire, une redistribution contrainte (taxes), aléatoire (loterie) et non-marchande (dons, par exemple, l'héritage).
  • Il faut une structure qui empêche les échanges contraints (du moins, ceux qui sont considérés comme illégitimes): vols, arnaques, et qui assure le respect et le maintien de la propriété privée. Ce qui est extrêmement lourd à mettre en oeuvre. Remarquons que la nécessité d'une telle structure n'est pas propre à l'économie marchande ; seulement, il est raisonnable de supposer qu'elle est plus contraignante dans une économie marchande. On peut y voir une raison fort simple : les coûts de contrôle sont plus faibles pour un objet à donner que pour un objet à vendre10.
  • Il faut des structures qui limitent l'impact socio-économique et environnemental des échanges marchands, et de toute l'architecture d'arrière-plan nécessaire à leur réalisation, et les nuisances générées par la propriété privée. Quelles sont ces nuisances ? J'en mentionnerai deux :
    • La première, qui est la plus évidente, est que la propriété privée est excluante. Elle m'empêche de faire usage de ressources qui sans elle, me seraient plus accessibles11. Certes, en contre-partie, elle me permet d'avoir la garantie que je pourrais faire usage de ressources dont je suis propriétaire. A condition d'être propriétaire!! Quoi qu'il en soit, la propriété privée, excluant ainsi l'usage des ressources génère son lot de problèmes : sous-utilisation de ressources, accès impossible à des ressources vitales, etc.12
    • La deuxième est que les effets négatifs de la propriété privée sur une personne, dans un système d'échange marchand, ne peuvent être éteints que par le truchement de l'échange marchand. Or, comme je viens de le mentionner, cela nécessite d'avoir eu au préalable des échanges marchands. Par conséquent, l'échange marchand est totalisant. Au contraire, dans un système d'échange non-marchand, je peux échanger sans avoir de ressources à proposer. Je n'ai donc pas eu besoin au préalable d'avoir recours à un échange non-marchand.
  • Dans de nombreux contextes, on observe que le maintien collectif des échanges marchands suppose une réduction, voire une suppression de la concurrence non-marchande. Autrement dit, il faut organiser une pénurie !! Par exemple, pour que les personnes achètent ou louent un logement, il est impératif qu'elles ne puissent se loger gratuitement. Conséquence, cela nécessite l'extension de la propriété privée, ou tout au moins de l'exclusion de cet usage (le logement), à l'intégralité des ressources existantes.

La simplicité de l'échange non-marchand.

La plupart des éléments de complexité que je viens d'énumérer sont absents dans les échanges non-marchands.

Pour réaliser un échange non-marchand, il faut, au pire, formuler un souhait et préciser les conditions d'échange.

C'est tout. Dans la plupart des cas, je n'ai même pas besoin de savoir compter ou lire. Allons plus loin, il n'est parfois même pas nécessaire de "communiquer" (par exemple, lorsque je dépose un objet dans une zone de gratuité, ou quand je le jette et qu'il est récupéré). Cette condition est donc facultative.

A ce titre, on pourrait presque avancer que le niveau de complexité de l'échange est - en plus du caractère contraignant de l'échange - l'un des éléments-clés de la différenciation entre l'échange non-marchand de l'échange marchand.

  • A un niveau très faible de complexité, on trouve des échanges non-marchands anonymes, sans échanges de souhait, c'est à dire sans que les personnes ne se connaissent (par exemple, les échanges fondés sur le couple abandon/récupération d'objets).
  • Puis à un niveau légèrement plus complexe, l'échange nécessite une rencontre volontaire entre des personnes ayant formulés (publiquement ou non) leurs souhaits d'échanger.
  • Un saut de complexité est franchi avec des réseaux de mutualisation qui fonctionnent grâce à un système de rétribution rudimentaire, censé faciliter l'échange mais n'étant pas fondé sur une contrainte d'échange (par exemple, les réseaux pair à pair sur Internet qui facilitent le téléchargement de fichiers pour ceux qui proposent du contenu à uploader).
  • Arrivent ensuite des échanges fondés sur le troc ou utilisant une monnaie locale (SEL). Dans ce cas, le système de redistribution, le système monétaire, nécessaires au fonctionnement des échanges, sont encore d'un niveau de complexité "raisonnable".
  • A un stade de complexité encore plus élevé, on trouve des échanges marchands traditionnels, où une infrastructure très complexe commence à être nécessaire.
  • Enfin, à un stade de complexité encore plus élevé, on trouve l'échange marchand moderne.

On pourrait toutefois faire remarquer que l'échange non-marchand peut lui aussi contenir des éléments de complexité significatifs. Par exemple, un prêt gratuit est relativement complexe. Il peut nécessiter, notamment, des règles d'usage plus ou moins élaborées et l'obligation de retour peut nécessiter un système complexe de contrôle. C'est le cas dans les bibliothèques. De même, la rencontre de souhaits concordants entre les personnes nécessite d'une part, l'existence d'un protocole de communication et d'outils de communication communs (par exemple, Internet), et d'autre part, des outils de mise en relation qui peuvent s'avérer très élaborés (par exemple dans les réseaux d'hospitalité). Autre exemple, la gestion d'un magasin gratuit ou d'une médiathèque nécessite une gestion du stock et éventuellement une mise à jour des informations relatives à ce stock.

La réponse à cette remarque est facile à trouver. Dans tous ces exemples, le niveau de complexité ne dépend pas de la modalité de l'échange (troc, échange marchand, échange non-marchand...). Il est intrinsèque à la nature même de l'échange. Et à ce titre, la complexité du système de contrôle pour un prêt gratuit ou un prêt payant ne varie pas significativement.

Approche comparative en terme de coût et d'efficacité.

Nous avons donc montré que, pris en tant qu'échange total, au sens de Mauss, qu'en tant que pratique collective, l'échange non-marchand est considérablement plus simple à réaliser que l'échange marchand.

Mais qu'en est-il si l'on met de côté tout cet "arrière-plan de complexité" et qu'on limite notre réflexion à l'échange vécu.

Admettons pour cela que je dispose des ressources nécessaires pour acquérir un objet via l'échange marchand. Quel est, pour moi, le choix le plus simple.

Que faut-il comparer ?

Cette question soulève un problème d'ordre méthodologique. Si on inclut dans l'échange non-marchand l'auto-production, dans la mesure où elle peut se concevoir comme un processus par lequel on produit une ressource que l'on se donne à soi-même, alors les grandeurs sont incommensurables. Il est certain, en effet, qu'il est plus simple d'acheter une voiture que de la produire soi-même. Car, si l'on omet le problème de l'acquisition des ressources, l'acte d'achat est comparativement plus simple à réaliser que l'acte de production - bien que ce ne soit pas systématiquement le cas comme nous allons le voir.

Les deux actes sont-ils comparables ? Fondamentalement, rien n'empêche de le faire. Mais pour être rigoureux, il faut bien séparer les différents cas lorsqu'on veut comparer - en modifiant la variable qualitative marchand/non-marchand - les niveaux de complexité de l'échange d'un bien ou d'un service.

La comparaison peut donc porter sur :

  • Les modalités d'accès au produit fini. Par exemple, qu'est-ce qui est le plus simple pour moi ? De vendre mon poste de télévision ou de le donner ? De l'acquérir sur le marché ou via le secteur non-marchand ?
  • L'accès aux ressources, mais avec possibilité de recourir à l'auto-production. Deux sous-cas sont possibles:
    • Soit on compare "dans l'absolu" les deux types d'échange. Par exemple, est-il pour moi plus simple de produire par moi-même une ressource plutôt que de l'acheter ? La question est légitime, car dans bien des cas, il est plus simple (plus rapide, moins coûteux) de recourir à l'auto-production que de passer par le marché pour se procurer la ressource, en raison, notamment des coûts inhérents à la transaction marchande. C'est flagrant dans les zones isolées.
    • Soit on compare la complexité du processus d'auto-production avec celle du travail marchand nécessaire pour arriver au même résultat. Par exemple, je travaille une heure pour réparer mon vélo. Il m'aurait fallu un certain "équivalent-travail-marchand" pour obtenir le même résultat. Lequel est le plus simple ? Le problème de cette dernière solution, c'est qu'elle varie suivant la valeur du travail marchand. Ce qui en soi, soulève un problème tout à fait fondamental. A savoir que les pratiques d'auto-production sont plus intéressantes, économiquement parlant, pour les personnes ou les ménages à faible niveau de salaire.

Quelques pistes de réflexion

Quelque soit le type de comparaison retenu, il est difficile de l'effectuer sans introduire les notions de coût et d'efficacité. En effet, ces deux variables entrent directement dans le ressenti du niveau de complexité.

Par exemple, supposons que je souhaite me débarrasser d'une vieille commode. Quelle est la modalité d'échange qui est la plus simple pour parvenir à mes fins ?

Contrairement aux apparences, la réponse à cette question n'est pas triviale. Je peux tout d'abord décider de la jeter. Mais il n'est pas exclu que cela ait un coût et que cela soit difficile à réaliser (je dois la charger dans la voiture par exemple, l'amener à la déchèterie). Je peux alors décider de la donner ou de la troquer ; mais le fait de le vouloir et de le faire savoir ne suffisent pas à assurer la réussite de l'entreprise ! Je peux la jeter illégalement dans un terrain, réalisant ainsi un échange contraint (pour celui qui la reçoit !), mais cela a un coût potentiellement très élevé (amende...) ! Je peux enfin choisir de la vendre, mais la probabilité d'y parvenir peut être faible.

On voit donc que pour chaque modalité d'échange, la probabilité de réussite, le coût effectivement supporté et le coût anticipé varient13. Chaque modalité d'échange génère ses propres coûts et permet de parvenir à ses fins avec plus ou moins d'efficacité. Et il faut bien voir que ces critères, qu'ils soient réels ou anticipés, sont primordiaux dans la construction des choix individuels.

Certes, le calcul s'insère dans un environnement culturel, représentationnel et pratique. Par exemple, le fait que la norme sociale soit l'achat pour l'acquisition de certains biens et services (par exemple, les légumes), incite par conformisme ou par simple mimétisme à recourir à l'achat. "On le fait parce que ça se fait" ! Autre exemple, la répétition de pratiques d'achat peut rendre plus simple l'échange marchand en pratique, en raison, notamment, de l'effet d'apprentissage, bien qu'elle soit intrinsèquement plus complexe.

Ce point me semble primordial, car il faut sûrement faire intervenir ces aspects socio-culturels et cognitifs de l'action pour expliquer certains comportements. En effet, même en tenant compte du coût et de l'efficacité, il n'est pas toujours plus efficace d'acheter ou de vendre. Evidemment, tout dépend à ce niveau de l'objectif visé par l'acte d'échange. Supposons que mon objectif soit, par exemple, de me procurer des ressources alimentaires, alors, il peut être plus simple, car moins coûteux et plus efficace, du moins en zone rurale, de recourir à la cueillette ou à l'auto-production.

Si je souhaite acquérir un appareil électroménager d'occasion, il peut parfois être plus avantageux de me le procurer gratuitement, dans la mesure où je peux supposer que la parole du donneur est sans doute plus fiable que celle du vendeur. Et, plus généralement, le recours à l'achat peut diminuer sensiblement la qualité d'un service fourni, et surtout en accroître la complexité. Typiquement, une formation payante conduit ses usagers dans un maquis touffu de diplômes, de crédits, etc. Alors qu'une formation faite par un ami est souvent rapide et efficace.

Dans certains cas, il faut aussi noter qu'il n'est pas forcément possible de choisir entre différentes modalités d'échange. Par exemple, si je souhaite réaliser certaines activités "professionnelles" (construire une voiture, faire de la recherche biologique...) je suis quasiment obligé de vendre mon travail. Dans ce cas, il est plus simple de recourir à l'échange marchand pour parvenir à mes fins.

Enfin, curieusement, si, à travers mon action, mon objectif est de tirer un profit matériel ou financier, il n'est pas toujours opportun de vendre. Toute l'économie construite autour d'Internet le prouve bien14.

Ces quelques exemples montrent donc que le choix simple/complexe, entre le don ou la vente, ou entre l'acquisition gratuite et l'achat, même lorsqu'on ne tient pas compte de la complexité en arrière-plan de ces actions, est loin d'être aisé à établir.

En outre, il faut remarquer que la complexité du processus d'acquisition gratuite est alourdie par la faiblesse de l'offre et la rareté des structures dont le but est d'assurer la rencontre entre l'offre et la demande. S'il est pour moi plus compliqué, aujourd'hui, d'emprunter gratuitement un vélo, c'est avant tout parce que les structures de prêt gratuit de vélo sont rares15.

Mais, il faut bien le reconnaître, c'est aussi parce que l'emprunt d'un vélo à un ami ou à un étranger n'est pas sans générer certains "coûts" économiques, sociaux et psychologiques.

J'en mentionne quelques-uns :

  • Je dois m'engager à le rendre.
  • Je dois aller le chercher sur place.
  • Je dois le rendre en bon état.

Mais tous ces éléments se rencontrent également dans un échange marchand, telle la location. En revanche, certains sont spécifiques à l'échange non-marchand.

  • Je dois faire la demande et la justifier, ce qui nécessite un investissement minimal dans une relation sociale complexe et ce qui peut apparaître comme psychologiquement coûteux16.
  • Je contracte une dette symbolique à l'égard de la personne - ce qui constitue un coût symbolique, pouvant éventuellement se transformer en coût matériel.
  • La probabilité de trouver l'objet et de finaliser l'échange est souvent plus faible, car il n'y a pas le même niveau d'obligation qui pèse sur le prêteur.

L'avantage des "structures formelles" d'échange non-marchand, telles que les maisons non-marchandes, les zones de gratuité, les sites d'échange, est de réduire ces coûts.

  • La demande devient plus "formelle" et moins "socialement coûteuse".
  • La dette symbolique est réduite du fait du caractère virtuel ou très vaste de ces réseaux d'échange.
  • La probabilité de trouver les ressources est considérablement accrue par l'étendue de ces réseaux, et par la simplicité de l'accès numérique à ces infomations (écriture/lecture).
  • La probabilité de ne pas finaliser l'échange, ou de subir un échange non conforme, est réduite du fait de systèmes d'évaluation qualitatifs et/ou quantitatifs (remerciements notamment).
 

1 Ce qui ne me convainc pas, ni en théorie, ni en pratique.

2 Ce qui ne me convainc pas, pour des raisons théoriques, pratiques et éthiques !

3 Ce qui me convainc !!

4 Ce qui me paraît vrai dans la pratique mais faux en théorie.

5 Par exemple, offrir gratuitement des services dans le but de se former. Offrir un échantillon dans l'espoir d'un achat futur. Etc.

6 J'entends pas là le fait d'agir avec un niveau de complexité faible, une certaine sobriété et une large autonomie.

7 L'inverse d'autonome.

8 On peut rétorquer qu'il est possible d'externaliser ces services (lecture, écriture, calcul...) via un service marchand. Cependant, outre la complexité d'une telle démarche, elle n'éteint pas la complexité mais la déporte sur le prestataire du service.

9 En tant que fait institutionnel, pour reprendre les termes de J. Searle dans La construction de la réalité sociale.

10 Ceci s'observe dans les différences de comportement entre les gratiférias et les vide-greniers. Dans les premiers, les stands sont souvent délaissés, tandis que dans les deuxièmes, ils sont constamment gardés. Le coût de maintenance y est donc plus élevé.

11 Bien qu'elles ne le soient pas forcément, dans le cas où le blocage de l'accès est "physique".

12 Ce qui, encore une fois, n'est pas un problème spécifique au marché. Cependant, les échanges non-marchands peuvent aussi s'appuyer sur des objets librement appropriables, comme les objets SDF.

13 Voir sur ce point, l'article : Structure du coût dans les activités non marchandes?.

14 Symétriquement, il est courant d'entendre que le don constitue une entrave à la vente. Notamment pour un commerçant qui craint qu'en donnant son surplus invendu, il réduira ses ventes.

15 Voir l'article Socioéconomie du prêt gratuit?.

16 Nombre de personnes n'aiment pas demander.




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