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Orthodoxie et hétérodoxie en économie

Titre: Orthodoxie et hétérodoxie en économie
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 27-05-2016
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert sur invitation / Licence: CC BY-SA 3.0



Selon John Kenneth Galbraith, « l'économie professionnelle est organisée hiérarchiquement : économie hétérodoxe à la base, économie néo-libérale au sommet, et les formes les plus mathématiques de l'économie néo-libérale à la pointe »1.

Pour cet économiste, et pour bien d'autres, il existe donc de fortes disparités et inégalités dans le champ de la science économique, qui se structurent autour de divers débats idéologiques. Comme par exemple, le débat entre les économistes marxistes et les économistes néolibéraux, le débat entre les post-keynésiens et les théoriciens de l'école néoclassique ou le débat entre les partisans de l'école autrichienne d'économie et les partisans de l'école néoclassique2. Ces clivages conduisent à une situation où une majorité d'économistes (orthodoxes) adhèrent à un paradigme dominant (pour l'essentiel le paradigme néo-classique) et où des économistes numériquement minoritaires adhèrent à des paradigmes dominés (les hétérodoxes).

En épistémologie, on peut dire qu'il y a une séparation entre orthodoxie et hétérodoxie lorqu'une théorie ou un paradigme acquiert une place prépondérante et dominante au niveau institutionnel au point de marginaliser les autres. Cette distinction n'est pas limitée à la science économique, elle existe également dans d'autres disciplines. On parle ainsi de Physique standard pour désigner la théorie qui fait consensus chez les physiciens, par opposition à d'autres théories ou approches plus marginales3. Pour comprendre les différentes positions des orthodoxes et des hétérodoxes en économie, et les origines de cette structuration du champ économique, il faut alors analyser cette distinction dans le cadre d'une épistémologie de la science économique.

Fondements de la distinction

Selon la définition la plus courante, l'économie, en tant que domaine de la connaissance scientifique, est l'étude des activités visant à procurer aux individus des biens et des services qui leur apportent une certaine satisfaction de leurs besoins. On peut également la définir, dans une approche moins fonctionnaliste, comme l'étude de la production, de la distribution, et de la consommation des biens et des services.

De telles définitions laissent le champ ouvert à des approches très diverses qui peuvent être contradictoires et complémentaires, tout en permettant des recoupements. Dès lors, la diversité des approches, même au sein d'un paradigme commun, rend assez relative et conventionnelle la distinction entre économistes hétérodoxes et orthodoxes. Cette classification va dépendre de « l'état » de la pensée économique à un moment donné ; elle est plus ou moins « floue », et elle peut varier de manière significative au cours du temps. Car elle s'appuie en grande partie sur des opinions et des croyances, sur des typifications qui traversent une discipline, et qui sont inscrites dans un contexte politique, scientifique et économique particulier. En d'autres termes, la distinction est historicisée et socialement construite.

Mais il n'en demeure pas moins qu'elle est très présente dans divers ouvrages d'économie, et qu'elle et très fréquemment utilisée par les sociologues et les économistes dans le discours qu'ils produisent; ceci aussi bien dans le discours formel (publications, manuels...), que dans le discours informel (congrès, discussion entre collègues...). On peut alors repérer quelques traits communs aux deux ensembles paradigmatiques visés par cette distinction.

Position orthodoxe

Aujourd'hui, l'économie orthodoxe inclut les économistes qui adhèrent à certaines hypothèses ou méthodes de la micro-économie standard ou de la théorie néo-classique, et des théories qui en sont dérivées. Parmi celles-ci :

  • Rationalité économique des producteurs et des consommateurs, utilisation du raisonnement marginaliste, hypothèses fortes sur les fonctions d'utilité. Ces hypothèses forment la Théorie des choix rationnels.
  • Emploi massif des mathématiques, utilisation de modèles abstraits pour décrire les mécanismes de marché et l'économie.
  • La méthode hypothético-déductive est favorisée.
  • Description de l'économie à l'aide du modèle du marché, qu'il soit pur et parfait, ou imparfait. Notamment en prenant pour base des dérivés du modèle walrasien d'équilibre général ou partiel (l'équilibre est général si il est simultané sur tous les marchés et fixe les prix relatifs), ou du modèle de Cournot (notamment en économie industrielle et en économie publique). Dans ces modèles, on étudie l'allocation paréto-optimale de ressources qui sont considérées comme rares.
  • Individualisme méthodologique : le raisonnement se fait au niveau micro-économique à partir de la description du comportement des agents qui se rencontrent sur les marchés.
  • Continuité avec les idées des économistes classiques - Soutien des politiques libérales : supériorité de l'économie de marché, bienfaits de la libre concurrence (sous certaines conditions), pas ou peu d'intervention de l'État, la libre circulation des marchandises (pas de protectionnisme), la neutralité de la monnaie… 4

Position hétérodoxe

À l'inverse, les économistes hétérodoxes développent des réflexions qui incorporent davantage d'éléments théoriques et empiriques. Il existe plusieurs hétérodoxies. Mais elles ont toutes en commun d'insister, chacune à leur manière, sur certaines faiblesses de l'orthodoxie économique. Ainsi, elles mettent en exergue les points suivants (voir Alain Gélédan, 1988) :

  • L'économie est une partie du système socio-culturel. Il faut donc intégrer des analyses sociologiques et antrhopologiques pour comprendre l'économie, comme la théorie du don et contre-don de Marcel Mauss 5 le rôle des solidarités, la culture des affaires, la coopération (économie des conventions), etc. Ainsi, Karl Polanyi tentera de comprendre le désencastrement de l'économie, ou « l'autonomisation de la sphère marchande ». 6
  • Il faut tenir compte du cadre institutionnel, de l'histoire et du rôle de la monnaie pour étudier l'économie. Certains hétérodoxes considèrent en effet que les institutions sont des clés de voûte de la vie économique. Par conséquent, une approche pluridisciplinaire s'avère nécessaire 7.
  • Il faut développer une vision plus riche et complexe des agents économiques. Des économistes hétérodoxes ont étudié les phénomènes de rationalité limitée (Herbert Simon), d'irrationalité, d'incertitude sur les choix, de consommation ostentatoire… Ils rompent en cela avec l'approche abstraite de l'Homo œconomicus.
  • Le pouvoir, les conflits, la répartition et les affects sont au cœur de l'économie. On ne peut comprendre pleinement l'économie sans prendre en compte la hiérarchie, la domination, l'aliénation, les facteurs affectifs, la répartition des ressources, les écarts de développement, etc. 8
  • Rejet de l'individualisme méthodologique. Beaucoup d'économistes hétérodoxes ont insisté sur les limites de l'individualisme méthodologique. Ils considèrent que certaines dimensions économiques ne peuvent être appréhendées que par des approches macro-économiques ou systémiques, et qu'il est nécessaire de tenir compte de l'existence d'effets émergents dans une économie (holisme).
  • Mise en place d'une méthodologie pragmatique et inductive. La méthodologie doit favoriser le réalisme et la pertinence et non la rigueur formelle. La science économique est avant tout une science d'observation puis ensuite une science de modélisation et d'interprétation des faits.

Tous ces points échappent aux approches microéconomiques néoclassiques qui se focalisent surtout sur l'équilibre de long-terme (modèles d'équilibre général ou partiels), et la structure des marchés (économie industrielle). C'est pourquoi les approches hétérodoxes présentent un intérêt évident pour comprendre le fonctionnement de l'économie. Comme le fait remarquer Alain Gélédan 9:

Les hétérodoxes sont des éléments indispensables d'une connaissance des bases de l'économie. Ils défrichent souvent des champs de la connaissance qui sont mal intégrés par les écoles aux solides ancrages. Ainsi, ils permettent de trouver des réponses à des questions qui seraient sans eux des déserts pour la connaissance (...). Ils font progresser les théories dominantes en mettant en évidence des questions qu'elles intègrent mal.

Causes et conséquences de la domination de l'orthodoxie en économie

Facteurs déterminants dans la domination de l'orthodoxie

Il existe deux opinions opposées. Elles renvoient indirectement à un débat épistémologique.

Position des orthodoxes

Pour les économistes orthodoxes, la supériorité de l'économie néo-classique vient du fait qu'elle décrit et explique mieux le fonctionnement de l'économie que les approches hétérodoxes. Cette opinion s'appuie sur une position épistémologique internaliste, dont l'un des principaux représentants est Karl Popper.

Trois hypothèses sont sous-jacentes à cette démarche.

  • Les facteurs socio-économiques et culturels n'interviennent pas pour déterminer la validité des propositions issues de la science économique. L'économie est une science dure, et les implications idéologiques de cette science sont un problème à part. Elles ne doivent pas interfèrer avec elle, et d'une manière générale, la méthode scientifique, la réfutation et l'expérimentation permettent de se mettre à l'abri des biais idéologiques.
  • Les théories économiques sont hiérarchisées. Certaines théories sont meilleures que d'autres, car elles décrivent mieux la réalité. Ces deux premières hypothèses constituent la position internaliste.
  • Lorsqu'une théorie est reconnue comme valide par la majorité des économistes, c'est elle qui explique le mieux la réalité. En effet, comme les théories économiques les plus récentes et les plus reconnues ont été sélectionnées car elles ont subi les tests de réfutation avec le plus de succès, la science économique évolue vers un réalisme toujours croissant. Ce qui suppose bien entendu que la communauté des économistes applique le critère de réfutabilité et la méthode scientifique de manière adéquate. Dans cette optique, on fait « confiance » aux institutions et à la communauté des économistes.

Dès lors, il n'y a pas lieu de distinguer entre hétérodoxie et orthodoxie en économie. En effet, pour les économistes orthodoxes, la science économique est une science cumulative. Peu importe que les théories soient orthodoxes ou hétérodoxes, ce qu'on étudie et ce qui importe, c'est la validité des propositions scientifiques (ou vérité-correspondance), en dehors de toute considération idéologique.

En fait, lorsqu'une théorie est jugée de manière académique comme moins « mauvaise » qu'une autre, ceux qui s'attachent aux anciennes théories le font, selon les orthodoxes, pour des motifs non scientifiques. Les économistes orthodoxes suggèrent en effet qu'ils refusent d'adhérer à ces nouvelles théories parce qu'ils sont conservateurs, ou qu'ils refusent de se plier aux faits, qu'ils agissent par idéologie, qu'ils sont dans l'ignorance, etc. Ce type d'arguments a été regroupé par Albert O. Hirschman sous l'appellation de rhétorique réactionnaire. 10 Par exemple, la théorie de la valeur économique a suivi une progression chronologique : à la théorie de la valeur-travail a succédé la théorie de l'utilité cardinale, puis celle de l'utilité ordinale. Chaque théorie a alors apporté des améliorations à la compréhension de la valeur, et a rendu les plus anciennes obsolètes. Par conséquent, ceux qui continuent à croire à la théorie de la valeur-travail sont dans l'erreur. Et ils le sont la plupart du temps pour des raisons idéologiques, tels les marxistes qui refusent d'admettre que la théorie de la valeur-travail est fausse, car cela ébranlerait leurs convictions.

Position des hétérodoxes

Les économistes hétérodoxes, ainsi qu'une partie des spécialistes en sciences sociales et en philosophie - toutes disciplines confondues - adoptent des positions plus critiques vis à vis de l'orthodoxie économique. Selon eux, non seulement la supériorité de l'orthodoxie économique n'est pas évidente, mais de plus, elle a une origine bien différente de celle qui est suggérée par les tenants de l'économie orthodoxe. Cette position est toutefois loin d'être homogène. On peut, en simplifiant, distinguer trois points de vue distincts au sein même de l'hétérodoxie économique.

Position relativiste

Dans une optique relativiste, les causes de la domination de l'orthodoxie sont à rechercher dans le fonctionnement de la communauté scientifique et dans les valeurs ou croyances qui animent les chercheurs. D'une part, les facilités de publication et d'accès aux postes au sein des paradigmes dominants, et le conformisme des économistes peuvent créer un « effet boule de neige » qui favorise les paradigmes déjà en place. D'autre part, les convictions des économistes sont avant tout un problème de valeurs. Certains économistes croient à la supériorité de l'orthodoxie - d'autres non - pour des motifs très variés. Ils adhèrent à un point de vue car ils ont de bonnes raisons d'y croire, ou de faire semblant d'y croire, et on ne peut guère aller au delà de cette observation. On ne peut que respecter leur opinion, et constater que certaines idées sont plus répandues que d'autres - probablement parce qu'elles sont plus attractives et mieux diffusées, ce qui expliquerait l'inégalité entre les courants.

Il n'y a donc pas de hiérarchie objective des théories économiques. L'économie néo-classique avance, en fonction de ses propres critères de validation scientifique, tout comme le font l'économie marxiste et le keynésianisme chacuns de leur côté. Il existe plusieurs traditions de pensée qui co-existent, et les raisons du succès d'une tradition sont très complexes, voire aléatoires. De plus, comme chaque tradition se positionne à des niveaux de réalité différents, il y a incompatibilité entre les paradigmes. Ainsi, la tradition holiste, défendue par John Maynard Keynes, est incompatible avec la tradition néo-classique, mais toutes deux ont leur part de vérité, dans la mesure où elles se conforment à leurs propres critères de validation scientifique11.

Si l'économie néo-classique est aujourd'hui dominante, c'est donc avant tout le résultat d'un effet de « mode ». Mais cela n'implique pas pour autant qu'elle soit un courant de pensée « meilleur » que les autres. À preuve, la période des années 1960 a été marquée par un engouement certain pour le keynésianisme et la macro-économie. Puis la mode a changé au cours des années 1980, faisant la part belle à la microéconomie. Mais il existe encore aujourd'hui des économistes qui continuent à croire dans les vertus théoriques et empiriques du keynésianisme. Simplement, ils sont quantitativement moins nombreux et occupent des postes institutionnels moins bien placés. Pour autant, cela n'implique pas que leur point de vue soit inférieur à celui des économistes orthodoxes.

Position externaliste

La domination de l'orthodoxie économique trouve son origine dans des problèmes de légitimisation du savoir qui s'insèrent dans un contexte politique et socio-économique et la frontière entre hétérodoxie et orthodoxie fluctue en fonction du contexte social, scientifique, économique et politique. Car en légitimant certains aspects et méthodes, ou certaines branches de l'économie, en leur conférant un statut d'orthodoxie, on favorise les politiques économiques qui s'en inspirent. Une telle position s'appuie implicitement sur deux hypothèses, qui forment toutes deux la base d'une position externaliste. La première n'implique pas nécessairement la seconde.

Explication en sociologie de la connaissance

Tout d'abord, première hypothèse, une position orthodoxe n'est jamais assurée, et pour assoir sa domination, un courant de pensée doit légitimer sa supériorité. Dès lors, tout un ensemble d'outils de légitimation institutionnelle (prix, postes clefs, parutions d'articles, ouvrages de référence, manuels scolaires, etc.), ayant un caractère plus ou moins coercitif, vont être utilisés pour favoriser (ou défavoriser) l'orthodoxie en place.

Un sociologue constructiviste comme Pierre Bourdieu (2001) explique alors l'argumentation orthodoxe, en supposant qu'elle résulte de le structuration du champ économique. Selon lui, les dominants (les orthodoxes) essaient de légitimer leur conception de la science en la naturalisant (neutralité axiologique et apparence scientifique), « Les dominants imposent de facto comme norme universelle de la valeur scientifique des productions savantes les principes qu'ils engagent eux-mêmes consciemment ou inconsciemment dans leurs pratiques, notamment dans le choix de leurs objets, de leurs méthodes, etc. (...) leur propre pratique devient la mesure de toutes choses, la bonne manière faire qui tend à discréditer les autres manières » (Idem, 2001, p 124), ils « sont en mesure d'imposer, souvent sans rien faire pour cela, la représentation de la science la plus favorable à leurs intérêts, c'est à dire la manière convenable, légitime, de jouer et les règles du jeu, donc de la participation au jeu », (Id., 2001, p 73), et pour cela, ils doivent masquer l'origine des règles du jeu qui les avantage dans le rapport de forces qu'ils ont progressivement constitué (et c'est à la sociologie critique de mettre à jour ce mécanisme de censure). Au contraire, les hétérodoxes tentent de contester les instruments de légitimation de la science, « Les révolutionnaires, au lieu de se contenter de jouer dans les limites du jeu tel qu'il est, avec ses principes objectifs de formation des prix, transforment le jeu et les principes de formation des prix », (Id., 2001, p 125).

Par conséquent:

La définition de l'enjeu de la lutte scientifique fait partie des enjeux de la lutte scientifique. Les dominants sont ceux qui parviennent à imposer la définition de la science selon laquelle la réalisation la plus accomplie de la science consiste à avoir, être et faire ce qu'ils ont, sont ou font. C'est parce qu'il en est ainsi que l'on se heurte sans cesse à l'antinomie de la légitimité : dans le champ scientifique comme ailleurs, il n'existe pas d'instance à légitimer les instances de légitimité. (Id., 2001, p 126).

Par exemple, la domination de l'économie orthodoxe est accentuée par le fait que la plupart des attributions du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel ont été faites à des économistes néo-classiques ou classico-keynésiens, réputés pour la technicité mathématique de leurs travaux, et bien souvent libéraux. Or, le Prix de la Banque de Suède est la récompense la plus prestigieuse en économie. On peut dire qu'il « donne le ton » à cette discipline12.

Ensuite, deuxième hypothèse, il existe un lien entre théorie économique et politique économique. Pierre Bourdieu (1998) a ainsi soutenu l'idée selon laquelle la domination de l'orthodoxie économique, et les théories économiques, étaient déterminées par des facteurs politiques et idéologiques. Il a justifié sa thèse avec une panoplie de recherches théoriques et empiriques très pointues.

Son raisonnement s'appuie sur les points suivants :

  • L'orthodoxie économique a une fonction de légitimation des politiques économiques.
  • Elle tend à reproduire les rapports de force qui animent une société, car elle sert à maintenir la domination d'une classe sociale sur une autre.
  • Le discours de la science économique est déterminé par les conditions politiques et socio-culturelles qui règnent à un moment donné de l'histoire (la culture détermine la science économique qui est une science faite par des dominants pour des dominants).
  • La supériorité d'une théorie économique est dictée par des facteurs externes (car la science économique est astreinte à un rôle politique, et reflète les rapports de force déséquilibrés au sein d'une société).

C'est pourquoi Pierre Bourdieu (1998), dans l'optique d'un structuralisme génétique et d'un engagement politique antilibéral, déclare que le discours dominant est orienté vers

« la mise en pratique d’une utopie, le néolibéralisme, (...) convertie en programme politique (...) qui, avec l’aide de la théorie économique dont elle se réclame, parvient à se penser comme la description scientifique du réel (...) Cette théorie tutélaire est une pure fiction mathématique, fondée, dès l’origine, sur une formidable abstraction : celle qui, au nom d’une conception aussi étroite que stricte de la rationalité identifiée à la rationalité individuelle, consiste à mettre entre parenthèses les conditions économiques et sociales des dispositions rationnelles et des structures économiques et sociales qui sont la condition de leur exercice. (...) cette « théorie » originairement désocialisée et déshistoricisée a, aujourd’hui plus que jamais, les moyens de se rendre vraie, empiriquement vérifiable. En effet, le discours néolibéral (...) est un « discours fort », qui n’est si fort et si difficile à combattre que parce qu’il a pour lui toutes les forces d’un monde de rapports de forces qu’il contribue à faire tel qu’il est, notamment en orientant les choix économiques de ceux qui dominent les rapports économiques et en ajoutant ainsi sa force propre, proprement symbolique, à ces rapports de forces. Au nom de ce programme scientifique de connaissance, converti en programme politique d’action, s’accomplit un immense travail politique (dénié puisque, en apparence, purement négatif) qui vise à créer les conditions de réalisation et de fonctionnement de la « théorie » ; un programme de destruction méthodique des collectifs. »

Exemples

A l'appui de cette deuxième hypothèse, les historiens ont montré l'existence, depuis les physiocrates, d'un lien étroit (et réciproque) entre la pensée économique et les appareils politiques. L'économie fut parfois nommée la science du prince... Pensons aussi au lien étroit entre la science économique marxiste et les régimes communistes. Plus récemment, le courant alter-mondialiste suggère que la domination de l'économie néo-classique au cours des années 1980 et des années 1990 sur l'échiquier de la pensée économique a eu une influence sur les prises de décision politiques des différents gouvernements, ou des organisations internationales comme le FMI ou la Banque Mondiale13. Mais la question reste de savoir si ce sont les changements de direction des politiques économiques qui affectent la science économique, ou l'inverse.

Un exemple classique du lien entre théorie économique et politique économique est le problème de la neutralité de la monnaie. Pour les économistes néo-classiques, l'accroissement de la masse monétaire n'a pas d'impact sur l'économie, hormis une inflation temporaire. Ils appuient cette idée sur la théorie quantitative de la monnaie. De plus, le déficit budgétaire est néfaste car il crée un effet d'éviction. Quant à l'effet multiplicateur, il est nul si les agents ont des anticipations rationnelles. Il faut donc le limiter (laissez-faire et politique de rigueur budgétaire). Or, ces théories ont débouché sur des politiques économiques concrètes en inspirant la BCE. Pourtant, les keynésiens affirment au contraire qu'une relance budgétaire ou monétaire a un impact positif sur la croissance économique (multiplicateur budgétaire et monétaire), et stabilise l'économie. Une politique désinflationniste favorise en outre les épargnants (leur capital conserve sa valeur) et défavorise les emprunteurs, ce qui rend plus difficile l'accession au capital, et accroît en conséquence les inégalités sociales. Au final, il s'agit donc bien d'un problème politique.

Position de « l'anti-économie »

Nombreux sont les auteurs qui aujourd'hui rejettent de manière radicale la plupart des apports et des méthodes de l'économie néo-classique. On peut les regrouper par soucis de simplification, dans la catégorie de « l'anti-économie ». Il existe deux types de points de vue.

  • L'économie orthodoxe est « simpliste » et coupée des réalités. La théorie néo-classique est bien une théorie scientifique, mais elle est trop abstraite et beaucoup trop partielle. L'économie orthodoxe tronque la réalité, elle la décrit de manière trop fruste, voire de manière incorrecte. Certes, c'est ce simplisme qui fait son succès, mais une approche plus pragmatique et empirique serait préférable. Des approches fondées sur l'anthropologie économique, la psychologie ou la sociologie permettent ainsi de découvrir des pans entiers de la réalité économique que ce courant de pensée est incapable d'atteindre avec les méthodes qu'il emploie14.
  • L'économie orthodoxe est davantage une religion qu'une science. Elle se compose pour l'essentiel d'un ensemble de propositions dogmatiques, voire « absurdes », qui n'ont rien de scientifiques. Les prémisses et les conclusions de l'orthodoxie néo-classique sont fausses, irréalistes et idéologiquement situées. Elle n'est que la traduction en termes faussement savants, de l'idéologie libérale. De plus, il est impossible de découvrir des lois universelles en sciences sociales et la validation des théories se heurte à une réalité trop complexe. La mathématisation de l'économie, et le recours à l'économétrie, n'apportent donc pas d'éléments probants en faveur de l'économie néo-classique. Pire, sous une apparente scientificité, l'économie orthodoxe cache en fait de simples préjugés de sens commun. Ainsi, comme l'affirme Laurent Cordonnier (2000), les théories savantes de l'économie néo-classique, « une fois défroquées de leurs oripeaux savants, frôlent souvent l’abject, à un point dont on n’a généralement pas idée ». La croyance dans l'orthodoxie économique est donc avant tout un acte de foi. L'orthodoxie économique est une religion, ou dans le meilleur des cas, une pseudo-science. Par conséquent, la domination de l'orthodoxie trouve son origine dans l'aveuglement qui frappe une majorité de chercheurs, tout comme la religion a pu, en son temps, plonger dans l'obscurantisme des populations entières. Si les causes de cet aveuglement sont bien difficiles à trouver (leur étude relève de la sociologie des religions), nous en observons en tous les cas les funestes conséquences avec la marchandisation du monde contemporain et les dégâts qu'elle engendre. Une telle position est soutenue, avec plus ou moins de nuances, par des économistes, Bernard Maris (1999 et 2003), Serge Latouche (2005), par des épistémologues, Mario Bunge (1986), ou par des sociologues, Alain Caillé (2003). Elle fait écho (dans la mesure où certains de ces économistes sont d'anciens marxistes) à la position d'économistes libéraux tels Friedrich Hayek (1993) pour qui le marxisme est une religion, et non une science.

Remarquons que ces points de vue sont comptatibles avec une position internaliste et une démarche scientifique. En effet, l'économie orthodoxe est rejetée, non pas parce qu'elle ne permet pas de prendre de la distance par rapport à une méthode scientifique rigoureuse (argument que tiendrait une pseudo-science), mais au contraire pour son manque de pertinence scientifique, et pour le manque de robustesse de ses hypothèses de départ15. Les critiques proviennent donc souvent de disciplines dont la scientificité n'est pas mise en doute, comme par exemple l'anthropologie économique ou les sciences cognitives.

Conséquence de la domination de l'orthodoxie néo-classique

On peut en noter trois :

  • Le recours parfois excessif aux mathématiques qui caractérise les théories orthodoxes aurait deux conséquences néfastes.
    • D'une part, une conséquence politique. Il tendrait à exclure les profanes, ou les économistes qui ne maîtrisent pas ces outils, du débat économique et politique. Ce qui est particulièrement gênant quand on a affaire à des problèmes qui impliquent tous les citoyens. La conséquence en serait une restriction significative du jeu démocratique et une évolution vers un système technocratique gouverné pas les sciences économiques (c'est la position des alter-mondialistes). Sur ce sujet, voir par exemple les analyses de Paul Feyerabend (1998) et de Pierre Bourdieu (2001, p 97)16.
    • D'autre part, il aurait également une conséquence épistémologique, il dénaturerait le jeu de la construction du savoir scientifique. Comme le fait remarquer Pascal Salin, dans son article paru en 2000 dans le Québécois Libre, Instaurer le pluralisme dans l'enseignement de l'économie, « En mettant l'accent uniquement sur l'instrument – l'usage des mathématiques – dans la formation et l'enseignement on débouche effectivement sur une science purement formelle qui établit des relations entre des concepts dénués de sens. De là vient l'impression justement ressentie par beaucoup d'étudiants d'une science détachée du réel. On appelle alors économie ce qui n'est qu'un jeu formel de l'esprit. Aussi subtil, complexe et rigoureux soit-il, il ne permet pas de comprendre le monde où nous vivons. Bien pire même, cette prétendue science économique peut devenir une sorte de rite d'initiés où la complexité de la formalisation et le caractère ésotérique des mots utilisés sert surtout d'alibi scientifique et de protection à l'égard des autres. »
  • L'orthodoxie économique défend actuellement une vision « naturaliste » de l'économie17 (l'économie obéit à des lois naturelles), qui ne correspond pas nécessairement à la réalité et qui de plus, force les agents à la passivité, puisqu'ils doivent se plier aux « lois du marché ». L'action sociale et politique est donc réduite à son strict minimum. Et la privatisation, ou plus généralement le laissez-faire, sont préconisés avec plus ou moins de nuance. Cette idée est bien entendu défendue principalement par les économistes hétérodoxes, les économistes orthodoxes invoquent au contraire la neutralité axiologique qui caractérise leurs théories.
  • La domination de l'hétérodoxie va à l'encontre de la neutralité et de la liberté de l'enseignement et de la recherche en économie. Depuis les années 1980, l'approche orthodoxe a en effet conquis une place quasi monopolistique que ce soit dans l'enseignement, ou dans les revues universitaires. Dans beaucoup d'universités, l'enseignement est presque exclusivement dédié à l'orthodoxie néo-classique. Ce qui pose des problèmes de neutralité idéologique,18 les partisans de ces théories étant souvent libéraux. Cette domination de l'orthodoxie économique a d'ailleurs provoqué un mouvement de contestation en France, parti de l'ENS durant l'année 200019.

Quel avenir pour l'orthodoxie ?

Ce mouvement contre la domination de l'orthodoxie néo-classique tranche avec la période des années 1960, années fastes du keynésianisme, duradurant lesquelles l'État-providence était tout puissant. L'orthodoxie penchait alors très nettement du côté des keynésiens. Ceci suggère que l'évolution de la pensée économique suit un cheminement plus ou moins imprévisible. Dès lors, si l'orthodoxie se déplace au gré des modes et des impératifs socio-politiques, il se pourrait que la microéconomie néoclassique, même si elle occupe aujourd'hui le haut du pavé, subisse un jour le même destin que la macroéconomie keynésienne. Mais reste à savoir quelle hétérodoxie deviendrait alors la nouvelle orthodoxie, et si le contexte permettrait qu'une telle distinction soit toujours d'actualité.

Même si il s'agit de pures spéculations, on peut imaginer trois scénarios possibles.

  • Un renforcement de l'orthodoxie. La science économique va tendre de plus en plus à écarter les approches marginales et non-mathématiques de son champ professionnel.
  • Un éclatement de la science économique. La science économique va perdre son unité et se scinder progressivement en fonction des paradigmes concurrents qui vont se développer en son sein. L'éclatement peut alors concerner exclusivement le développement interne de la discipline, mais il peut également concerner les frontières de la discipline, puisque les approches hétérodoxes sont en général pluridisciplinaires.
  • L'orthodoxie pourrait pencher (politiquement parlant) vers un nouveau paradigme qui justifierait des pratiques d'avantage interventionnistes, et qui remettrait en cause ce que certains qualifient comme des « excès » du libéralisme économique, au profit d'objectifs plus égalitaires. On peut observer actuellement cette tendance au niveau des mouvements altermondialistes, souverainistes et protectionnistes et de la position de certains économistes (Maurice Allais, Joseph Stiglitz...).

Quelques hérésies fondatrices

Certaines hétérodoxies ont acquis une notorioté d'envergure en sciences économiques, on parle alors d'hérésie fondatrice. Nous en énumérons ici quelques unes.

  • Le marginalisme qui généralise l’usage des mathématiques en économie. Ce courant qui a eu du mal à s’adapter à la fin du XIXe constitue désormais l’école dominante en économie (l’orthodoxie).
  • Le keynésianisme raisonne sur des agrégats économiques et sur les relations entre ces agrégats, sans nécessairement tenir compte du comportement des acteurs économiques. C'est une approche holiste. (Note : certains courants de pensée ont réinterprété le keynésianisme dans les termes de l'orthodoxie économique. Ex : synthèse classico-keynésienne avec le modèle IS/LM, néo-keynésiens ou école du déséquilibre avec Edmond Malinvaud, macroéconomie néo-classique avec Lucas...). Elle a vu par la suite émerger plusieurs écoles dites post-keynésiennes.
  • Les théories marxistes ou marxiennes. Outre le marxisme économique de Karl Marx, il faut noter l'existence de l'école de la régulation, une hétérodoxie bien positionnée sur le plan institutionnel qui comprend des auteurs comme Robert Boyer et Michel Aglietta. Notons également l'existence de la théorie du capitalisme monopoliste d'État, des théories tiers-mondistes et des théories dites néo-marxistes.
  • Le néo-ricardisme. Certains auteurs ont tenté de revenir aux travaux de David Ricardo, notamment Piero Sraffa.
  • Les théories institutionnelles et historiques. Issues des travaux de l'école allemande comme ceux de Gustav Schmoller ou de l'école américaine (institutionnalisme américain) avec Thorstein Veblen et John Kenneth Galbraith, elles regroupent des auteurs qui insistent sur l'aspect institutionnel et historicisé de l'économie.
  • La théorie schumpéterienne. Développée par l'économiste Joseph Schumpeter, elle étudie l'innovation et la dynamique économique.
  • L'économie solidaire, l'économie sociale et l'anthropologie économique. Ces mouvements regroupent des auteurs qui insistent sur l'aspect social, normatif, altruiste et anthropologique des rapports marchands et qui étudie l'économie des rapports non-marchands. Parmi les principaux représentants, on trouve Karl Polanyi, Marcel Mauss, Bronislaw Malinowski, Serge Latouche...
  • La sociologie économique ou socioéconomie. Elle étudie l'influence des déterminants sociaux sur l'économie, et l'impact de l'économie sur la société. Certains sociologues ont d'autre part développé des approches originales sur l'économie comme par exemple : Georg Simmel (l'ouvrage de référence est Philosophie de l'argent, Puf, 1999), Max Weber (voir,Hinnerk Bruhns, Histoire et économie politique en Allemagne de Gustav Schmoller à Max Weber : Nouvelles perspectives de l'école historique de l'économie, MSH, 2004) et Gabriel Tarde (Psychologie économique, Paris, Alcan, 1902) 20. L'ancienneté de ces approches, qui datent du début du siècle, montre d'ailleurs que l'économie politique orthodoxe est contestée depuis fort longtemps.
  • L'école autrichienne d'économie, une école libérale qui nie l'intérêt du formalisme mathématique en économie et qui s'oppose au marginalisme walrasien. Les principaux représentants sont Friedrich Von Hayek, Eugen von Böhm-Bawerk et Ludwig von Mises.
  • Les approches systémiques et structuralistes en économie. En France, le chef de file du courant systémique était François Perroux.
  • Enfin, signalons, l'existence d'un nombre croissant d'approches qui importent des méthodes expérimentales issues des sciences dures et tentent de les appliquer à l'économie : finance comportementale, neuroéconomie, économie expérimentale (issue de l'économie orthodoxe, mais qui en dévie de plus en plus), psychologie économique, etc.

Notes

 

1 On trouve cette interprétation de la pensée de John Galbraith dans une phrase tirée d'un article de Jamie Morgan, Le monde à l'envers de l'économie néo-libérale.

2 Le débat entre ces deux écoles, moins médiatisé que le débat entre les marxistes et les néolibéraux, donne pourtant lieu à de vives controverses. Par exemple, Pascal Salin dans un article paru en 2000 dans le Québécois Libre, Instaurer le pluralisme dans l'enseignement de l'économie, dénonçait le monolithisme de l'enseignement de l'économie dans les universités françaises

3 Actuellement il existe ainsi un débat entre les partisans du Big-Bang, largement majoritaires, et ceux qui s'y opposent. Sur certains aspects, il s'apparente à celui qui existe en économie, même si les enjeux sont tout à fait différents. Un des aspects du débat est relaté dans An Open Letter to the Scientific Community. On retrouve alors les mêmes types d'arguments que dans les débats entre économistes orthodoxes et hétérodoxes, par exemple, « This reflects a growing dogmatic mindset that is alien to the spirit of free scientific inquiry. Today, virtually all financial and experimental resources in cosmology are devoted to big bang studies. Funding comes from only a few sources, and all the peer-review committees that control them are dominated by supporters of the big bang. As a result, the dominance of the big bang within the field has become self-sustaining, irrespective of the scientific validity of the theory. »

4 De nombreux économistes (généralement classés comme orthodoxes par les hétérodoxes...), contestent ce point de vue ; selon eux, l'orthodoxie est idéologiquement neutre, elle n'est qu'un outil d'analyse scientifique permettant aux économistes d'anticiper l'effet de certaines mesures politiques ou économiques (voir par exemple, Michel De Vroey, La théorie économique est-elle au service du libéralisme ?, dans Problèmes économiques, La Documentation française, N° 2821, 3 septembre 2003). En outre, ils font remarquer que les positions des économistes orthodoxes sont à nuancer et dépendent de la sensibilité des différents auteurs. Par exemple, des économistes comme Jean Tirole ou Jean-Jacques Laffont optent pour un interventionnisme décentralisé. Ils prônent la mise en place d'agences de régulation. D'autres, dont beaucoup sont catalogués comme des libéraux de gauche, optent pour des politiques redistributives (Thomas Piketty) ou correctives (Joseph Stiglitz). Dans tous les cas, ils rejettent les analyses keynesiennes et construisent leurs recommandations politiques à partir de l'idée qu'il existe un écart par rapport à une situation paréto-optimale ou par rapport à un marché pur et parfait (correction des imperfections de marché), ou encore sur des principes de justice sociale (voir John Rawls). Léon Walras, tout en étant libéral, soutenait déjà de telles politiques au XIXe siècle. En cela, il faut donc bien distinguer les analyses orthodoxes qui se construisent sur les notions de rationalité, de paréto-optimalité ou d'équilibre pur et parfait (fondement théorique et idéologique du libéralisme : le marché est optimal sous certaines conditions, ce qui n'exclut pas un interventionnisme limité), des approches hétérodoxes. Avec deux nuances chez les hétérodoxes : rejet radical des concepts de marché, d'équilibre et de rationalité (Gabriel Tarde, Bronislaw Malinowski, Pierre Clastres, Serge Latouche, etc.), rejet de l'hypothèse d'efficience des marchés et de l'équilibre de marché (Piero Sraffa, John Maynard Keynes, Karl Marx, etc.). D'un point de vue idéologique, la différence avec les premières approches est la suivante : soit la notion de marché est rejetée comme non-pertinente, et par conséquent, l'ordre social ne peut être régulé par le marché (rejet des fondements du libéralisme économique), soit le marché est considéré comme structurellement inefficient, il ne peut conduire, même dans les meilleures conditions à une situation optimale (le marché n'est pas le meilleur moyen de régulation). Ce qui là encore, sape les fondements du libéralisme économique. De plus, l'efficacité n'est pas nécessairement définie comme une situation paréto-optimale. Il n'y a pas de séparation entre la redistribution (égalité), la coordination et l'échange économique (liberté). L'ordre économique, si jamais on peut le différencier des autres ordres, est intégré dans des processus décisionnels de nature politique et sociales (voir les articles Karl Polanyi et sociologie économique).

5 Sur ce sujet, on pourra se référer aux analyses de Jacques T. Godbout, L'esprit du don, Paris, La découverte, 2000.

6 L'ouvrage de référence est La grande transformation, Gallimard, 1983.

7 Se référer par exemple à l'article Gustav von Schmoller. John Maynard Keynes adoptait également cette position

8 Ici, on retrouve naturellement les fondements de l'économie marxiste. Cela dit, des économistes non-marxistes, comme François Perroux se sont également engagés dans cette voie théorique.

9 Alain Gélédan, Qu'est-ce que l'hétérodoxie ?, dans Histoire des pensées économiques - Les contemporains, Editions Sirey, p 450 et p 150, 1988.

10 Albert O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, 1991. Par ailleurs, Hirschman montre que cette rhétorique peut également être employé par les contestataires.

11 Voir Paul Feyerabend (1998).

12 Voir Hazel Henderson (2005).

13 Voir par exemple Joseph E. Stiglitz (2002).

14 Voir Pierre Bourdieu (2000), Francis Dupuy (2001) et Mario Bunge (1986).

15 C'est par exemple la position de Benoît Mandelbrot vis à vis de la finance orthodoxe. Il l'expose dans son ouvrage Une approche fractale des marchés : Risquer, perdre et gagner, Odile Jacob, 2005. C'est également celle de Malte Fischer et Susanne Kutter, Comment la recherche sur le cerveau contredit les modèles économiques, Wirtschaftswoche, N° 28, 7 juillet 2005, pages 2 à 4, 28 septembre 2005.

16 L'analyse de Pierre Bourdieu porte ici sur la Physique mais il s'en est également resservi pour étudier les conséquences de la mathématisation de l'économie. Selon lui, « La mathématisation produit d'abord un effet d'exclusion hord du champ de discussion (...) la mathématisation de la physique tend peu à peu, à partir du milieu du XVIIIe siècle, à instaurer une très forte coupure sociale entre les professionnels et les amateurs, à séparer les insiders et les outsiders; la maîtrise des mathématiques (qui est acquise au cours de la formation) devient le droit d'entrée et réduit le nombre non seulement des lecteurs mais aussi des producteurs potentiels. (...) La coupure implique la fermeture, qui produit la censure ».

17 Même si le terme n'est pas consacré, il permet de rendre compte du fait que les économistes orthodoxes considèrent en général que les lois qu'ils découvrent sont des lois naturelles. Certains auteurs comme Pascal Salin dans son ouvrage Libéralisme, Paris, Odile Jacob, 2000, oppose ce mouvement de pensée au constructivisme, qui prétend que la réalité sociale peut être intentionnellement construite selon des voies décidées au préalable par les agents économiques. Mais ici la notion de constructivisme est à replacer dans le sens très particulier du constructivisme tel qu'il est défini par les penseurs autrichiens. On ne doit donc pas la confondre avec d'autres courants constructivistes, comme le constructivisme de John Searle, par exemple.

18 Voir par exemple l'analyse de Jean-Louis Perrault, Genèse de la Bête ou tout ce qu’il faut savoir avant de lire de l’économie et que vous n’apprendrez pas dans « le » Mankiw., Paris, Les nouveaux enjeux économiques internationaux: acteurs et stratégies, Institut supérieur européen de gestion, 20 mai 2003. Pierre Bourdieu (2000) a également réalisé une étude sur la structuration du champ des économistes. D'autre part, la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales publie régulièrement des analyses sur le sujet. Enfin, il peut être intéressant de se référer à l'étude suivante : Tom Coupé, L'univers professionnel des économistes, Kyklos, Volume 57, 2004-3, pages 36 à 45, 11 mai 2005.

19 http://autisme-économie.org. Ils ont récemment publié un pamphlet collectif : Les éconoclastes, Petit bréviaire des idées reçues en économie, La découverte, 2004. Voir également : DOSSIER : L’économie, une science trop humaine ?, Problèmes économiques, La documentation française, No 2847, 17 mars 2004.

20 Sur l'économie politique de Tarde, on pourra également se référer aux travaux de Maurizio Lazzarato, un sociologue qui inscrit ses travaux dans le courant de la philosophie de la différence. Voir par exemple son article La Psychologie économique contre l’Économie politique.

Ressources bibliographiques

  • Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Les Éditions Raisons d'agir, 2001.
  • Pierre Bourdieu, Les Structures sociales de l'économie, Le Seuil, 2000.
  • Pierre Bourdieu, L’essence du néolibéralisme, Le Monde Diplomatique, mars 1998.
  • Mario Bunge, Considérations d'un philosophe sur l'économique du néo-conservatisme (néo-libéralisme), Les classiques des sciences sociales, 1986.
  • Alain Caillé, Critique de la raison utilitaire, La Découverte, 2003.
  • Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux - Sur les théories économiques du chômage, Les Éditions Raisons d'agir, 2000.
  • Francis Dupuy, Anthropologie économique, Armand Colin, 2001 - ISBN : 2200251955
  • Paul Feyerabend, Adieu la raison, Collection Points Sciences, Le Seuil, 1998.
  • Alain Gélédan Qu'est-ce que l'hétérodoxie ? dans Histoire des pensées économiques - Les contemporains, Editions Sirey, 1988
  • Friedrich A. Hayek, La présomption fatale - Les erreurs du socialisme, PUF, 1993.
  • Hazel Henderson, Prix Nobel D’économie - L’imposture, Le Monde Diplomatique, Février 2005
  • Albert O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, 1991.
  • Serge Latouche, L'invention de l'économie, Albin Michel, 2005.
  • Bernard Maris, Anti-manuel d'économie, Bréal, 2003.
  • Bernard Maris, Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles, Albin Michel, 1999.
  • Joseph E. Stiglitz, La grande désillusion, Fayard, 2002.

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