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Pour un cinéma libre, interactif, ouvert et indépendant

Titre: Pour un cinéma libre, interactif, ouvert et indépendant
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 16-01-2011
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert sur invitation / Licence: Licence culturelle non-marchande



Que signifie aujourd’hui « aller au cinéma » ?

Concrètement, c’est accomplir un rituel de consommation qui consiste à sélectionner un film dans le grand marché du cinéma, payer une certaine somme pour accéder à une salle, située le plus souvent dans un grand centre urbain, et s’enfermer dans cette salle pendant environ 1 h 30.

En dehors de ce rituel bien rôdé, point de cinéma !

L'origine de ce rituel est facile à déterminer. Jusqu’à une date récente, les films professionnels et les outils de diffusion coutaient cher. Qui plus est, la diffusion privée ou publique de films était rigoureusement contrôlée par les pouvoirs publics. Le cinéma était donc l’affaire exclusive des professionnels. Conséquence de cette professionnalisation du septième art : la mort des petits cinémas de campagne, des projections de plein air, des projections amateurs et des projections conviviales. Et parallèlement, le développement tentaculaire d’un marché du cinéma centralisé, où des grosses firmes produisent des films standardisés qu’elles distribuent à des consommateurs passifs.

Dans un tel système, aller voir un film sans s’approvisionner sur le marché des films; ou sans absorber les produits formatés recrachés par les canaux de circulation qui sont contrôlés par les pouvoirs publics (la télévision publique); est soit illégal, soit impensable. Et il y a d’ailleurs un cortège impressionnant d’outils juridiques mis à la disposition des professionnels pour empêcher toute forme de projection anarchique. Par exemple : entrées payantes, interdiction de diffuser un film sans l’autorisation de l’auteur, demandes d’autorisation pour les projections de plein air, etc.1

Seulement, le hic, c’est que le rituel persiste, mais les causes qui l'ont engendré ont disparu.

Cinéma libre

Depuis peu, le développement des réseaux ouverts et la dématérialisation de la culture, ont conduit à l'éclosion de la culture libre qui a des conséquences profondes sur tous les domaines de la culture.

Elle permet notamment le développement potentiel d’un cinéma libre, ouvert, interactif et indépendant.

  • Libre. Grâce aux open movies, tout le monde peut diffuser, modifier et partager des films en toute liberté. Conséquence : les open movies peuvent circuler partout facilement et gratuitement. Fini les canaux de circulation étanches. Plus besoin de recourir aux films professionnels (payants) ou de demander des autorisations de diffusion.
  • Ouvert. Fini le temps où les grosses firmes et les pouvoirs publics contrôlaient les outils de diffusion et les moyens de diffusion. Que ce soit par des dispositions légales ou par la possession des outils techniques (projecteurs, bobines, salles). Aujourd’hui, n’importe qui peut organiser des projections d’open movies en toute légalité et en toute liberté.
  • Interactif. Au moins dans le principe, on peut s’affranchir du statut de consommateur passif. Par exemple, en participant à la programmation des projections et au tournage des open movies, et en modifiant des open movies grâce à des outils d’édition de vidéos.
  • Indépendant. Produire, diffuser et regarder un film, pour peu qu’on le fasse bénévolement, ne coûte plus grand chose. Fini le temps des pellicules hors de prix. Aujourd’hui, avec de l’imagination et de la motivation, n’importe qui peut faire un bon film, un bon documentaire, une bonne vidéo, et en plus, pour une somme modique !

Toutes les conditions sont donc remplies pour favoriser l’éclosion d’un véritable service public cinématographique convivial, indépendant et ouvert, et ceci même dans des endroits complètement reculés. D’où un intérêt évident : faire revivre le tissu rural grâce à des cinémas de campagne anarchiques, et aussi les banlieues moribondes.

Mais comment, en tant que citoyen moyen, participer à ce vaste mouvement du cinéma libre et ouvert ?

Voilà au moins deux solutions.

Créer son propre cinéma

Vous en avez toujours rêvé. Eh bien, faites-le ! Créez votre propre cinéma et organisez des projections conviviales. C’est à la portée du premier venu. Il vous suffit d’avoir les éléments suivants.

Un lieu.

C’est simple. Il y a la rue, les champs, la plage, etc. Mais l’inconvénient de ces lieux publics, c’est qu’il faut en général des autorisations. Alors, autant le le faire chez soi, dans sa maison ou dans son jardin. Ca n’a rien de compliqué. Contentez-vous d’ouvrir les portes de votre résidence à ceux qui veulent assister aux projections. Point. Cela ne remet pas en cause la sacro-sainte propriété privée, puisque vous partagez ce qui vous appartient, seulement quand vous en avez envie, et seulement quand ça ne vous prend pas la tête. Sinon, tout le monde dehors ! Ouste ! Du balai ! Mais inviter des gens chez soi, jusqu’à preuve du contraire, ça n’a rien de particulièrement désagréable.

Les outils, la projection, les films.

Le manuel du projeteur amateur vous explique toutes les combines pour arriver à faire une bonne projection amateur. En sachant qu’aujourd’hui, on peut trouver des open movies qui commencent à être de bonne qualité.

La motivation.

Ce n’est pas une obligation, mais faire des projections marchandes d’open movies, même si c’est avec une éthique d’”équitabilité”, ou des projections dans un club restreint de cinéphiles, ça n’a pas grand intérêt. Evidemment, rien ne l’empêche… Mais bon, ça ne sert à rien puisqu’on revient à du cinéma professionnel. Donc, si vous voulez vraiment vous bouger les fesses, organisez plutôt des projections conviviales.

Petit rappel. Une projection conviviale est :

  • En libre accès. Donc, ouvrez les portes et ne pratiquez pas de discrimination à l’entrée (pas de projections payantes). Précision, le libre accès n’interdit pas au propriétaire du lieu de demander des garanties légales à l’entrée du cinéma. Par exemple, l’obligation de signer un papier à l’entrée du type : “j’accepte de regarder des vidéos présentant un contenu choquant”, ou du type “en entrant, j’accepte de ne pas faire porter la responsabilité sur les organisateurs en cas de soucis”, ou encore, “l’entrée est ouverte, mais à condition de ne pas avoir un comportement violent envers les autres participants”. Un filtrage minimal n’est donc pas à exclure. Tant qu’il ne conduit pas à une discrimination. De toute façon, vu les problèmes de responsabilité absurdes qui incombent au proprio ou à l’organisateur d’une soirée (merci nos juristes…), on n’a pas toujours le choix… Parce qu’organiser une soirée sans vouloir faire de profit, ne signifie pas non plus qu’on est prêt à encaisser n’importe quel coût et désagréments lors de la soirée. Cela va de soi.
  • Ouverte. La programmation, le choix des films, ne vous sont pas réservés, pas plus qu’ils ne sont réservés à une élite ou à un groupe fermé. Tout le monde peut participer à ces activités. Cette caractéristique est essentielle pour la raison suivante : le libre-accès sert souvent à faciliter la diffusion de films de propagande (religieuses, politiques) ou à certains artistes qui veulent faire la promotion de leurs oeuvres. Le problème dans ce cas, c’est que le libre-accès n’est pas vraiment cool, puisqu’il vise à faire de la promo ou à endoctriner. Par chance, l’ouverture des projections permet d’éviter ce genres de dérives. Rien n’empêchant, au demeurant, que l’ouverture soit tempérée par des mécanismes de contrôle collectifs et démocratiques.
  • Non policée, cool, sans prise de tête. Y’a pas de recettes miracles, il faut juste se débrouiller pour que les snobs de centre-ville ne fassent pas leur loi dans le cinoche.

Conclusion

Avec des moyens dérisoires, vous pouvez redynamiser votre bled de campagne, ou vous faire de bonnes petites soirées de banlieues pépères. La Dolce Vita.

Réaliser un film de manière ouverte, collaborative et horizontale

Soyons honnêtes. Les bons open movies, il en existe, mais dans l’ensemble ils demeurent encore trop souvent d’une qualité assez moyenne. Au moins en ce qui concerne les effets spéciaux et le jeu des acteurs. Ca commence à s’améliorer, mais bon, ça reste quand même un peu limite. Ca ne rivalise pas avec un bon Star Wars. Qu’à cela ne tienne. Il faut commencer à s’y mettre, et à faire de bons open movies amateurs. Il est important de préciser amateur, car un open movie amateur n’a rien à voir avec un open movie professionnel. Et un open movie professionnel, ça craint. Pourquoi ? Eh bien parce que dans un futur hélas peut-être assez proche, il se pourrait fort bien que la production d’open movies soit de plus en plus le fait de professionnels qui se rémunéreraient de manière assez sournoise (publicité dans les films, subventions, etc.). Ca, c’est le truc à éviter absolument. Car sinon, envolée la convivialité. La production de films serait à nouveau professionnalisée. Pour éviter cela, il faut d’ores et déjà mettre en place des projets de réalisation de films qui aient la particularité d’être horizontaux, ouverts et collaboratifs. Certes, ça n’est pas simple, mais c’est faisable. Voilà quelques pistes pour y arriver.

Utiliser des outils collaboratifs.

Wikis, listes de discussion, forums, votes, assemblées, etc., pour faire en sorte que la réalisation du film devienne véritablement collaborative et horizontale. Par exemple, pour créer le script, faites-le grâce à un wiki.

Garder le projet ouvert.

N’importe qui doit pouvoir entrer dans le projet : pas de barrières à l’entrée. De plus, personne ne doit pouvoir s’approprier le projet. Et donc, il n’y a pas de représentant officiel du projet.

Laisser s’exprimer les désirs et les contributions de chacun.

Celui qui arrive dans le projet contribue comme il veut, où il veut, si il veut, quand il veut. Et il peut même monter son propre projet dans le projet. Pas de division du travail imposée. Pas de planification des tâches. Chacun est maître de son destin ! Revers de la médaille, un participant du projet ne peut obliger un autre participant à agir selon ses vues.

Rester indépendant.

Rechercher un financement, c’est s’engager dans l’engrenage : il faut une structure juridique, il y a des problèmes entre ceux qui contrôlent les tunes et les autres, et plein d’autres désagréments. Donc, pour éviter ce genre de galères, le principe, c’est que chacun amène ses propres contributions monétaires et matérielles au projet. Evidemment, il y aura forcément divers problèmes du type, “c’est ma caméra, j’en fais ce que j’en veux”. Mais bon, mieux vaut ces légers problèmes, bien humains, qu’une grosse prise de tête légale et kafkaïenne… De plus, gardez à l’esprit que rien ne vous empêche d’apporter des outils publics au projet. C’est à dire des outils dont vous abandonnez, au moins temporairement, la propriété, et qui sont utilisés dans le projet, mais sans que personne dans le projet ne puissent se les approprier individuellement… Autre point important. Essayez d’utiliser des outils ouverts, des formats ouverts, d’être indépendants au niveau de votre accès à Internet, d’héberger vous-même votre projet, etc. C’est toujours plus sympa d’être indépendants et de pas engraisser les actionnaires.

Ne pas essayer de trop organiser.

Mieux un gros foutoir qui avance, qu’un projet planifié qui stagne. Ou bien, mieux vaut un projet libre qui capote, qu’un projet qui avance sous la pression insupportable de quelques tyranneaux de pacotille ! Car il est clair que le plus craignos dans un projet, ou dans un lieu de vie, ce ne sont pas les gens bordéliques, mais les donneurs d’ordres et les maniaques qui veulent tout ranger ! Un donneur d’ordres, c’est très pénible, et ça n’a surtout rien à faire dans un projet ouvert et horizontal. Si il aime commander, ranger ou faire la morale, il va dans une structure fermée, qui sera sûrement nettement mieux adaptée à ses dispositions psychologiques (et par chance, il n’a que l’embarras du choix).

Faire ça bénévolement et de manière démocratique.

La condition nécessaire pour le volontariat, c’est que tout le monde soit à la même enseigne, puisse participer comme il en a envie et que personne n’ait à subir des ordres sans arrêt. Bon, le problème, c’est que dès qu’il y a une place dans le projet qui confère quelques menus revenus, ça fout tout en l’air. Notamment parce que celui qui est payé va pas trop apprécier qu’on lui pique sa place. Et puis ça crée des tensions. Cela dit, ça n’empêche pas que si un participant trouve une combine pour se faire rémunérer indépendamment du projet, tant mieux pour lui. Y’a pas de mal à ça. Mais ça doit être complètement indépendant de sa participation au projet. Et bien entendu, ça ne devrait pas compromettre la continuité du projet.

Respecter le droit à tenir ses intentions secrètes.

Du moment que quelqu’un participe au projet correctement, c’est à dire sans chercher à imposer sa vision des choses aux autres et sans tenter de saborder le projet, qu’importe ses intentions. Il n’y a pas à chercher trois plombes pour savoir ce qui le motive, quelles sont ses intentions et quels bénéfices directs il compte retirer de sa participation au projet… Ca peut être pour se faire des tunes indirectement (tant mieux pour lui), pour apprendre la vidéo (ben oui), ragasser (un célibataire…), gagner au loto (ça aide), découvrir le sens de la vie (enfin), convaincre les autres participants au projet que la terre est ronde (alors que tout le monde sait qu’elle est plate), peu importe. Ca ne regarde que lui.

Conclusion

Avec tout ça, merveilleux projet que la réalisation d’un open movie.

Il faut tous s’y mettre !

Tout cela est bien beau, mais à quoi ça sert de faire du cinéma convivial ? Dans l’absolu à rien. Mais comme tout est relatif…

  • Tout d’abord, c’est sympa à faire. Réaliser des films et des projections, c’est un bon passe-temps. Ca vaut bien un footing ou une partie de belote.
  • Ensuite, c’est sympa pour les autres qui peuvent profiter gratuitement des projections gratuites ou des open movies.
  • Enfin, ça s’inscrit dans un choix de vie : 1. continuer à s’embourber dans la mélasse de la société industrielle, en essayant de réussir dans une profession et en consommant les produits que veulent nous refourguer les professionnels, 2. tenter de s’en sortir. Choix de vie qui, en ce qui concerne le cinéma, n’est pas sans conséquence, puisqu’il conduit soit au développement massif du cinéma convivial, pour le plus grand bonheur des cinéphiles, des banlieusards et des campagnards, soit à la mainmise des professionnels sur le cinéma, pour le plus grand bonheur des actionnaires, des gens cultivés et des bouseux des centre-villes. Car le problème c’est qu’à l’heure actuelle, si il existe encore si peu de projets d’open movies et de projets de cinémas conviviaux, c’est parce qu’il y a encore une majorité de personnes de la vieille époque qui ont fait le choix de réussir dans le cinéma professionnel. Ils continuent de croire que ce qui est “fun”, c’est la réussite sociale et économique.

Alors, tournons-nous tous ensemble vers le cinéma convivial. Car plus on sera à en faire, plus ce cinéma décollera, et plus on donnera tort à ceux qui vénèrent la réussite professionnelle comme d’autres ont vénéré leurs moaïs. Il va forcément y avoir un effet boule de neige. Peu à peu, des open movies vont se créer, se développer, se diffuser un peu partout et vont concurrencer le cinéma professionnel. Et dans quelques temps, plus personne ne songera à télécharger illégalement des films sur Emule, tout simplement parce que les films pourront légalement être téléchargés, modifiés et échangés par n’importe qui. Et la mainmise des professionnels sur le cinéma ne sera alors plus qu’un vieux souvenir.



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