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Le cageot kafkaïen

La revue de sociologie lo-fi

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Titre: Le cageot kafkaïen
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 2008
Dernière modification de l'article: 14-02-2016 à 22:23
Rubrique: La revue de sociologie lo-fi
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: / Licence: Licence culturelle non-marchande






Article rédigé en 2008

Il y a deux ou trois jours, il m'est arrivé une expérience assez angoissante. Aussi, pour exorciser mes démons, je m'en vais vous la raconter !

Ca s'est passé quand je faisais mes courses à Leclerc Rochefort. Au rayon fruits et légumes, je vois une pile de cageots vides. Etant d'un naturel pratique, je me dis, "tiens, je vais en prendre un, ça fera triple emploi. Je vais y mettre mes légumes, je m'allumerai un feu avec tout à l'heure et ça m'évite de prendre des poches en plastiques (rien ne m'énerve plus que leur politique de faire payer les poches à l'heure du suremballage massif, aussi en général, j'essais de prendre mes fruits et légumes sans poche...)". Jusqu'ici, rien que du très banal. Si ce n'est tout de même, qu'étant donné, l'ambiance policière oppressive qui règne dans notre pays développé où l'on défend les droits de l'homme, j'espérais qu'ils ne me prendraient pas la tête à cause du cageot (eh oui, on en est là !). Pendant un moment, à Bordeaux surtout, je récupérais des caissettes de vin en bois, et des fois, c'était un peu le jeu du chat et de la souris avec les vigiles, caissiers et autres...

Quoi qu'il en soit, j'arrive à la caisse, normal, et là, la caissière me dit :

- Ah pour le cageot, il faut aller à l'accueil.

Déjà, ça m'a un peu énervé, mais plutôt que de m'embrouiller, j'ai décidé de prendre ça comme un jeu, avec la distance du gars qui reste cool. D'autant plus que la caissière avait l'air de trouver ça aberrant elle-aussi. D'ailleurs, quand je lui demande la raison profonde de cette pratique déroutante, elle me répond :

- Ben justement, aucune idée. Je comprends pas pourquoi ils demandent ça.

- Mais de toute façon, c'est pas vous qui décidez ?, lui dis-je amusé.

Et elle me répond qu'effectivement, on lui demande de le faire, et elle ne fait qu'éxécuter les ordres.

Ok. Je m'en vais donc vers l'accueil et, en arrivant, autre rituel étrange. Les réceptionnistes me disent que je dois laisser la cagette à l'accueil, puis venir la récupérer après être passé à la caisse. Le mystère s'épaissit. Mais je décide de prendre cette affaire complexe avec toute la force et la patience dont je suis capable dans les coups durs (et c'en était un). Je retourne donc à la caisse, et je fait part de mon étonnement à la caissière et à quelques clients qui patientent. Et ces bons charentais admettent que,

- C'est vrai, quand même, que c'était bien pratique de pouvoir prendre les fruits et les légumes dans les cageots.

Ce à quoi je réponds,

- A mon avis, c'est surtout qu'ils vont pas tarder à nous les faire payer.

Plus de réponse. J'ai dû toucher un tabou.

Et puis finalement, résigné, je retourne à l'accueil, avec mes légumes dans les bras. Une fois arrivé, je demande aux deux réceptionnistes pourquoi on est obligé de faire ce petit manège. Mais oh stupeur, même elles ne savent pas pourquoi.

- C'est la direction qui nous le demande, me disent-elles. On comprend vraiment pas pourquoi, mais on nous a demandé de le faire, alors on le fait. Mais on sait pas du tout à quoi ça sert. On comprend pas.

Et voilà l'histoire du cageot kafkaïen.

Pour finir, je suis reparti avec mon cageot si durement acquis, un peu méditatif, en me demandant quel pouvait être le sort d'une société qui se bureaucratise au point que plus personne ne sait pourquoi il fait ce qu'il fait. Alors que tout le monde fait des trucs franchement aberrants. Et aussi, à quel point une telle société est misérable, puisqu'elle entrave ceux qui essaient d'avoir une pratique écologiste au sein d'une institution qui tient un discours écologisant pour faire participer les consommateurs moutons à la production des richesses qu'elle accapare, tout en leur faisant payer leur participation à cette production (l'achat des poches plastiques). J'imagine que si un anthropologue, venant d'une civilisation primitive, tentait de comprendre l'origine d'une telle pratique, il serait probablement bien embêté. Sûrement autant que nos anthropologues civilisés qui élaboraient des théories compliquées pour comprendre la cause des rituels primitifs.

Une différence avec le chateau de Kafka. C'est que l'énergie qu'on dépense pour lutter contre la machine bureaucratique et marchande n'est même pas dirigée vers des objectifs nobles. Ce n'est plus d'accéder à un chateau merveilleux. C'est de pouvoir accomplir des tâches banales. L'essentiel de notre énergie psychique et physique, et de nos ressources finit par être absorbée pour des trucs aussi primaires que l'utilisation d'un cageot ! C'est à mon avis la grosse différence entre l'Europe du début du XXème siècle, et celle du début du XXIème siècle. J'ai le sentiment que les bureaucraties marchandes nous entraînent inéxorablement vers un déclin de civilisation profond, où les gens appliqueront mécaniquement des tâches, sans qu'aucune valeur et réflexion personnelle n'interfèrent, hormis, quelques valeurs techno-scientifiques parachutées d'en haut. Une armée de moutons dociles qui appliquent bêtement les directives de leurs chefs, voilà ce à quoi nous conduit la régression du progrès économique et scientifique !




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