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Le charabia de l'ESS

La revue de sociologie lo-fi

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Titre: Le charabia de l'ESS
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 2015
Dernière modification de l'article: 04-05-2016 à 09:14
Rubrique: La revue de sociologie lo-fi
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert / Licence: Licence culturelle non-marchande






L'ESS, un objet non identifié

Je pars d'une définition trouvée sur un article de l'INSEE.

L’Économie Sociale et Solidaire (ESS) regroupe quatre grands types d’organisation selon leur régime juridique : les coopératives, les mutuelles, les associations et les fondations. Elles adhèrent à des principes communs : poursuivre un but social, consacrer les bénéfices au maintien et au développement de l’activité et instaurer une gouvernance démocratique et participative1.

Premier constat, exit les collectifs informels, les réseaux d'échange informels, les philanthropes solitaires, les squats, les groupes facebook, etc. Il faut être du bon côté de la Loi, ou plutôt, être dedans, sinon... vous n'entrez pas dans le club !

Deuxième point litigieux : il est inexact d'englober toutes les associations. Car le statut associatif, en France, ne correspond pas à la définition donnée : il n'impose ni une organisation démocratique, ni un but social. Ce qui est tout de même un peu gênant, car cela discrédite les statistiques dorées qui nous ressassent régulièrement que l'ESS est une grande pourvoyeuse d'emploi !

Mais d'ailleurs, qu'est-ce qu'un but social ? Figurez-vous que concrètement, on l'ignore ! On y met ce que l'on désire. Dans un entretien, Alix Margado2 l'admet, la définition est entièrement subjective et contextuelle.

La notion « d'utilité sociale » est, quant à elle, relative dans le temps et dans l'espace. Elle est soumise à l'appréciation subjective d'un groupe de personnes et à l'approbation de l'État. Si la mairie d'un petit village de la Creuse ou de la Lozère met à la disposition d'un boulanger des locaux, on y verra une utilité sociale et on ne parlera pas de concurrence déloyale. Par contre, si la mairie du 15ème arrondissement de Paris fait la même chose, on dira que c'est de la folie ! Il y a donc bien une idée d'espace dans l'appréciation3.

En lisant entre les lignes, ceci revient à dire que toute organisation peut potentiellement avoir un but social : une boulangerie, une entreprise d'armement, une troupe de clown, un artisan-plombier, une laverie, peu importe ! Tout est bon ! Il suffit juste de choper l'étiquette ! Et vive les subventions !

Mais il y a mieux. Pour faire partie du clan, il est important de consacrer les bénéfices au maintien et au développement de l’activité. Que dire ? N'est-ce pas le cas de n'importe quelle organisation ?

Quant à la gouvernance, est-elle démocratique et participative ? J'avoue que je n'en sais rien. Les deux termes sont trop flous, trop imprécis.

En gros, cette définition est soit creuse, soit erronée.

Et on en fait un programme politique !

Du baratin aux subventions

Je continue sur ce petit article trouvé dans la revue l'âge de faire, intitulé : Monnaies locales, au service du bien commun ?.

En introduction, on peut y lire :

Le développement des monnaies locales et complémentaires depuis la fin des années 1990 approfondit les liens sociaux tissés par l'action citoyenne pour régénérer les territoires4.

Je n'ai qu'un conseil : si les expressions bien commun et lien social apparaissent dans un discours, fuyez leurs locuteurs ! Car ils ne vont pas tarder à vous taper des tunes ou tenter de vous embrigader dans leur projet !

Eh bien ça ne rate pas. Les promoteurs des monnaies locales n'échappent pas à la règle. Et le charabia, le bla-bla durable qu'ils utilisent pour y parvenir est affligeant.

Reprenons point par point cette citation exemplaire.

Les liens sociaux tissés par l'action citoyenne

Mais qu'est-ce que c'est qu'ce truc !? Suggère-t-il que les monnaies locales sont les nouveaux super-héros citoyens, qu'elles agissent dans l'ombre en tissant des toiles invisibles ; tel spider-man qui agit masqué pour le bien commun et la justice ? Car c'est bien de processus magique dont il s'agit. La toile invisible de l'action citoyenne dans l'ESS constitue le pendant de la main invisible du Marché d'Adam Smith !

Plus sérieusement, que faut-il entendre par action citoyenne ?

Dans le meilleur des cas, le concept est vide - il s'apparente à peu de chose près à celui de management participatif. Il ne renvoie à rien de concret, si ce n'est qu'il est « parlant ». Il évoque vaguement quelque chose de cool qu'on peut suivre sereinement. Et il peut donc être utilisé par qui le souhaite pour mobiliser des usagers et les faire participer à un dispositif quelconque. En gros, c'est une belle arnaque.

En revanche, s'il renvoie à une réalité sociologique, il désigne une situation organisationnelle ou groupale, marquée par une intégration et une participation active et volontaire des usagers à un dispositif. Et alors, étant soumis à un principe de neutralité axiologique, la référence au concept fait froid dans le dos. On peut entendre par action citoyenne, l'action consciencieuse des voisins vigilants en connexion directe avec les forces du désordre étatique. Il est certain, alors, que le dispositif produit du lien social ! Mais quel lien social ! Il tisse une toile bien sordide entre le voisin facho, le flic blasé et le maraudeur de pommes ! Ou bien peut-être pouvons-nous aussi évoquer le travail zélé du citoyen-consommateur modèle qui prend l'initiative de dévoiler le contenu de son sac à la caissière ou au vigile des grandes surfaces, alors même qu'il n'est pas légalement obligé de le faire ? Ou encore, la collaboration très efficace du citoyen lorsqu'il s'agit de chasser les chiens de l'espace public. Ou encore, une séance de lynchage public, une mobilisation générale pour partir en guerre ! Action citoyennes, car même si quelques brebis galeuses refusent de se soumettre à l'autorité sacrée du peuple, à « l'appréciation subjective d'un groupe de personnes et à l'approbation de l'État5 », autrement dit, de participer à ces crimes collectifs commandités par la divine démocratie, et rompent ainsi avec l'enthousiasme général et le principe définitoire d'action volontaire, peu importe ! On ne va pas en faire tout un plat ! La réalité statistique, collective, effacera d'un revers de la main ces petites différences. Eh oui ! C'est ça la démocratie !

En conclusion, le concept d'action citoyenne, ne tenant compte, ni de l'objet de l'action, ni de la totalité des moyens utilisés pour la réaliser, ni de l'identité sociale des « acteurs6 », peut désigner aussi bien la participation à un génocide que la construction d'une monnaie locale.

Du reste, il n'est pas certain que la mise en place et la maintenance du dispositif de monnaie complémentaire soit réellement conforme à réalité sociologique de l'action citoyenne. Tout le monde y participe-t-il de façon égalitaire ? Le dispositif est-il vraiment ouvert ? Dans la pratique, on demeure souvent très éloigné du modèle...

Je poursuis. Jean-François Ponsot espère que les monnaies locales vont, je cite, « régénérer les territoires ». Vaste programme !

Il y a trois points problématiques dans cette proposition. Premièrement, est-ce un but louable ? Deuxièmement, par quel miracle cela va-t-il se produire ? Troisièmement, d'où tire-t-il le constat que des territoires sont en dégénérescence ?

Toute réponse à la première question se heurte au flou qui entoure le concept de « régénérescence », qui peut désigner tout et n'importe quoi. De quel développement parle-t-on ? Du développement économique ? Du fameux lien social ? De l'environnement ? De la forêt ? De la culture livresque ? De la régression du chômage7 ? Personnellement, je me méfie comme de la peste de ces vendeurs de changement qui, pour refourguer leurs produits, sont obligés de dresser un tableau sombre et pathologique du monde tel qu'il est ! Le monde va mal, achetez mes produits, participez à mon programme politique ! Mais encore faudrait-il savoir vers quels cieux on cherche à nous guider ! Et là, on l'ignore. Même si on le subodore. Ce qui est en jeu, probablement, c'est le développement économique. In fine, le travail pour tous, mais dans le monde merveilleux et féerique de l'économie sociale et solidaire, où tout le monde échangera en conscience ses petites productions locales avec son voisin dans une parfaite harmonie collective ! Eh bien, ce sera sans moi ! Je n'ai pas envie d'habiter Disneyland !

Venons-en au lien hypothétique entre le développement des monnaies locales et la régénérescence des territoires. Hélas, l'idée est jetée telle quelle par Jean-François Ponsot en introduction, mais il ne se donne pas la peine de l'exploiter et de l'approfondir dans l'article - ce qui peut se comprendre car l'article est court. Mais bon, tentons quand même de la recadrer. S'il s'agit du développement du lien social sur des territoire en pleine anomie, je crois qu'à l'heure actuelle, sauf ignorance de ma part, nous ne disposons d'aucune étude comparative - quand bien même une telle étude serait possible, ce qui est loin d'être certain car elle poserait de gros problèmes méthodologiques. Une monnaie locale est-elle plus favorable au « développement humain » qu'une monnaie d'Etat ? Aucune idée. Pourquoi pas, mais encore faudrait-il le prouver ! S'il s'agit en revanche de la question de l'impact du volume des échanges monétaires sur la croissance économique, on dispose de données nombreuses et variées. Néanmoins, je préfère ne pas me prononcer. Cela fait au moins un siècle que les économistes s'écharpent sur la question de la neutralité de la monnaie et je ne prétends pas détenir la théorie ultime. D'ailleurs, je n'en ai pas envie ! La question qui m'intéresse, personnellement, est de savoir si le développement des échanges non-marchands et non-monétaires peut potentiellement impacter sur la « croissance » réelle, en créant de la richesse et en la redistribuant. Le reste... Je laisse ça aux économistes pseudo-nobélisés ! Ca leur fera du boulot jusqu'à la prochaine crise ! Tout cela pour dire qu'on nage encore une fois dans le flou empirique le plus complet.

Enfin, le dur constat des territoires sombres, en pleine anomie, en dégénérescence, frappés de plein fouet par la crise, en pleine désertification culturelle, est-il réaliste ? Mais on s'en fout pas mal ! Car là n'est pas la question ! Le danger latent de ce genre de raisonnement, c'est qu'ils conduisent indirectement à des politiques de développement qu'on pourrait qualifier, même si c'est un peu durement, de néo-coloniales. Voilà plusieurs siècles que le processus de colonisation de la culture populaire par l'élite urbaine s'appuie sur de telles représentations partiales. Elles sont sûrement en partie vraies. Les paysans ne lisent pas tous Molière. Mais n'oublions pas que la représentation du tableau dépend du peintre et de celui qui l'observe. D'une part, le tableau est moche pour celui qui le trouve moche. D'autre part, il faut savoir qui a mis le dawa ! En l’occurrence, ce qui est terriblement gênant dans ces politiques de développement humanitaires, et autres projets de l'ESS qui veulent nous conscientiser de force, c'est que ce sont souvent les mêmes qui viennent mettre la pagaille dans des territoires qu'ils stigmatisent en les considérant comme dégénérescents - ce qui est tout de même offensant - avant de proposer des solutions miracles censés régler tous leurs problèmes... Des pompiers pyromanes, en somme !

Quoi qu'il en soit, ça va bien ou mal dans ces territoires ? Pour ma part, je vis dans une région rurale en pleine dégénérescence, au moins en pleine désertification, et ça va, je m'en sors ! En fait, tout est question de point de vue. Dans ma vision étriquée du monde, c'est surtout le centre de Paris, et plus généralement les villes, qu'il faut revitaliser. Car qu'est-ce qu'on s'y emmerde ! Si tu n'as pas de monnaie, dans ces temples de la consommation, c'est l'ennui profond... Et ce ne sont pas les quelques produits culturels alternatifs qui vont changer la donne. Alors après qu'il s'agisse de monnaie locale, éthique, complémentaire, étatique, numérique, etc., pour ma part, je m'en fous complètement ! Non, je rectifie. Car ce serait sûrement un moindre mal d'utiliser des crypto-monnaies, de façon à court-circuiter les intermédiaires et accroître nos libertés. Hélas, l'Etat veille au grain, et on nous fourvoie dans des pseudo-alternatives comme les monnaies complémentaires. Enfin, il faut bien l'avouer, la passivité règne. On va au plus simple. Peu importe que la monnaie d'Etat et les monnaies complémentaires ne soient pas libres. Elles sont commodes, donc on les utilise...

Car il existe une différence de fond entre les crypto-monnaies et les monnaies complémentaires : la quasi-gratuité et l'ouverture du dispositif caractérisant le fonctionnement des premières. Comme on peut lire, par exemple, sur le site Bitcoin.org :

Bitcoin est libre et ouvert. Sa conception est publique, personne ne possède ni ne contrôle Bitcoin et tous peuvent s'y joindre.

Ceci est la définition d'un outil convivial, et non d'un introuvable bien commun. L'outil est libre, ouvert, gratuit - ou tout au moins, on s'efforce pour qu'il le soit. Chacun peut l'utiliser comme il l'entend. Il ne sert pas des objectifs censés être communs, comme le développement des territoires, la croissance économique, ou je ne sais quelle élucubration d'universitaires aigris et mal nourris8. Il sert les intérêts de chacun. Voilà tout. Personne ne va imposer une direction, un usage, une éthique à la monnaie. Paradoxalement, c'est une monnaie non-marchande et conviviale9, même si elle sert à réaliser des échanges marchands, bien évidemment.

A l'inverse, voici ce que propose Jean-François Ponsot pour pérenniser la monnaie locale, complémentaire, éthique, solidaire, etc., etc. :

Le succès des monnaies locales repose sur l'action de trois catégories d'acteurs. (...) le soutien des collectivités locales qui ont un grand rôle à jouer dans la pérennité financière, les premières années, et dans la diffusion de la monnaie locale. On regrettera ici la lourdeur du cadre législatif français qui limite, pour l'instant, la possibilité de versement de subventions et le règlement des impôts locaux en monnaie locale (...).

Eh bien non ! Exceptionnellement, pour une fois, je ne regrette pas la lourdeur du cadre législatif français ! Car tant mieux si sa contre-productivité notoire dessert ses intérêts - ce ne sera pas la première fois - en barrant la route aux collaborateurs de l'ESS. Si le but des monnaies complémentaires, c'est de s'aligner sur le modèle abject et mafieux de la contribution obligatoire, alors, il devient carrément détestable !

Rien à faire, ce n'est pas ma philosophie !

 

1 F. Blanché et A. Bourgoin, Insee, L’Économie Sociale et Solidaire en Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, octobre 2015.

2 Délégué « Innovation » à la Confédération générale des Scop et correspondant de l'inter-réseaux SCIC.

3 https://www.apce.com/cid24706/la-scic-un-statut-adapte-aux-entreprises-a-but-social.html?pid=326

4 Jean-François Ponsot, L'âge de faire, n°101, Octobre 2015. J'ai de l'estime pour le journal, donc, je ne remets pas en cause l'intégralité de leur contenu éditorial.

5 Voir la définition ci-dessus.

6 Qui sont-ils ? Et qui ne sont-ils pas ?

7 Qui n'est pas nécessairement, notons-le, rattachée à un développement économique, comme la théorie keynésienne le prétend.

8 La bouffe des cafèt’ et des brasseries est infecte ou abjecte. Abjecte car confectionnée et servie par des personnes sous-payées, enfermées dans un rapport de domination plus ou moins contraint, et qui auraient souvent d'autres choses plus intéressantes à faire. Peu importe à ce titre qu'elle soit bio et achetée avec de la monnaie complémentaire...

9 Ou éventuellement financée directement par ses usagers.




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