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L'économie de proximité hors marché

Titre: L'économie de proximité hors marché
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 28-12-2017
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert / Licence: Licence culturelle non-marchande



Résumé: Article paru dans la revue Moins!, 32, décembre 2017 - janvier 2018.

Merci à Philippe Huguenin pour son travail de relecture assidu !




Dans son acception courante, l’économie de proximité se confond avec l’économie marchande de proximité. Prôner son développement équivaut donc à défendre l’extension du marché au niveau local. Or, est-ce vraiment souhaitable ? N’y a-t-il pas d’autres voies possibles ?

Les effets du marché sur l’économie de proximité

Concernant les effets de l’extension du marché au niveau local, hormis pour quelques adeptes du néolibéralisme, il ne fait aujourd’hui plus guère de doute qu’ils sont délétères. L’anthropologue B. Malinowski les dénonçait par exemple dès les années 19401 en montrant la déstructuration qu’ils provoquent sur les sociétés traditionnelles. D’autre part, sur un plan éthique, l’extension du marché coïncide avec celle de la coercition, car elle étend le principe d’obligation de contre-partie aux transactions locales et rend obligatoire le financement d’infrastructures imposées pour assurer le bon fonctionnement du marché.

Et elle est également excluante. Quand le marché s’étend au niveau local, il instrumentalise la propriété pour organiser la rareté. La propriété d’usage devient « propriété marchande ». S’en suit une dépossession pour la population locale : 1. de l’usage direct des ressources de proximité, ponctionnées ou privatisées pour le marché, 2. des fruits de son travail destinés à « l’exportation », 3. de l’accès aux outils de production locaux – cf. les brevets sur le vivant.

Face à cette réalité, pourquoi certains adeptes de la pensée alternative, à priori bien loin du néolibéralisme, en viennent-ils à la promouvoir ?

Le marché en tant que norme

Ceci s’explique en partie par la tendance normative du marché. À mesure que celui-ci progresse, l’impression qu’il est omniprésent se renforce. Phénomène auto-entretenu, puisqu’il devient de plus en plus difficile de « penser », de justifier et de réaliser toute action non-marchande, ce qui renforce encore plus sa progression.

On comprend alors pourquoi, face à ce qui peut apparaître comme inéluctable, certains renoncent à envisager une voie « non-marchande », et se réfugient dans la croyance selon laquelle il existerait un « bon » et un « mauvais » marché.

Selon cette vision, l’économie était autrefois dominée par un « marché naturel » de proximité où chacun échangeait équitablement les fruits de son travail avec son voisin. Et on pourrait renouer avec ce « marché mythique » en luttant contre les échanges marchands « distants » et mondialisés qui constituent désormais le seul ennemi véritable.

Ce manichéisme occulte toute forme d’économie « non-marchande » puisque l’économie est marchande par définition et le choix se limite au type de marché qu’on veut promouvoir. Nul risque dès lors de concurrencer une hypothétique économie non-marchande en développant l’économie marchande de proximité, puisque celle-ci n’existe pas ou demeure négligeable.

Empiriquement, on constate pourtant que l’économie non-marchande constitue, et a constitué, une réalité bien tangible.

L’économie non-marchande

On peut définir l’économie non-marchande comme la somme des échanges réalisés sans coercition ou obligation contractuelle de contribuer et d’entrer dans l’échange. Elle permet de pratiquer une activité, acquérir ou faire usage d’un bien, sans être contraint par un tiers de le faire, et sans devoir fournir une contribution à un tiers.

Entrent ainsi dans sa sphère :

  1. le don volontaire entre personnes : don manuel, prêt gratuit, services gratuits,
  2. l’autoproduction. La production de biens pour son usage étant un « don à soi-même »,
  3. les ressources en libre-accès : logiciel libre, livres en book-crossing, etc.

Notons qu’elle se différencie des « services publics d’État » qui reposent sur la contribution obligatoire.

Dans l’économie de proximité, l’économie non-marchande se déploie à deux niveaux.

  1. Celui des échanges non-marchands « coutumiers » ou « traditionnels », qui empruntent par exemple les réseaux de parenté ou de voisinage. Historiquement, ils ont tenu un rôle très important dans l’économie de proximité, même si celui-ci tend à s’amenuiser.
  2. À cela s’ajoute une myriade d’initiatives non-marchandes qui connaissent actuellement un essor spectaculaire, notamment à travers Internet. La multiplication des réseaux de don, des magasins gratuits, des jardins libres, de l’auto-stop organisé, des cafés bricole ;, l’expansion de la culture libre, l’illustre bien.

Sur ces deux fondements, l’économie non-marchande a occupé et occupe encore une place centrale dans l’économie de proximité. Prenons les vêtements :. le tricot « fait main », le don d’habits au sein d’une famille et la récupération dans des espaces de gratuité demeurent pour de nombreuses personnes une source d’approvisionnement significative, voire exclusive.

D’autre part, au delà des aspects matériels, l’essor des nouvelles initiatives non-marchandes au niveau local étend la sphère non-marchande à des activités et à des circuits d’échange sur lesquels le marché détenait jusqu’à présent une sorte de « monopole radical ». Cela contribue à briser le carcan normatif en multipliant les occasions de vivre l’expérience « corporelle » du don et de la gratuité. Corporelle, car le geste de prendre ou donner un objet dans un espace de gratuité produit en nous une remise en question profonde. Il nous « contamine » ! Et il sème le doute ! Pourquoi travailler pour acheter des biens qui sont déjà là, disponibles gratuitement, pour peu qu’on les partage ?

Aussi modeste soit-elle, cette expérience nous fait ressentir une réalité occultée par les mirages de la société moderne : s’affranchir du marché est le premier pas vers la liberté.

Notes

 

1 Les dynamiques de l’évolution culturelle. Recherche sur les relations raciales en Afrique, Payot, 1941.

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