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Le prix libre, les SEL et le troc sont-ils non-marchands ?

Titre: Le prix libre, les SEL et le troc sont-ils non-marchands ?
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 13-06-2012
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert sur invitation / Licence:



Les SEL (Système d'Echange Local), les systèmes de troc et les systèmes d'échange à prix libre, sont très souvent désignés comme non marchands par leurs participants et par des observateurs extérieurs.

On peut ainsi lire, sur la page de présentation d'un SEL: "les participants du SEL organisent des rencontres (...) et des échanges entre eux dans une démarche non marchande"1. Ou encore: "Le SEL appartient à l'économie sociale et solidaire, non marchande et non monétaire."2.

Voilà qui est curieux, car dans le même temps les SEL font l'apologie des monnaies locales3...

Le troc n'est pas épargné par ces contradictions. En témoigne ce texte promotionnel, pioché sur Internet, encourageant les trocs des plantes dans les quartiers: "On apporte ses plants et on repart avec ceux du voisin. Une idée simple aussi pour créer du lien, et s'inscrire dans un système d'échange non marchand". Ou bien, cet article intitulé par une revue régionale: "Fini le système marchand le troc est de retour". Ou ce curieux passage déniché sur un blog de philosophie "L'échange existe et est à la base même de l'économie et de la société. Mais il semblerait que plus on reçoive et moins on donne. Cependant si il y a bien une gratuité à défendre c'est celle du troc, de l'échange volontaire détaché de système monétaire."4. Symétriquement, l'assertion selon laquelle le troc est un échange marchand sans monnaie est également très courante5.

Tant d'impr√©cisions questionnent. Ces syst√®mes d'√©change sont-ils, oui ou non, marchands ? Et l'ambigu√Įt√© d√©coule-t-elle seulement d'une impr√©cision s√©mantique, ou trahit-elle des d√©saccords plus profond sur le positionnement pratique et th√©orique des diff√©rents syst√®mes d'√©change, de leurs observateurs et de leurs participants ?

Sans contester le fait que ces systèmes d'échange n'appartiennent pas, en tous les cas, à la même catégorie que les systèmes d'échange dits "capitaliste" ou "étatique", ce que nous appellerons les "systèmes d'échanges marchands classiques"6, l'objectif de cet article est d'établir deux propositions.

  • La premi√®re est que s'il y a alternative, ce n'est pas par rapport au march√© qu'elle se situe. Ces syst√®mes appartiennent √† la cat√©gorie des syst√®mes d'√©changes marchands √† part enti√®re, puisqu'ils en ont la principale propri√©t√©: l'obligation de contre-partie.
  • La deuxi√®me est qu'il s'agit d'une alternative en demi-teinte. La sous-cat√©gorie de syst√®mes d'√©change marchands qu'ils constituent diff√®re peu de celle des syst√®mes d'√©changes marchands classiques. Par cons√©quent, le probl√®me n'est pas s√©mantique. Il cache un positionnement id√©ologique en arri√®re-plan7. Et on comprend alors pourquoi il est tout √† fait inexact et ill√©gitime de glisser de la proposition "ces syst√®mes ne sont pas vraiment marchands" √† celle selon laquelle "ils ne sont pas marchands", en arguant que cette sous-cat√©gorie d'√©change est radicalement oppos√©e √† celle des √©changes marchands classiques8.

Examinons successivement, pour le montrer, trois systèmes d'échange dits "alternatifs": les SEL, les systèmes de troc et les systèmes d'échange à prix libre9.

Les SEL

Les SEL sont des systèmes d'échanges marchands et monétaires

Nombreux sont donc les observateurs et les sélistes actifs pour qui les SEL sont non marchands10. Ce n'est certes pas le cas de tous, puisque certains, se situant dans la tendance libertarienne, revendiquent au contraire leur caractère marchand, pour ne pas dire ultra-libéral11. Et ils n'ont pas tort! Car les SEL constituent bien un système marchand à part entière. En effet, si les échanges permis au sein des SEL ne sont pas marchands, cela implique qu'un échange avec contre-partie obligatoire sous forme monétaire n'est pas marchand. Or, c'est antinomique puisque c'est la définition même d'un échange marchand.

Il y a pire. Affirmer que les SEL sont non marchands revient à cautionner indirectement la thèse d'une équivalence entre l'échange et le marché. Le pas est vite franchi, en effet, entre le tout est non marchand (la notion de non marchand n'ayant plus de sens et n'étant plus opérante...) et le tout est marchand des micro-économistes. Pour ces derniers, en simplifiant, dès lors qu'il y a échange, il y a marché. Et, même s'il s'agit d'un sophisme, les sélistes en apportent une preuve éclatante: "ils clament haut et fort qu'ils ne sont pas marchands, alors qu'ils le sont !"... Dur retour à la réalité auquel la rhétorique réactionnaire nous a malheureusement depuis longtemps accoutumé12 !

Il est vrai cependant qu'un SEL est un syst√®me d'√©changes marchands muni de r√®gles sp√©cifiques. Ce qui, dans l'esprit des s√©listes pratiquants, m√™me s'ils n'entreprennent que tr√®s rarement de le v√©rifier empiriquement, ferait des SEL une alternative au capitalisme, en contrebalan√ßant certaines de ses d√©rives. Ce deuxi√®me argument, certes moins fort que le pr√©c√©dent, puisqu'on reconna√ģt implicitement l'aspect marchand des SEL, permet d'insister sur le caract√®re solidaire ou "faiblement marchand" des SEL, qui, relativement au march√© capitalistique "pur et dur" constituent une r√©elle alternative. Et certains d'en conclure que les SEL n'√©tant pas "v√©ritablement marchands", et produisant des effets bien plus vertueux que le march√© classique, il est faux de les dire marchands.

Pourquoi pas. L'argument pourrait se tenir. Seulement, produisent-ils véritablement ces effets supposés ? Et sont-ils réellement si différents du marché classique dans leur fonctionnement ? Car en définitive, pourquoi faudrait-il, à ce sujet, davantage croire les sélistes que les entreprises qui font du green-washing ? Il faut s'en tenir à ce qu'on observe et non au discours affiché. Et le fait est qu'un certain flou estompe la réalité. Bien peu d'études permettent de répondre objectivement à ces questions. On ignore aujourd'hui les effets réels des SEL (produisent-ils vraiment du lien social, par exemple ?) et leur fonctionnement n'est pas toujours transparent. Si bien que, comme nous allons le voir, de nombreuses failles fragilisent l'argumentation des sélistes prosélytes.

Le mythe du localisme des SEL

C'est cens√© √™tre une √©vidence, puisqu'ils se d√©nomment ainsi, les √©changes dans les SEL sont locaux. Ce qui signifie... ? En fait, on en sait trop rien. La seule chose dont l'on soit s√Ľr, c'est que la r√©f√©rence aux √©changes locaux a une symbolique forte, √©voquant le paradis perdu du village ancestral, o√Ļ chacun avait son r√īle et sa place et √©changeait avec son voisin. Mais revenons √† la terre ferme, bien en dessous de l'imaginaire s√©liste, et examinons la r√©alit√© du localisme dans les SEL. Selon les s√©listes, celui-ci est cens√© s'appuyer sur quatre piliers:

  • Le localisme relationnel. A la diff√©rence du march√© impersonnel, cr√©ant de la distance entre les personnes, les SEL rapprochent et cr√©ent du lien social.
  • Le localisme g√©ographique. Les SEL favorisent les √©changes sur de courtes distances.
  • La localisme r√©gulatif. Les SEL sont r√©gul√©s au niveau local par une micro-communaut√© et les √©changes ne peuvent se d√©rouler qu'au sein de la communaut√©.
  • Le localisme mon√©taire. Les √©changes dans les SEL (du moins ceux que les SEL promeuvent) s'appuient sur une monnaie locale.

En fait, l'idée que les SEL sont construits sur ces quatre piliers, et produisent en conséquence des effets vertueux, est un mythe.

Le mythe du localisme relationnel

Pour ce qui est du localisme relationnel, rien ne permet, en l'état actuel de nos connaissances, d'affirmer que les SEL abolissent la distance entre les personnes et créent davantage de lien social, comparativement à d'autres systèmes d'échange. Cette proposition est acceptée comme une évidence sans avoir jamais fait l'objet d'une vérification13.

Il est d'ailleurs très délicat d'en tester la véracité, du fait de la complexité du lien social et le chevauchement des réseaux qui structurent les groupes sociaux. Sans doute, dans la pratique, les SEL peuvent créer du lien social ; mais d'une part, l'intensité du lien n'est pas homogène au sein d'un SEL, et d'autre part, elle est fortement contingente ; parfois le SEL crée du lien, parfois il en défait, parfois il ne se passe rien.

Et ce serait quelque part s'enfermer dans une vision tr√®s d√©terministe et √©conomiciste des relations humaines, que d'affirmer qu'un syst√®me d'√©change particulier cr√©e √† coup s√Ľr du lien social. Evidemment, lorsque dans un SEL, des √©changes se d√©roulent, d√©passant le stade de la confrontation des intentions d'√©change, la probabilit√© que se cr√©e du lien social augmente, mais pourquoi le ferait-elle davantage que dans une association, une entreprise, un r√©seau de professionnels ou une classe d'√©cole ?

Certes, les échanges se déroulent dans des marchés fermés. Et on peut alors raisonnablement supposer qu'il va en résulter une interaction forte entre les participants. Seulement, ces marchés fermés ne sont pas l'apanage des SEL. Et d'autre part, ce processus de renforcement du lien social à travers l'échange économique structure d'autres formes d'échanges intra-organisationnels ou intra-communautaires ; voire inter-organisationnels ou inter-communautaires (entre personnes de communautés différentes, au sens sociologique du terme, ou entre communautés)14. Par exemple, les échanges de services et d'objets sont au fondement même de l'action collective d'une organisation et de sa dynamique. Idem dans les SEL.

A cet égard, il ne faut pas négliger l'énorme capacité du "marché classique" à générer du lien social. La plupart des personnes, aujourd'hui, se rencontrent au travail, nouent des contacts forts avec les commerçants ou les salariés, etc. Le fait que des entreprises gigantesques et inhumaines, fonctionnant comme des bureaucraties, produisent en grande partie des rapports impersonnels et déshumanisés est en partie vrai15 ; mais il ne devrait en tous les cas pas masquer le fait que le marché classique demeure une institution créatrice de lien social.

Soulevons pour finir un problème plus méthodologique. De quel type de lien social parle-t-on ? Du lien social temporaire, permanent, profond, superficiel, etc. Comment en déterminer la réalité en dehors des périodes durant lesquelles il se manifeste ? Encore une zone d'ombre qui rend l'argumentation des sélistes définitivement peu convaincante16.

Le mythe du localisme géographique

Ces questions rendent toute discussion sur le localisme relationnel un peu confuse. Tournons-nous alors vers le localisme géographique, plus facilement observable que le lien social puisqu'il se rapporte à des échanges réels et ponctuels et non à une structure relationnelle complexe.

Il semble malheureusement que la r√©alit√© observable, et non celle qui na√ģt dans l'imaginaire s√©liste, n'aille pas vraiment en faveur des SEL:

  • Les SEL permettent et encouragent tr√®s souvent des √©changes sur de longue distance (h√©bergement17 ou √©changes interSEL18) qui d√©rogent, par d√©finition, au localisme g√©ographique...
  • La dispersion g√©ographique des s√©listes dans un SEL alourdit probablement la distance de parcours n√©c√©ssaire pour b√©n√©ficier d'un service19.
  • Si les √©changes sont g√©n√©ralement accomplis entre les s√©listes d'un m√™me SEL, ce n'est pas toujours le cas. D'une part, une m√™me personne peut s'inscrire dans plusieurs SEL. D'autre part, des personnes ext√©rieures participent fr√©quemment aux √©changes. Prenons par exemple l'exemple des bourses locales d'√©change, on peut lire sur le site Selidaire qu'ils sont "g√©n√©ralement l'occasion privil√©gi√©e d'un moment convivial (suivis d'un repas commun, d'une soir√©e anim√©e, etc...)"20. Et qu'"ils sont parfois ouverts aux ¬ę visiteurs ¬Ľ, √† qui l'ont remet des tickets afin qu'ils puissent √©changer eux aussi, bien que n'√©tant pas adh√©rents d'un SEL".
  • Le localisme affich√© et recherch√© des SEL, bien que d√©battu par les s√©listes eux-m√™mes21, n'est pas une r√©elle alternative par rapport au march√© classique. Car les services propos√©es dans les SEL sont √† peu pr√®s les m√™mes que ceux qui sont r√©alis√©s de mani√®re locale par le syst√®me marchand classique (artisanat, d√©pannage, aide √† domicile, cours particuliers, etc.). Les SEL ne constituent donc pas une alternative "locale" puisque ces services sont d√©j√† produits localement. Ce serait le cas s'ils permettaient de substituer √† des √©changes de grande distance22 (production de biens industriels, par exemple), et au syst√®me industriel, des √©changes et des productions locales. Mais, pour le moment, cela ne fonctionne pas.

Le mythe des avantages de la régulation locale

Un principe prévaut dans la plupart des SEL, les échanges sont régulés par une micro-communauté, dans une dimension éthique et locale. Ici, local se comprend en opposition à global (Etat, par exemple). Proposition qui a ses limites.

La premi√®re appara√ģt lorsqu'on pose la question suivante: dans quelle mesure la r√©gulation dans les SEL est v√©ritablement locale, et sym√©triquement, dans quelle mesure celle des march√©s classiques est globale ?

La régulation globale dans les SEL

Pour ce qui est des SEL, on peut rejeter sans hésiter le caractère exclusivement local de la régulation. D'une part, le recours à la justice dans un litige ne peut être totalement écarté. D'autre part, les échanges au sein d'un SEL peuvent donner lieu à des échanges complémentaires en monnaie d'Etat. C'est en principe interdit, mais très fréquent dans la pratique.

Autre problème, dans un échange entre sélistes, certaines représentations, certains codes de conduite sont macro-socialement construits et diffusés. Car un échange entre sélistes se construit sur des normes, des représentations (la représentation du métier), des attentes (qui offre quoi, comment?) intégrés par les participants et qu'ils ont socialement acquis. Le procès de régulation, même dans un SEL, s'inscrit alors dans un ensemble de pratiques macro-socialement admises et macro-socialement reproduites. Dire que la régulation est purement locale est donc erroné. Car on néglige l'influence régulative des appareils, des institutions et des groupes sociaux plus vastes sur les SEL23.

En particulier, les règles, parfois implicites, qui prévalent dans la construction d'un SEL constituent intrinsèquement une source de régulation structurante, même sur un SEL relativement isolé24. Par exemple, les règles de fixation des prix dans le SEL se calquent presque naturellement sur une norme établie (par imitation) et il en va souvent de même pour les prix d'équilibre25.

Quant aux "r√®gles du march√©", jouent-elles un r√īle pr√©pond√©rant? Difficile √† dire, mais bien des SEL ne sont en tous les cas pas √† l'abri de ph√©nom√®nes micro-√©conomiques non ma√ģtris√©s: inflation, creusement des d√©ficits, concurrence, r√©tention d'informations, etc.26

La régulation locale dans le marché classique

Symétriquement, les échanges dans le marché classique ne sont jamais totalement hors d'influence des systèmes de régulation locale. Dans la pratique, il y a toujours une adaptation locale aux règles globales, ou une création locale de règles.

En outre, les sources de régulation des échanges sont nombreuses. Certaines règles émanent du régulateur public, de la culture, d'une organisation, du groupe, d'autres s'établissent dans un atelier, se construisent lors d'un échange particulier, etc. La régulation globale est donc réelle, mais elle n'en est pas moins polymorphe, et surtout, sans arrêt en interaction avec les systèmes de la régulation locale27.

Rejeter la dichotomie

Il est donc nécessaire de reconsidérer la question de la régulation locale dans les SEL en des termes moins dichotomiques. Pour être plus réaliste, il faudrait s'interroger sur les poids respectifs des différentes sources de régulation, sur leur champ d'application, et sur leur mode d'application, sans tracer une frontière nette, discrète, entre le global et le local.

Par exemple, l'influence notoire de la sous-culture alternative (non-violence, refus de l'exclusion, pacifisme) sur les SEL favorise probablement une résolution à l'amiable des conflits et permet d'adoucir les procédures d'exclusion28. La référence commune à un champ de valeurs partagées facilite une résolution plus locale et humaine du conflit. On pourrait probablement en dire de même de la fixation des prix. Imprégnés d'idéaux, certains sélistes ne veulent pas "abuser". Mais ce n'est qu'une question de degré. Pour peu que les systèmes de régulation locaux ne fonctionnent plus, les sélistes recourront probablement à un système de régulation plus global (par exemple, le renvoi de l'association).

De réels avantages ?

On peut enfin remarquer que les avantages d'une régulation qui se veut au maximum locale ne coulent pas de source. Et c'est une problématique qui n'est ni neuve ni circonscrite aux SEL. Dans la pratique, la régulation "communautaire" (la communauté ou l'association des sélistes) a des effets pervers: rétention d'informations, noyau communautaire fermé (on échange seulement entre amis), exclusion des déviants, etc.29

Elle a aussi, peut-√™tre, une cons√©quence probable sur laquelle il serait bon de se pencher. Elle oriente les SEL vers une structure d'√©change purement fonctionnelle et occup√©e par un groupe d'amis. D'o√Ļ le faible investissement qu'on peut parfois constater dans les SEL lorsqu'il s'agit de penser, de r√©fl√©chir, d'analyser les pratiques r√©elles. Absence de conscientisation et de r√©flexion qui laisse la porte ouverte √† une colonisation du discours local par un discours tout fait, standardis√©, partiellement produit et diffus√© dans les hautes sph√®res de l'√©conomie sociale et solidaire.

Concluons donc: d'une part, il n'est pas évident que la régulation soit plus locale que dans d'autres systèmes d'échange, et d'autre part, si c'est le cas, ne n'est pas forcément à l'avantage de tous les participants.

Le mythe de l'absence de monnaie

Lorsqu'on discute avec des sélistes, on est frappé par un argument qui revient fréquemment: "il n'y a pas de monnaie dans les SEL, ou du moins, celle-ci est purement symbolique".

Qu'en est-il en réalité ? Le constat est aisé à établir.

C'est une monnaie privée qui prévaut dans les SEL et assure leur fonctionnement. Privée car elle n'a de valeur, et n'est échangeable, qu'à l'intérieur de la micro-communauté qui l'adopte. Autre caractéristique: dans les SEL, les procédures de fixation des prix résultent en partie d'un processus communautaire30.

Ce qui appelle plusieurs remarques.

  1. L'adoption d'une monnaie priv√©e n'est pas une alternative au march√©, mais une alternative au "march√© classique", largement contr√īl√© et r√©gul√© par les pouvoirs publics.
  2. L'adoption d'une monnaie privée n'est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante pour relocaliser les échanges. Ce n'est pas une condition nécessaire car d'autres solutions existent: fermeture des frontières, publicité incitative, écologie industrielle, règles, taxes, etc. Et, à défaut du contraire, on ne peut pas affirmer que c'est une condition suffisante, tant que son impact réel en la matière n'a pas été démontré.
  3. La monnaie privée n'est pas une invention des SEL. On peut citer en particulier, les monnaies de nécessité et les monnaies "primitives", dont la valeur et la fonction étaient déterminés par les échanges inter-tribaux. Ce qui relativise leur caractère inédit et "alternatif".
  4. Bien que les SEL aient initi√© quelques r√®gles originales, le processus de fixation des prix para√ģt aussi difficilement compr√©hensible dans les SEL que dans des syst√®mes plus "classiques". On peut parier sur l'importance de certaines normes sociales, conduisant √† l'√©laboration d'un "prix normal" - qui se manifeste par exemple dans les √©changes √† prix libre -, mais cela reste hypoth√©tique.
  5. La capitalisation de la monnaie est limitée et un crédit illimité de monnaie locale peut parfois être accordé aux participants. Dans cette configuration, la monnaie de SEL, affirment certains sélistes, est purement symbolique, puisqu'un échangeur peut avoir un découvert illimité. Il faut préciser cependant que ce n'est pas le cas dans tous les SEL. Et ce qu'on constate, c'est que les problèmes liés à la répartition de la monnaie y sont récurrents et intenses31.

Cette argumentation est de toute manière bien étrange, car si la monnaie n'a aucune valeur réelle, si elle n'a aucune fonction, pourquoi s'en encombrer ? Que vient-elle faire dans les échanges ?

C'est en soulevant cette dernière question qu'on dévoile une réalité fondamentale des SEL. Et si leur véritable atout était en fait de conserver la dimension quantitative et contraignante de l'échange marchand, afin de ne pas heurter les habitudes culturelles, les rituels, les routines des participants, habitués à évaluer la valeur d'un service par la contre-partie monétaire requise pour se le procurer, tout en leur offrant la possibilité de court-circuiter temporairement le monopole d'état sur les échanges monétaires32 ?

C'est là, essentiellement que se situe le localisme. Pour le reste, il survit principalement dans l'imaginaire des sélistes. Car il y a bien un mythe du localisme dans l'imaginaire et le fonctionnement des SEL33. Mythe qui est sans doute héritier d'une représentation populaire nostalgique, fréquente dans les milieux citadins, survalorisant le marché local et l'entraide au village. Représentation en partie vraie mais qu'il faudrait confronter à la réalité historique pour la contextualiser en fonction du niveau technologique de la période visée (absence de transports de longue distance, complexité moindre des services et produits échangés, etc.).

Les SEL comme vecteur du professionnalisme...

Nous avons donc établi que les SEL sont des systèmes d'échange marchands et monétaires dont le caractère local se limite, pour l'essentiel, à l'utilisation d'une monnaie locale. C'est là sa principale caractéristique. Et c'est une caractéristique forte qui impacte sur la nature des échanges dans les SEL.

En particulier, on peut faire une hypoth√®se √† cet endroit : l'absence de conversion possible de la monnaie de SEL en monnaie d'√©tat (en th√©orie), le caract√®re instable de la monnaie (elle sera supprim√©e si le SEL dispara√ģt), le nombre limit√© de s√©listes dans un SEL qui restreint de mani√®re logique la diversit√© des services fournis, ainsi que d'autres facteurs qui nous √©chappent, limitent la quantit√© et la qualit√© de services qui peuvent potentiellement √™tre acquis avec la monnaie priv√©e. Il s'en suit - c'est du moins une explication qui para√ģt plausible - que dans les SEL, les √©changes propos√©s, et probablement les √©changes r√©alis√©s34, sont bien souvent des √©changes d'activit√©s qui sont difficilement monnayables sur le march√© classique: repas, services √† la personne, cours particuliers, etc. In fine, ce sont, la plupart du temps, des activit√©s de la vie quotidienne. Sinon, pour un professionnel, il est plus int√©ressant d'√©changer l'√©quivalent travail sur le march√© classique (l'√©quivalent mon√©taire qu'il en retire a plus de valeur, de liquidit√©, etc.).

Le fait est là. Ce qui s'échange dans les SEL, ce sont des heures de repassage, du bricolage, des repas, des cours particuliers, etc. Autant d'activités qui, en général, sortent du domaine professionnel - tout au moins pour les ménages ayant un revenu moyen -, et sont réalisées dans le cadre d'une entraide entre amis, entre voisins, ou bien dans le contexte de l'autoproduction.

C'est ici que le b√Ęt blesse. Car en calquant leur fonctionnement sur le mod√®le de l'√©change de services (on offre un service o√Ļ l'on se sent comp√©tent √† quelqu'un qui le demande35), les SEL ne remettent absolument pas en cause la dimension professionnelle de l'√©change. Celle-ci reposant tr√®s largement sur la notion de comp√©tence. Au contraire, ce qui se monnaye, dans un SEL, c'est la comp√©tence. Et un s√©liste qui demande un service √† un autre s√©liste s'attend √† ce qu'il le r√©alise convenablement. Faute de quoi, il rompt l'√©change, ou ne le renouvelle pas. Ce qui cr√©e une concurrence et surtout, ne modifie pas fondamentalement les bases du professionnalisme. Au lieu de substituer √† la hi√©rarchie monolithique des comp√©tences (une personne = une comp√©tence), qui structure et segmente la soci√©t√© industrielle, une r√©flexion sur l'agir ensemble, sur les bases de l'√©change, sur la capacit√© de tous √† r√©aliser des choses ensemble, les SEL ne font que lui substituer une hi√©rarchie sociale polymorphe (une personne = n comp√©tences).

Il est clair qu'il s'agit d'une alternative en demi-teinte, puisque la notion de comp√©tence est conserv√©e et m√™me valoris√©e. De plus, on peut s'interroger. Est-il pertinent d'√©tendre le syst√®me d'√©change marchand √† des activit√©s qui jusqu'ici y √©chappaient plut√īt bien ? N'est-ce pas la voie ouverte √† une privatisation rampante des activit√©s non marchandes, si le simple coup de main, l'invitation √† manger, sont d√©sormais r√©gul√©s par un principe de contre-partie obligatoire et quantifi√©s par une valeur mon√©taire36 ?

Les systèmes de troc

Examinons désormais les systèmes marchands non monétaires, généralement regroupés dans la catégorie des systèmes de troc.

Le troc est un échange marchand non monétaire

Le troc constitue une alternative à l'échange marchand et monétaire. C'est indéniable, car il est non monétaire par définition. Pour autant, il est vécu comme un échange marchand, et c'est un échange marchand à part entière. Il en possède les caractéristiques. Une personne évalue la valeur d'un bien ou d'un service et le propose à une autre, en contre-partie d'un bien ou un service qu'elle juge d'une valeur à peu près équivalente37. Qu'y a-t-il de non-marchand ici ?

Pire. Quel est l'√©talon de valeur choisi pour mesurer l'√©quivalence ? Il y a de bonnes raisons de croire, m√™me si cela reste une hypoth√®se, que le troc contemporain construit le rapport d'√©quivalence (√† l'instar du prix libre) sur celui que lui fournit le syst√®me marchand. En ce sens, il constitue avant tout un syst√®me d'√©change mon√©taire amput√© de sa monnaie. C'est flagrant dans les situations de crise √©conomique o√Ļ une monnaie perd toute sa valeur.

Pour autant, qu'on s'appuie ou non sur cette hypoth√®se ne change rien. Un troc demeure un √©change marchand au sens o√Ļ une chose n'est offerte que si une autre l'est directement en retour.

Les mythes de l'antériorité du troc et de son universalité

Reste que pour justifier l'idée que le troc serait non marchand, nombreux sont ceux qui affirment qu'il est plus primitif, donc moins marchand et plus humain, que l'échange marchand contemporain. C'est un échange traditionnel, ancestral, et "par conséquent", non marchand. Proposition qui s'inscrit sur une toile de fond doctrinale faisant du marché et du progrès les maux absolus de l'humanité.

Le sophisme sous-jacent est le suivant:

  • Le troc est ancestral.
  • Le march√© est le progr√®s.
  • Le march√© est inhumain.
  • Donc, le troc est humain et non marchand.

Le sophisme est simple, mais efficace. En témoignent les nombreuses initiatives qui hissent le fanion du troc, en font une arme miraculeuse et un remède universel dans leur lutte acharnée contre le marché maudit ! Mais il n'en demeure pas moins un sophisme. D'une part, le troc reste marchand par définition. D'autre part, le caractère soi-disant plus humain du troc reste à démontrer, de même que son caractère ancestral.

Car s'il est peut-être vrai que le troc revêt dans les sociétés industrielles un caractère moins standardisé et formalisé que l'échange marchand et monétaire, quant à lui sur-technicisé et sur-encadré, rien n'oblige à l'assimiler à une pratique primitive. En fait, contrairement à une idée reçue38, rien ne prouve que des systèmes de troc aient été historiquement très répandus et qu'ils aient, en tous les cas, précédé la monnaie comme systèmes d'échanges universels.

Certes, les économistes se plaisent à le ressasser39 Mais cela ne constitue nullement une preuve, loin de là ! D'abord, parce que comme à leurs habitudes, ils le font sans le vérifier. Ensuite, parce que leur position sur le sujet n'est pas impartiale. En défendant cette proposition, ils souscrivent à une thèse évolutionniste implicite: le système marchand monétaire occidental est plus "évolué" que le système marchand non monétaire primitif (le troc). Thèse arbitraire qui brille plus par sa simplicité que par sa véracité40. De plus, la pratique du troc conforte les thèses utilitaristes qui constituent les fondements de la micro-économie41. Dès lors, en étendant le troc, historiquement à des temps immémoriaux, et socialement à l'ensemble des sociétés et des échanges à l'intérieur de ces sociétés, ils offrent à la micro-économie une assise puissante, bien que fictive.

Mais à l'appui de cette thèse évolutionniste, un argument revient fréquemment. Lorsque des agents économiques perdent confiance dans une monnaie, ils se rabattent vers le troc. Soit. Mais cela ne prouve nullement l'antériorité historique du troc sur la monnaie. Cela indique seulement qu'une fois habitués à réguler une partie de leurs échanges sur le mode marchand, ils se rabattent en partie vers le troc, pour ces échanges.

Ce qui n'emp√™che pas, non plus, que le troc existe tr√®s certainement depuis longtemps. Mais on peut penser qu'il √©tait circonscrit √† des √©changes rituels (mariages par exemple) ou au mieux, inter-tribaux. L'√©conomie du don et l'auto-production constituant probablement une mani√®re plus s√Ľre de s'approvisionner en ressources diverses42.

Par ailleurs, le troc est-il, de nos jours, un syst√®me tr√®s r√©pandu ? On ne dispose gu√®re de donn√©es √† ce sujet, et les comparaisons inter-sectorielles restent difficiles43. Mais un bref tour d'horizon de notre environnement proche (famille, aide entre amis, etc...), montre que les √©changes non mon√©taires ob√©issent plus souvent √† des principes non marchands qu'√† des principes de troc - une personne qui recourt au troc est g√©n√©ralement consid√©r√©e comme plut√īt pingre... Au pire, il y a obligation de rendre pour service donn√© ; mais cela ne constitue pas du troc √† proprement parler, car le service ne sera pas n√©cessairement rendu. Sans compter que l'estimation de l'√©quivalence de la valeur des service est rarement conclue au moment de l'√©change.

Cela ne signifie pas que le troc soit absent des interactions sociales, mais seulement, qu'avant d'en entreprendre l'analyse, il faut en relativiser l'importance, et surtout, la portée en terme d'alternative à l'échange marchand.

Les avantages du troc ?

Les systèmes de troc présentent-ils de réels avantages par rapport aux systèmes d'échanges marchands et monétaires ?

La probl√©matique est complexe et peu explor√©e. Deux positions s'affrontent. Pour les √©conomistes, l'introduction de la monnaie est un progr√®s. Elle joue un r√īle d'interm√©diaire dans les √©changes, de r√©serve de valeur, d'√©talon de la valeur, d'accumulation, facilite le processus de fixation des prix, etc. En r√©action √† ce discours, pour de nombreux opposant au syst√®me capitaliste, le troc appara√ģt comme une "solution miracle", une alternative √† la soci√©t√© sur-mon√©taris√©e. Le troc est cens√© r√©-humaniser l'√©change...

Sans se positionner dans ce d√©bat, bornons-nous √† remarquer que si les syst√®mes de trocs contemporains, tels que les WWOOF, ne manquent pas d'int√©r√™t, ils peuvent aussi g√©n√©rer de graves in√©galit√©s dans les √©changes. Car tant que les besoins sont d'une "intensit√© √©quivalente", tant que l'√©change fournit des "b√©n√©fices" √† peu pr√®s √©quivalents et tant que les ressources sont √©quitablement r√©parties, tout va bien ! S'il s'agit d'√©changer un panier d'oeufs contre un panier de pommes, le troc est probablement bien adapt√©. Mais d√®s qu'il existe des disparit√©s dans ces termes, des in√©galit√©s √©conomiques peuvent survenir brutalement et rapprocher les syst√®mes de troc de syst√®mes d'exploitation bien connus. Au sens o√Ļ les √©changes ne seront plus volontaires et au sens o√Ļ les b√©n√©fices, difficilement calculables, iront au profit d'une partie et au d√©triment de l'autre.

C'est bien toute la problématique de ces systèmes d'échange qui peuvent facilement glisser, du fait de l'obligation de contre-partie, vers des formes sournoises d'oppression ou d'exploitation peut-être pire que celles qui colonisent les systèmes d'échange monétaire. Pire, en effet, car en désobjectivant la valeur et en désocialisant l'échange, ils risquent de rompre le positionnement de l'échange autour d'une norme, le prix socialement accepté, qui a au moins le mérite d'être la résultante d'un processus de négociation collective, et un repère utile pour empêcher des échanges trop déséquilibrés

D'autre part, ceux qui vantent les bienfaits du troc ont toujours en tête l'idée du troc égalitaire et parfaitement volontaire. Mais le troc peut aussi prendre la formulation d'une promesse, "si tu me donnes ça, je fais ça (ou je te donne ça)", ou d'une menace, "si tu ne fais pas ça (si tu ne me donne pas ça), je ne te donnes pas ça". Ces formes de trocs sont ''monnaie courante' ! Pire, la promesse ou la menace sont présentes en arrière-plan de n'importe quel troc44. Cela nous écarte quelque peu de l'image idyllique du troc primitif. Et cela montre bien que lorsqu'on parle des systèmes de troc, il est nécessaire de prendre acte de l'extrême diversité des pratiques.

A cet égard, les réseaux d'échange réciproques de savoir sont plus souples que les WWOOF. La seule obligation, pour participer au réseau étant de formuler une offre et une demande de savoir. Reste qu'on peut s'interroger sur les motifs de cette obligation de contre-partie indirecte et sur la persistance de la distinction entre celui qui offre et celui qui demande un savoir. Dans la pratique, il est vrai que la contre-partie indirecte ne change pas grand chose. Mais sur le fond, elle transforme malgré tout l'échange de savoir, qui est une "activité mutuelle", en une obligation d'échange. Or, est-ce vraiment nécessaire ?

Le prix libre

Examinons pour terminer un système d'échange plus exotique, celui qui se fonde sur le prix libre.

L'échange à prix libre est un échange marchand asymétrique.

A première vue, à la différence des deux précédents systèmes d'échange, l'échange à prix libre est sans obligation de contre-partie. En théorie, il est donc opposé à l'économie marchande. Sans doute pour cette raison, c'est un concept qui a beaucoup de succès dans les milieux alternatifs. Repas, brochures, concerts à prix libre, etc. sont devenus communs dans les soirées de centre-ville. Mais, comme c'est souvent le cas, la banalisation d'une pratique ne prédispose pas à ce qu'elle fasse l'objet d'un examen attentif... Car il serait opportun de poser au une question toute simple à propos du prix libre, établit-il vraiment une relation d'échange non-marchand ?

Ce qui permet d'en douter, c'est que le prix libre reprend trait pour trait la structure de l'√©change marchand, en n'√ītant qu'un seul √©l√©ment: l'obligation de r√©ciprocit√© du demandeur vers l'offreur. Il ne fait donc que rendre asym√©trique la relation marchande, tout en conservant ses principaux traits.

En effet, le prix libre renvoie à une relation d'échange ayant quatre caractéristiques principales :

  • Il y a un clivage entre B l'offreur (propri√©taire) et A le demandeur (usager). Une personne offre un service √† une autre. Ce ne sont pas deux personnes qui se rendent service mutuellement. Le partage des r√īles est bien √©tabli, comme dans un √©change marchand.
  • A demande un objet ou un service √† B, que B poss√®de, ou, du moins, dont il limite potentiellement l'acc√®s.
  • Il y a obligation de donner de la part de l'offreur B. C'est l√† que se situe l'obligation de contre-partie. En effet, B ne peut rationner l'offre en fonction du prix propos√© par A, car sinon, il ne s'agit plus d'un √©change √† prix libre, mais d'une n√©gociation dans un √©change marchand, pour d√©terminer le prix et la quantit√© des biens fournis.
  • Le don et l'usage du bien ou du service sont volontaires de la part du demandeur A et laiss√©s √† sa libre appr√©ciation..

En conclusion, la seule différence entre l'échange à prix libre et l'échange marchand classique, c'est que le demandeur a tout pouvoir sur l'offreur45.

Un équilibre instable et un système théoriquement oppressif

On le verra peut-être plus clairement en observant que si une des conditions précédentes saute, il ne s'agit plus d'un prix libre.

Par exemple, si le vendeur refuse de donner, de c√©der √† la demande de l'acheteur, soit en le rationnant, soit en refusant le prix propos√©, il recr√©e une contrainte sur l'acheteur, et il s'agit alors d'un √©change marchand46. Parall√®lement, le vendeur peut proposer ses ressources, sans imposer quoi que ce soit √† l'acheteur. Mais dans ce cas, la notion de prix libre est sans int√©r√™t. Elle renvoie √† un don avec possibilit√© de contribution pour le demandeur ou l'usager. Ce qui correspond assez bien aux sites gratuits sur Internet : c'est un service fourni gratuitement, sans limitation d'usage, avec possibilit√© de contribution volontaire. C'est aussi ce qui se produit dans les spectacles √† prix libre (fr√©quents), o√Ļ les biens propos√©s sont faiblement rivaux (pas de rationnement n√©cessaire) et seront r√©alis√©s de toute fa√ßon, que les usagers le demandent ou non.

Par conséquent, le prix libre est, en théorie, un échange marchand asymétrique. Seul un des deux protagonistes a le pouvoir de négociation dans l'échange, et l'obligation de contre-partie ne va que dans un sens. Le demandeur donne ou ne donne pas d'argent (aucune contrainte ne pèse sur lui), et exige une contre-partie obligatoire de la part du vendeur. Si celui-ci refuse de s'exécuter, ce n'est plus un prix libre.

Mais pourquoi l'obligation, la contrainte, devrait-elle reposer intégralement sur le vendeur ? Car ainsi considéré, le prix libre n'est autre qu'un système d'exploitation du propriétaire par le demandeur. Ce dernier a tout pouvoir dans la négociation. Il est en mesure d'imposer un prix et d'imposer les quantités qu'il souhaite recevoir. En bref, c'est un système théorique d'oppression, au même titre que ceux qui oppressent ceux qui "vendent leur force de travail", mais plus sournois, car l'oppression, pour se déployer, requiert la participation active, consciente et consentante de l'opprimé à son oppression.

Ce que l'on peut supposer - √† titre de pure hypoth√®se - c'est qu'en tant que syst√®me oppressif, il fait √©cho aux repr√©sentations des milieux qui l'adoptent, et dans lesquels le propri√©taire, le capitaliste, est l'ennemi jur√©. Car le prix libre permet √† l'acheteur de conserver l'illusion d'√™tre exploit√©, et temp√®re ainsi la culpabilit√© qu'il √©prouve √† vendre, √† se situer du "mauvais c√īt√© de la barri√®re", tout en remplissant la caisse du collectif qui en a parfois bien besoin !

La procédure réelle

Quelles sont les transformations que subit l'échange à prix libre, lorsque la procédure n'est pas respectée ? Autrement dit, lorsqu'on s'écarte de ce système d'échange théoriquement oppressif ?

Il y a trois possibilités.

  • L'offreur peut rationner les quantit√©s, et les distribuer (√©quitablement ?). Mais dans ce cas, c'est un syst√®me de partage et il faut alors l'appeler partage gratuit (par exemple, une loterie √† participation gratuite).
  • L'√©change √† prix libre devient un don avec possibilit√© de retour. Il est donc inutile de l'appeler prix libre.
  • L'√©change √† prix libre se transforme en √©change marchand d√©guis√©. C'est le cas le plus courant. L'offreur temp√®re l'omnipotence du demandeur en lui imposant une contre-partie, qui sans √™tre formellement obligatoire, est moralement (ou physiquement) obligatoire47.

Ce caractère instable du système d'échange à prix libre, tel qu'il est défini formellement, positionne les personnes qui échangent sur le fil du rasoir. Posture intenable.

Et c'est sans doute pour cette raison qu'il n'est jamais véritablement pratiqué. Car ce qui en fait le succès, ce qui rend sa réalisation possible, c'est l'existence d'une contre-partie obligatoire morale et non formelle que l'offreur adresse au demandeur, et qui le transforme en échange marchand de fait. Le prix libre n'est alors plus qu'une appellation vide de sens. Il n'est autre qu'un échange marchand avec négociation possible du prix.

De plus, il ne s'agit m√™me pas, dans bien des cas, d'un prix libre, mais plut√īt d'un prix flottant, qui s'√©tablit, avec une variance assez faible, autour d'une norme commun√©ment accept√©e (le prix sugg√©r√©), et plus ou moins impos√©e par l'offreur du service. Comment le vendeur √©tablit ce prix flottant ? L'exp√©rience montre que c'est le plus souvent en r√©f√©rence √† son √©quivalent dans le syst√®me marchand classique. C'est ce dernier qui produit et impose sa norme, et qui impose, de surcro√ģt les normes qui assurent la conformit√© √† la norme (le conformisme √©tant lui-m√™me une norme). Car l'√©change √† prix libre oblige les participants √† accepter la r√©f√©rence du march√© classique (le prix), et √† se conformer √† une norme d'alignement vis √† vis de ce prix. Il est n√©cessaire de vendre √† un prix √©thique, "pas cher", ou au contraire, donner une somme correcte... Proc√©dure d'alignement √† la norme qu'il est imp√©ratif de respecter. Faute de quoi, le d√©viant, celui qui propose un prix libre trop cher, ou au contraire trop peu cher, est rappel√© √† l'ordre par le groupe, le vendeur ou l'acheteur, par le biais, g√©n√©ralement, de l'influence sociale ou du processus de d√©fection48.

En somme, si le prix libre "fonctionne", c'est parce qu'il s'appuie sur une loi statistique sous-jacente. Une fois la norme établie et socialement imposée, rares sont ceux qui osent s'en écarter de manière trop visible, répétée et exagérée.

Conclusion

Nous avons montré dans ce article que les systèmes d'échange comme le troc, les SEL ou le prix libre, sont, contrairement à ce qu'affirment certains de leurs adeptes, des systèmes marchands. De plus, nous avons vu combien il est fallacieux et trompeur de les présenter comme des alternatives au marché classique, car il n'y a en définitive que très peu de différences entre eux et ce dernier.

Il reste que nous n'avons pas abordé, autrement qu'en filigrane, la question de l'origine et de la profondeur du désaccord qui pèse sur la définition. Est-il seulement superficiel ?

La formulation un peu vague de cette problématique ne permet pas d'y apporter une réponse sans équivoque. Mais on peut raisonnablement supposer que le désaccord en question n'est pas le fruit du hasard, et qu'il révèle un affrontement plus global entre deux systèmes de pratiques et de représentations. Chacune ayant sa propre conception de l'orientation que devraient prendre les alternatives au marché classique.

  • Dans un cas, celui de la sph√®re non marchande proprement dite, on parie sur une rupture radicale avec l'√©change marchand, en lui assignant une place ext√©rieure √† la sph√®re non marchande (c'est le cas par exemple dans le logiciel libre). Les deux sph√®res forment alors des touts qui ont leur propre logique, secr√®tent leurs propres id√©ologies et s'appuient sur leurs propres pratiques concr√®tes. Certes, il y a des interactions nombreuses et souhait√©es entre les deux sph√®res d'√©change, mais il n'y a pas d'hybridation.
  • Dans l'autre qui concerne plus g√©n√©ralement l'√©conomie sociale et solidaire (ESS), avec √† sa frange gauche, le monde des "squats organis√©s", on int√®gre ou on copie les structures socio-techniques au fondement du march√© classique, mais en les remodelant dans une perspective √©thique.

En ce qui concerne l'ESS, l'objectif n'est toutefois pas exclusivement idéologique, il est aussi pratique. Car cela a pour effet, entre autre, de renforcer la portée et la puissance des initiatives sociales et solidaires, en leur conférant une forte légitimité vis à vis des adeptes et partisans du marché classique - qui s'est imposé aujourd'hui comme un modèle dominant et incontournable. Toutes ces notions, intégrées et mises en avant, comme la monnaie, le prix, les compétences, la valeur, l'obligation de contre-partie, trouvent un écho favorable dans une population qui a, de nos jours, totalement intégré les traits culturels fondamentaux de l'échange marchand, tout au moins dans un champ de pratiques culturellement et contextuellement délimité, comme le travail, les vacances ou la consommation - délimité car malgré tout, il y a encore bien des choses qu'on ne saurait vendre...

A l'oppos√©, les syst√®mes d'√©changes non marchands n'ont pu produire une rupture qu'√† l'int√©rieur de domaines d'activit√©s o√Ļ ils √©taient traditionnellement (culturellement) bien repr√©sent√©s. Par exemple, l'hospitalit√© pour le voyageur a toujours √©t√© une pratique courante, et le d√©veloppement des r√©seaux d'hospitalit√© s'est largement appuy√© sur ce fond culturel commun √† de nombreuses r√©gions du monde. De m√™me, les r√©seaux de don ont pu s'√©tendre en se positionnant √† proximit√© de pratiques d√©j√† bien implant√©es et d√©j√† justifi√©es par une id√©ologie de circonstance. C'est le cas, par exemple, de l'aide sociale qui repose sur le don. Ou encore, de la r√©cup√©ration d'objets mis au rebut parce qu'ils sont encombrants, surann√©s ou usag√©s. Deux pratiques pr√©c√©dant ces syst√®mes d'√©change non marchands et r√©ticulaires, qui ont √©volu√© conjointement √† des repr√©sentations qui les l√©gitiment. Les deux principales √©tant que:

  • le don d'objets √† des personnes n√©cessiteuses aide ces derniers √† s'en sortir ou √† avoir une condition moins mis√©rable,
  • le don d'objet permet une utilisation plus optimale de ces objets, donc plus √©cologique.

Mais de lourdes pr√©somptions p√®sent sur l'exactitude de ces hypoth√®ses. En les examinant de mani√®re un peu plus attentive, et sans disposer de preuves allant dans leur sens, on peut craindre qu'elles soient tout simplement fausses. Exemple. Qui est le r√©el b√©n√©ficiaire dans la pratique du don de livres ? Les promoteurs de la culture livresque qui se d√©barrassent d'ouvrages sans valeur marchande, ou les populations cibles sur lesquelles ils apposent le stigmate du d√©ficit culturel, en supposant, sans r√©elle preuve, qu'il est √† l'origine des maux qui les accablent ? Autre exemple. Est-ce vraiment de v√™tements dont les pauvres ont besoin ? D√©finitivement, non ! Et c'est un non ferme et d√©finitif. Il est aujourd'hui tr√®s facile de r√©cup√©rer des habits et c'est d√©connect√© de leurs besoins r√©els. La r√©alit√©, en revanche, c'est qu'on maintient √† travers ce don soi-disant d√©sint√©ress√©, des pr√©jug√©s tenaces et moyen-√Ęgeux : les pauvres et les sans-abris sont sales et v√™tus de haillons et meurent parce qu'ils sont trop faiblement v√™tus ! Ils meurent, certes, mais pas forc√©ment de froid, et si c'est le cas, s√Ľrement pas pour cette raison. Si l'on veut vraiment √™tre g√©n√©reux, offrons-leur des toits √† eux, ou de v√©ritables ressources utiles et pratiques. Et en tous les cas, cessons de les coloniser avec des besoins factices qui ne font que conforter notre croyance en la valeur intemporelle de notre soi-disant richesse. Pareillement, comment ne pas voir que le don de produits manufactur√©s est souvent l'occasion de se d√©barrasser de son stock d'affaires pour en acheter des nouvelles ? Il accro√ģt donc la rotation des objets. Qu'y a-t-il d'√©cologique l√†-dedans ?

Mais terminons par une note positive. En définitive, ces deux exemples sont peut-être encourageants. Car si les déterminants culturels infléchissent les pratiques et s'appuient sur des discours aussi irrationnels, il n'y a pas de raison qu'ils ne puissent le faire dans d'autres directions. A condition d'accepter de se heurter volontairement à l'inertie culturelle et institutionnelle. Et s'il y a inertie, il n'y a pas immobilisme. Les cultures évoluent, modifiant dans leur sillage, la frontière entre ce qui se donne et ce qui ne se donne pas, ainsi que les discours qui la tracent. Dès lors, il n'y a rien qui oblige à copier les pratiques de la sphère marchande, sous prétexte qu'elles sont plus légitimes, pour les transposer sans succès dans une sphère non marchande imaginaire. La culture ayant sa propre consistance, ses propres mécanismes d'auto-légitimation et de transformation, c'est sur elle qu'il faut agir.

Comment s'y prendre ? Il y a de nombreuses voies, mais seule la libre adh√©sion para√ģt l√©gitime d'un point de vue non marchand (pas d'obligation de participer √† l'√©change, pas de profit d√©guis√©). Dans cette optique, la transformation des pratiques culturelles d'√©changes ne se fera pas si certains ne montrent pas qu'il est possible de faire autrement, de briser les fronti√®res, tout en ouvrant les portes √† des minorit√©s qui ont choisi de vivre diff√©remment.

Et concluons l√†-dessus. C'est ici que les SEL peuvent jouer un r√īle d√©cisif. Car il faut le remarquer. Rien ne d√©finit √† priori les syst√®mes d'√©change local, comme des syst√®mes d'√©change marchand. La d√©finition laisse le choix. C'est la pratique et les discours dominants qui les ont enferm√©s dans cette impasse qui, contre toute attente, renforce la l√©gitimit√© de la culture marchande. Il est donc temps de bifurquer et de cr√©er des syst√®mes d'√©change local v√©ritablement non marchands, fond√©s sur le don, l'√©change sans contre-partie et prenant comme mod√®le, non pas l'√©conomie marchande, mais les structures, les id√©ologies et les pratiques de l'√©conomie non marchande d√©j√† existantes.

 

1 Sel de Lyon rive gauche

2 SEL49

3 On peut également lire dans un article d'économie consacré à la marchandisation, que l'économie sociale et solidaire, incluant les SEL, est "une forme non marchande d'organisation des activités". Point de vue qui ferait probablement bondir les spécialistes de l'économie sociale et solidaire...

4 Voir http://lephilosoft.blogspot.fr/2012/04/lillusion-de-gratuite-partie-22.html. Encore quelques exemples. A propos du projet Guest To Guest, syst√®me de troc d'h√©bergement, "Une nouvelle g√©n√©ration d‚Äôh√ītes (...) parcourt le monde en √©changeant leur maison dans un rapport non-marchand". Un article du centre de l'√©conomie sociale de l'universit√© de Li√®ge pr√©cise quant √† lui: "le non-mon√©taire non-marchand (l'√©conomie de proximit√©, c'est-√†-dire le troc de biens et de services effectu√© par les individus dans leur voisinage)". On pourra aussi consulter l'article suivant, pour exemple Cet article.

5 Voir par exemple: http://www.cafepedagogique.net/lemensuel/lenseignant/schumaines/ses/Pages/L%27%C3%A9changeetledon.aspx

6 Ils peuvent √™tre d√©finis, grosso-modo, comme des syst√®mes d'√©change o√Ļ la monnaie et les √©changes sont r√©gul√©s par des pouvoirs publics centralis√©s et o√Ļ les outils de productions sont d√©tenus par des organisations de grande taille via la ma√ģtrise des capitaux.

7 Nous n'insisterons pas trop, dans cet article, sur ce point précis.

8 Pour être un peu plus concret, cela pourrait être un argument de ce type: "Voyez, dans les SEL, les échanges sont conviviaux, tandis que dans le marché classique, ils ne le sont pas. Ca n'a donc rien à voir." Il y a là plusieurs présupposés qu'il convient à chaque fois d'examiner. Premièrement, c'est supposer que les échanges ne sont pas conviviaux dans le marché. Deuxièmement, c'est supposer qu'ils le sont à contrario dans les SEL. Troisièmement, c'est supposer que la convivialité des échanges est un critère qui permet de déterminer le caractère marchand ou non marchand des échanges. Trois propositions qui n'ont rien d'évident. Notons pour finir qu'une autre problématique pourrait se déduire de celle-ci: si ces systèmes d'échanges sont marchands, pourquoi tant de leurs participants ne les considèrent pas comme tels ?

9 Pour un éclaircissement sur la typologie des différents systèmes d'échange, voir cet article?.

10 L'analyse peut √©galement √™tre transpos√©e, dans une certaine mesure, aux clubs de trocs argentins, qui, ¬ę contrairement √† ce que leur nom laisse penser, (...) d√©signent des espaces d‚Äô√©changes marchands au sein desquels les biens et les services sont r√©gl√©s √† l‚Äôaide d‚Äôune monnaie-papier interne, le ¬ę credito ¬Ľ, √©mise par les fondateurs de ces clubs, et non convertible avec la monnaie officielle ¬Ľ, Pepita Ould-Ahmed, ¬ę Les ¬ę clubs de troc ¬Ľ argentins : un microcosme mon√©taire Credito d√©pendant du macrocosme Peso ¬Ľ, Revue de la r√©gulation, 7 | 1er semestre / Spring, 2010.

11 Voir par exemple cet article d'Alain Madelin. Plus g√©n√©ralement, deux tendances se d√©gagent. L'une, tr√®s lib√©rale, voit dans les SEL un outil de r√©gulation communautaire (au sens anglo-saxon) des √©changes √©conomiques qui √©chappe partiellement √† l'emprise de l'Etat. L'image qui pr√©vaut dans l'imaginaire est alors celle du micro-march√©. L'autre insiste plut√īt sur l'aspect social et solidaire dans la construction de l'√©conomie. L'image qui pr√©vaut est celle de la structuration de l'√©conomie globale par des groupes auto-g√©r√©es. Voir J. Blanc, C. Ferraton et G. Malandrin, ¬ę¬†Les syst√®mes d'√©change local¬†¬Ľ, Herm√®s, n¬į36, 2003, p. 91-99 et B. Liatard et D. Lapon, ¬ę Un sel entre id√©al d√©mocratique et esprit du capitalisme. Essai d‚Äôanalyse institutionnelle ¬Ľ, Revue du MAUSS, n¬į 26 2005/2, p. 317 √† 338.

12 Sur le sujet, voir A. O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, 1991.

13 Il faut rajouter que si elle est aussi fréquente dans les discours tenus par les partisans du SEL, c'est sans doute qu'elle leur permet de promouvoir et de justifier leurs actions.

14 On pourra en particulier, sur le sujet, consulter une vaste littérature socio-économique sur la confiance dans les marchés et les interactions entre les réseaux sociaux et les marchés.

15 Pour un tour de la question, voir R. Sainsaulieu, Des sociétés en mouvement : La Ressource des institutions intermédiaires, Desclée de Brouwer, Paris, 2001.

16 On pourra compléter cette partie par la lecture de l'article de B. Liatard et D. Lapon, idem.

17 Voir la route des SEL

18 On peut lire à ce sujet sur le site Selidaire: "Certains mettent des conditions plus ou moins pointues aux échanges entre membres de SEL différents, d'autres n’en mettent aucune."

19 Il est "plus simple d'aller chez le boulanger du coin"! Problème qui pourrait en théorie s'atténuer avec la multiplication des SEL, mais ceux-ci étant fermés, c'est loin d'être évident...

20 Ce qui dans la pratique, ne diffère guère d'un vide-grenier ou d'un loto.

21 En témoigne cet extrait tiré de la définition des SEL sur le site Sel'idaire: Certains estiment qu'il est préférable de rester strictement sur un plan local et développer ses ressources propres, d'autres pensent que la rencontre avec l'autre doit toujours être recherchée et qu’il faut à tout prix éviter le repli sur soi.

22 En tenant compte de la polysémie du terme

23 Voir sur ce th√®me, Jean Daniel Reynaud, Les R√®gles du jeu : L'action collective et la r√©gulation sociale, Armand Colin, 1989. Sur les SEL en particulier, S. Laacher, ¬ę Les syst√®mes d'√©change local (SEL) : entre utopie politique et r√©alisme √©conomique ¬Ľ, Mouvements, n¬į 19 2002/1, p. 81 √† 87, remarque avec pertinence, "Si les SEL ne mettent nullement en cause, ni en activit√©s ni en projets, la structure des in√©galit√©s sociales et l‚Äôordre symbolique qui lui est attach√©, c‚Äôest parce qu‚Äôau fond ils empruntent, dans la construction de leur strat√©gie, de leurs instruments √©conomiques et leur architecture des liens sociaux, de nombreux traits des grandes instances r√©gulatrices des pratiques."

24 Elles sont édictées, par exemple, par le site Sel'idaire.

25 Voir par exemple, S. Laacher, idem.. Celui-ci observe plusieurs règles de fixation des prix, qui se positionnent soit par rapport à la norme marchande classique (négociation libre), soit par rapport à la norme "valeur-travail", qui est probablement la plus courante dans les SEL français, et également, par rapport à la norme des prix sur le marché classique, qui constitue un repère sur lequel il faut s'aligner à la baisse.

26 Voir par exemple B. Liatard et D. Lapon, id.. Comme ils l'expliquent: "Cette monnaie √©tant cr√©√©e ex nihilo, le solde global des comptes des adh√©rents n'est alors plus nul, comme l'exige le fonctionnement normal d'un SEL, mais se retrouve exc√©dentaire de 600000 unit√©s locales. Afin de pallier cette "menace inflationniste", se mit en place un pr√©l√®vement trimestriel sur tous les comptes". Voir √©galement l'article Tentative d'analyse d'interne d'un SEL o√Ļ la question est d√©battue.

27 Sur les aspects théoriques de cette question, on pourra lire J.D. Reynaud, Les Règles du jeu : L'action collective et la régulation sociale, Armand Colin, 1989.

28 Qui peuvent alors prendre des formes plus pernicieuses: contr√īle de la liste de diffusion, exclusion par absence de r√©ponses, etc. Sur le sujet, on pourra consulter avec int√©r√™t la revue Silence N¬į 271 : "In√©galit√©s, Jusque Dans Les Sel ?"

29 Voir sur ce sujet B. Liatard et D. Lapon, id..

30 Point √† relativiser. Voir S. Laacher, id.. Il montre notamment que dans le SEL de Paris, "Un piaf est √©gal √† un franc. Mais, presque toujours, les biens et les services auxquels on acc√®de avec cette monnaie valent ¬ę moins cher que sur le march√© ¬Ľ. Les √©changes se font de gr√© √† gr√©. (...) Les prix sont libres, c‚Äôest-√†-dire qu‚Äôil est officiellement recommand√© de ¬ę n√©gocier ¬Ľ et de ¬ę marchander ¬Ľ la valeurs des biens et des services. L'association n'intervient pas dans les √©changes. Il se peut que des adh√©rents, √† titre individuel, pr√©f√®rent lors de leurs transactions pratiquer, essentiellement dans le domaine des services, l'√©change fond√© sur la ¬ę valeur-travail ¬Ľ (1 heure = 1 heure). Cette pratique est tout √† fait tol√©r√©e mais elle reste minoritaire. Le SEL de Caen a, quant √† lui, √©t√© cr√©√© en 1997. (...) Dans ce SEL, ¬ę il est fortement conseill√©, nous dit un de ses responsables, de pratiquer le 1 heure √©gale 1 heure. C‚Äôest conseill√© mais ce n'est pas impos√©, les gens peuvent n√©gocier.

31 Ce qui est flagrant quand on aborde le sujet avec les s√©listes. Un passage sur le site Selidaire est sans √©quivoque √† ce sujet: "cr√©ation mon√©taire, ou ¬ę puits sans fond ¬Ľ, ou ¬ę corne d‚Äôabondance ¬Ľ : Cela signifie que le SEL peut donner autant d‚Äôunit√©s qu‚Äôil le souhaite √† ses membres, m√™me s'il n'est jamais cr√©dit√©. Certains SEL le refusent cat√©goriquement : pour eux, le compte du SEL ne doit pas risquer de devenir d√©ficitaire. D'autres l'adoptent sans mod√©ration : ils distribuent des unit√©s √† diverses occasions (inscription, participation √† un march√©, etc). Entre les deux, de nombreux termes ont √©t√© imagin√©s. Cette question fait l'objet de d√©bats r√©guliers entre les membres des SEL, il est difficile de la r√©sumer bri√®vement."

32 Sur le sujet, on pourra consulter S. Laacher. L'√Čtat et les syst√®mes d'√©changes locaux (SEL). Tensions et intentions √† propos des notions de solidarit√© et d'int√©r√™t g√©n√©ral, Politix, Vol. 11, N¬į42. Deuxi√®me trimestre 1998. pp. 123-149.

33 Sur le sujet, voir dans un premier temps l'article de B. Liatard et D. Lapon, id.

34 Il est difficile de l'affirmer avec certitude étant donné le manque de ressources empiriques sur le sujet.

35 On pourrait √† l'inverse favoriser une vision davantage "interactionniste" de l'√©change. Plut√īt que de consid√©rer qu'il y a un offreur de service et un receveur du service, pourquoi ne pas consid√©rer que deux personnes se rendent mutuellement service ?

36 C. Guillon √©voque le probl√®me, dans son article, ¬ę Sortir de l'√©conomie ¬Ľ Les syst√®mes d'√©change locaux..

37 Au delà de la comparaison stricte des rapports d'équivalence, une personne peut choisir de troquer un bien qu'elle juge d'une valeur supérieure, pour aider l'autre personne. Phénomène réel, mais il n'est pas non plus absent des rapports marchands monétaires.

38 Voir ce lien pour exemple: http://ecotopie.chez.com/trochist.html.

39 Voir par exemple J.K. Galbraith, pourtant c√©l√®bre pour ses vues h√©t√©rodoxes, qui retrace ainsi l'histoire de la monnaie: "Prenons l'homme qui avait envie du dernier mod√®le de pagne. Il disposait d'un mouton, mais il n'√©tait pas si facile de trouver un autre homme qui pr√©cis√©ment pouvait lui offrir un bon assortiment de pagnes tout en d√©sirant un mouton. C'est pourquoi, d√®s avant l'aube de l'histoire, les hommes durent faire appel √† une monnaie d'√©change durable, facilement transportable et divisible. D√®s le moment o√Ļ le commerce se substitua au troc, ils en dispos√®rent pour vendre ou pour acheter ce dont ils avaient besoin (...).", J.K. Galbraith et N. Salinger, Tout savoir ou presque sur l'√©conomie, Seuil, 1978, p. 90-91. On ne peut qu'√™tre frapp√© par le simplisme d'un tel propos et par son impr√©cision historique. Aucune r√©f√©rence. Rien. Seul le bon sens, masque le vide empirique et th√©orique complet derri√®re le c'est pourquoi, si commode en l'occurence.

40 Pour une introduction, voir P. Allary, Du troc à la monnaie, le troc a-t-il donné naissance à la monnaie ? et J. Maucourant, Le troc et la monnaie dans la pensée de Polanyi

41 Voir A. Caillé, Critique de la raison utilitaire, La découverte, 2003

42 Il existe de nombreux travaux en anthropologie sur le sujet.

43 N'en déplaise aux économistes classiques et marxistes pour lesquels la quantité de travail incorporée est l'étalon de mesure universel...

44 Le troc peut aussi être indésirable pour les protagonistes de l'échange. Un échange de tir, par exemple, est un troc !

45 Voir cet article pour une analyse plus détaillée.

46 Techniquement, on pourrait dire qu'il relie causalement l'obligation d'entrer dans l'échange avec l'obligation de contre-partie. B ne peut refuser d'entrer dans l'échange avec A sous prétexte qu'il juge que la contre-partie n'est pas équivalente.

47 Prenons l'exemple de l'Attribut, ex-caf√© √† prix libre. On pouvait lire sur la page d'accueil "Prix libre... ne veut pas dire gratuit. Pour fonctionner l'attribut a des charges importantes. Si le service est assur√© par des b√©n√©voles, le loyer, l'√©lectricit√©, les produits bio, le mat√©riel n√©cessaire aux activit√©s ont un co√Ľt. Pensez-y quand vous calculez le prix de vos consommations. Merci.". L'injonction morale √©tait sans √©quivoque.

48 Voir A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, Fayard, 1995.

Cat√©gories: √Čconomie non-marchande



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