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Blog sur l'économie non-marchande et la culture libre
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Pourquoi lo-fi ? Par opposition radicale à ceux qui prétendent qu'il y aurait de la « bonne » et de la « mauvaise sociologie ». Lo-fi car on peut faire de la sociologie sans être mutilé, limité, aliéné par le style académique pompeux, réactionnaire, ultra-sérieux et politiquement correct qui colonise les revues académiques.
Conséquence, la sociologie lo-fi peut être mal écrite, traiter de sujets introuvables (ou pas), être non-marchande, anti-système, etc. Cette orientation « atypique » et le flou qui entoure la notion, font que certaines analyses sortent parfois du cadre du laboratoire.
 

Quelques réflexions sur l'idéologie du bien commun

Auteurs : Benjamin Grassineau (voir aussi l'historique)
Date de création de l'article : 24-01-2026 12:09
Rubrique : La revue de sociologie lo-fi
Etat de la rédaction : en cours de rédaction
Droit de rédaction : ouvert
Licence : Licence culturelle non-marchande


Création de la page: 24 janvier 2026 / Dernière modification de la page: 03 février 2026 / Propriétaire de la page: Benjamin Grassineau


Résumé : La première partie de ce texte a été rédigée en 2014.



Fondamentalement, je dois admettre que les défenseurs de la cause du bien commun (les gauchistes orthodoxes reconvertis1), de la consommation collaborative (les technophiles reconvertis), et parfois certains libristes pour lesquels « le libre n'est pas gratuit » (les libertariens reconvertis), me cassent un peu les couilles.

Le bien commun ? J'ai un peu du mal à saisir de quoi parlent les intellectuels parisiens qui se sont saisis de l'affaire.

Ce qui est certain, c'est qu'ils ont flairé le bizness lucratif de ce concept passe-partout affublé d'un fort capital de sympathie.

Pour ma part, qui dit bien commun, dit État, coercition, consensus forcé, pour que tout le monde soit d'accord sur ce qu'est ce « bien commun ». L'école, l'armée, la science, la justice, des biens communs ? A tous les coups !

Merveilleux concept, donc, qui permet à tous les professionnels de la culture, des services publics, et j'en passe, de sauvegarder leur citadelle soi-disant assiégée ! Alors le bien commun, moi, je n'en veux pas ! A la place, je préfère les concepts d'outil convivial ou de libre accès. Ce qui n'a rien à voir.

L'économie du partage, la consommation collaborative ? Il y a longtemps que je caresse l'envie d'écrire un article assassin sur l'économie sociale et solidaire ou ces fameux sites de vente en ligne qui n'ont rien de révolutionnaire. Peut-être un jour2

Quant aux libristes à qui on ne la fait pas... Je les vois comme les symptômes révélateurs de l'emprise des écoles d'ingénieur sur la pensée technologique en France. Des « techno-fachos ». Rien de plus à rajouter.

Examen de quelques croyances courantes à partir d'un extrait pioché sur Internet

Je pourrais approfondir ces points - allez, motivé -, mais je vais plutôt commenter un propos trouvé sur Internet3.

« Face à la disparition des services publics, à une privatisation grandissante de tous les communs de l’humanité, aucun acte de révolte n’est proposé. Ceux qui promeuvent « l’économie du partage », « le non marchand » soutiennent les pratiques capitalistes les plus sauvages. La terminologie « non marchand » impose la société de marché comme légitime. Cela fragilise toute pensée alternative et inféode tous les communs au marché. A terme on remplacera le terme service public par service non marchand. Intérêt général par penser le bien commun »

Je reprends les différents points.

« La disparition des services publics »

C'est l'un des thèmes consensuels favori de la pensée eschatologique de la gauche orthodoxe ! Alors, sur quoi s'appuie cette loi quantitative occulte ? Comment constater et mesurer le phénomène de réduction des services publics ? Est-ce lié à la disparition de la propriété publique ? Si oui, qu'on m'en apporte la preuve ! L'augmentation du coût des services publics ? La suppression de certains services ? Mystère ! Mais peu importe ! Tout le monde est d'accord, donc inutile de se pencher sur la question !

« La privatisation grandissante de tous les communs de l’humanité »

Diable ! Mais l'avenir est bien sombre ! Je crois sincèrement qu'on pourrait dire exactement l'inverse. Certains biens deviennent davantage publics - car ici tout est question de nuance ! -, au moins de fait (l'information, les open datas, la nature où il est plus facile de se procurer de la nourriture gratuitement qu'avant, etc.), d'autres se privatisent.

« Aucun acte de révolte n’est proposé »

Non, décidément, aucun !

« Ceux qui promeuvent "l’économie du partage", "le non marchand" soutiennent les pratiques capitalistes les plus sauvages ».

J'aime ces propos sans nuance...

Alors qui sont ceux qui promeuvent l'économie du partage ? Mystère. Le problème c'est que les deux termes sont vagues. Chacun les définit à sa sauce.

Pour ce qui est des pratiques capitalistes sauvages ! De quoi parle-t-on ? De la mafia ? Des S.E.L.s qui permettent de capitaliser de la monnaie ? Des banques ? Aucune idée.

Difficile donc, à partir de là, d'affirmer que les promoteurs de ce type d'économie sont bel et bien des adeptes du capitalisme sauvage ! Peut-être sont-ils massivement adeptes d'un certain libéralisme reposant sur la propriété privée et les échanges entre pairs ? Mais je ne prétends pas parler au non des adeptes de l'économie du partage dont, de toute façon, je ne partage pas les thèses !

« La terminologie "non marchand" impose la société de marché comme légitime. »

Aïe ! La censure est proche ! En quoi définir un concept sociologique (non A) par opposition à un autre concept sociologique (A) impose la société décrite par A comme légitime. Il y a plusieurs hypothèses - constructivistes - dans une telle affirmation qui me semblent difficilement tenables :

  • La définition et l'utilisation d'un concept pour décrire un phénomène social le légitime. Comment ? Pourquoi ? Pas de précisions. Si je définis le concept Police pour parler de la Police (l'institution, le groupe ?), ce n'est certes peut-être pas sans conséquence sur le fonctionnement de la Police. Mais le passage du concept au processus sociologique de légitimation du concept, puis du phénomène qu'il est censé viser, est si complexe que je ne m'aventurerai pas dans cette direction. Je laisse le boulot aux bourdieusiens !
  • La négation d'un concept (non A) légitime le concept contraire (A). Oui ! Il est vrai que pour définir le complémentaire d'un ensemble, il est mieux que l'ensemble en question ne soit pas vide. Que dire de plus !

« Cela fragilise toute pensée alternative et inféode tous les communs au marché. »

Oui ! Décidément ! Haro sur les hérétiques qui fragilisent l'orthodoxie alternative ! Pendons-les haut et court ! Quant à l'inféodation des communs au marché. Même remarque que précédemment…

« A terme on remplacera le terme service public par service non marchand. Intérêt général par penser "le bien commun" »

Ouais... C'est fou comme on peut arriver à se déconnecter complètement de la réalité. Symptôme manifeste : se focaliser de façon obsessionnelle sur les concepts !

Deux problèmes. 1. Qu'est-ce que ça va changer dans le fond ? Rien. La réalité restera la même ! Point ! Personnellement, je ne pense pas que le prénom influe sur le caractère... 2. Les théories qui découlent des réunionites sans fin sont à ce point déconnectées du réel qu'on omet l'essentiel : définir un concept de façon rigoureuse, en adéquation avec le réel. Seulement, pour cela, il faut plonger les mains dans le cambouis et se confronter au réel ! Or, cela signifie : plus de réunionites où l'on bavasse sans fin sur des choses inexistantes et sur la signification profonde des concepts. Dur !

« La défense de "l’intérêt général" vis à vis des "intérêts particuliers" disparaîtra le jour où l’on évoquera "les services non marchands numériques" pour parler d’instruction et d’accès à la culture.

Prophétie digne d'un astrologue. Sans commentaire !

Pour aller plus loin

La notion de bien commun joue désormais un rôle d'étendard pour un large pan de l'économie sociale et solidaire4. La culture libre n'est pas en reste5 et, en schématisant, dans les différents segments idéologiques qui divisent le mouvement, l'idéologie du bien commun occupe une place croissante et non négligeable6.

Le problème, c'est que, sans aller jusqu'à affirmer que cette notion est vide de sens, elle est floue et extensible à l'infini. Devenue un « mot-valise »7, elle peut dès lors sauter d'une signification à une autre en fonction des stratégies discursives et des stratégies économiques des personnes qui l'emploient. Je suis parti de cet exemple, mais on pourrait les multiplier.

Ce que ces usages sémantiques et sociaux permettent de mettre en évidence, c'est un rapport de production d'arrière-plan, un système d'échange sous-jacent. Ce qui est loin d'être anecdotique pour deux raisons8.

La première est que ce rapport de production emporte l'adhésion d'une large population de militants. Ils pensent sincèrement être anti-système, être du bon côté de la barrière, en ayant des pratiques marchandes qu'ils croient « alternatives ». Or, c'est très ennuyeux car cela a pour conséquence, par « effet d'éviction », « d'assécher » l'économie non-marchande9.

La deuxième est que l'idéologie du bien commun se greffe sur une économie de marché conséquente, qui brasse en volume des ressources financières très importantes. Ce qui est problématique dans le sens où nous sommes face à une économie de marché dont la stratégie de différenciation par rapport au « capitalisme » crée de la confusion tout en ayant, à peu de choses près, les mêmes effets que ce dernier. Autrement dit, bien que cette économie de marché ait les mêmes effets délétères que le capitalisme, et en dépit du fait qu'ils sont significatifs, par une stratégie d'immunisation discursive, elle parvient à se prémunir des critiques de la part du camp progressiste, dont elle devrait pourtant faire l'objet. Ma position est qu'elle les neutralise au même titre qu'EDF, un des plus gros pollueurs de France, parvient à se faire passer pour une entreprise pro-environnementale à grand renfort de propagande10 !

Je m'appuierai pour le montrer sur mon expérience. J'ai travaillé dans l'économie sociale pendant plusieurs années. Pour être précis, dans le secteur de la prévention spécialisée. On pourrait dire, pour aller vite, que cette profession, à travers ses actions, œuvre pour le bien commun ; pouvant être défini ici comme la sécurité, l'insertion, l'éducation, la tranquillité publique - bien que les éducateurs de rue rechignent à l'admettre. C'est peut-être vrai, mais on pourrait en dire de même d'EDF qui œuvre pour l'accès à l'énergie11. Dans l'absolu, ces deux propositions sont acceptables. Seulement, quels intérêts économiques masquent-elles ? À l'évidence, ceux d'une profession marchande qui verrouille l'accès à des ressources et qui produit ce faisant un monopole radical sur des activités de production et de distribution du bien commun en question. Or, c'est à cet endroit que le débat doit être porté. J'entends bien qu'on puisse être choqué par le fait qu'un travailleur social a un comportement « marchand ». Pourtant, à partir du moment où son activité est rémunérée, il entre bel et bien dans une relation marchande. Et dès que sa structure est subventionnée, c'est l'ensemble des travailleurs sociaux qui est concerné et qui fait corps, qui développe des stratégies de professionnalisation. À partir du moment où son activité est nommée, protégée par des barrières symboliques, juridiques, physiques et réglementaires, elle relève d'un rapport de production qui est marchand et excluant. Le professionnel cherche à protéger son emploi. C'est une constante dans toutes les idéologies professionnelles et sans doute chez tous les segments qui les composent. On ne scie pas la branche sur laquelle on est assis ! De fait, dans toute profession, qu'elle trouve ses revenus en amont ou en aval, affirmer qu'on travaille pour le bien commun, à sa protection, à sa préservation, ne pose guère de difficultés conceptuelles. L'idéologie professionnelle peut parfaitement intégrer cette donnée en retravaillant le concept de bien commun qui est, dans son acception commune, suffisamment malléable pour se prêter à un tel exercice de retraduction12.

Ainsi, la SNCF définit sa mission de la sorte : « Nos infrastructures et nos services, qui s’inscrivent dans le temps long, constituent un bien commun pour relever les défis sociaux, écologiques et économiques, et ainsi agir pour une société en mouvement, solidaire et durable13. » Il serait assurément moins vendeur d'affirmer que la raison d'être du groupe SNCF est de rémunérer des travailleurs et des investisseurs qui collaborent pour rendre les transports en commun chers et lucratifs ! À vrai dire, la plupart des grandes entreprises ont assimilés ce discours, légitimé par la doctrine et les instruments forgés au sein du segment idéologique de la Responsabilité Sociale de l'Entreprise. Certes, le bien commun n'est qu'un concept parmi d'autres. Mais il est particulièrement apprécié par les entreprises, privées, mixtes ou publiques, qui fondent leur pouvoir économique sur la gestion de ressources naturelles. Veolia s'est ainsi saisi du concept et définit sa politique de confiscation de l'eau comme une gestion d'un bien commun. En témoigne cet extrait : « L'eau est un bien commun qui nécessite de mobiliser toutes les parties prenantes dans des concertations14. » Mais il ne faudrait pas en conclure que cette instrumentalisation du concept ce limite à des mastodontes techno-industriels qui contrôlent de gros marchés. Prenons la prévention spécialisée, un rapport du Comité national de liaison des acteurs de la prévention spécialisée, on peut lire « (Re)mettre les situations en perspective grâce à des éléments de contexte, dédramatiser des événements, ou bien au contraire alerter sur des glissements sociaux, sont des vecteurs de notre participation à la gestion partagée du bien commun qu’est la jeunesse15. » Or, quiconque connaît le fonctionnement de la prévention spécialisée sait parfaitement que la « jeunesse », pour les éducateurs de rue, n'est pas un bien commun mais une « ressource » à proprement parler. Car c'est cette « ressource » qui leur permet d'obtenir des financements, et qui fait même l'objet de conflits d'appropriation entre les équipes. Celles-ci parlent de « leurs jeunes » et n'aiment guère qu'une autre équipe vienne leur « prendre ». En pratique, on voit donc bien que le concept est à géométrie variable. Prenons un autre exemple, dans un tract de la confédération paysanne, on peut lire « La Confédération paysanne est en lutte contre des projets inutiles, sur le terrain, pour défendre les terres agricoles. La terre, c’est notre bien commun, pour l’alimentation, pour nos emplois et pour la vie sur nos territoires16. » La vraie question est pourtant de savoir en quoi les modalités d'appropriation de la terre et des ressources agricoles, les modalités organisationnelles et les modalités d'échange, des organisations et entrepreneurs syndiqués à la Confédération paysanne diffèrent de celles des acteurs affiliés à d'autres syndicats ? Or, il n'y a fondamentalement rien de probant. Pourtant, il existe des alternatives : Kibboutz, jardins libres, label ferme ouverte, agriculture naturelle de Masanobu Fukuoka, etc. Il y a bien ici une tentative de rupture, à tout le moins de distanciation par rapport aux rapports de production dominants. Ces alternatives ont fait la preuve de leur faisabilité. C'est donc qu'une alternative est possible. En revanche, dans tous les exemples que nous avons examinés, l'utilisation du terme bien commun relève d'une idéologie au sens marxien du terme. Elle masque des rapports de production fondés sur la domination, l'exclusion et l'accaparement des ressources. C'est bien pourquoi on peut parler « d'idéologie du bien commun ».

Il faut noter que le flou du concept est l'un des éléments clés de son succès. Il facilite son instrumentalisation. À l'inverse, l'idée d'une économie non-marchande et conviviale impose une rupture bien plus ferme et radicale par rapport aux rapports de production dominants, car elle s'appuie sur une définition précise de pratiques et de possibilités d'action qui contreviennent clairement aux intérêts des professions, en particulier si celles-ci sont arrimées à un monopole radical17 J'ai été très surpris au départ, par la réaction des éducateurs de la prévention spécialisée qui ne comprenaient pas ce que j'entendais par « ouverture ». Dire qu'un espace de gratuité est « ouvert » est pourtant d'une simplicité confondante. Il est ouvert si on peut légalement et physiquement pénétrer à l'intérieur. Point. Après, on peut affiner en distinguant ouverture formelle et réelle. Une marche à l'entrée peut constituer une barrière pour une personne en fauteuil roulant. Certes, mais il n'empêche. Quand bien même il existe des niveaux d'ouverture, la notion est claire et précise car, au sens épicurien du terme, on peut en faire l'expérience. De la même manière, qu'un bien soit gratuit, ce n'est pas une notion vide de sens. C'est une réalité concrète, tangible et simple. Je peux m'en saisir librement sans être obligé de verser une contre-partie à qui que ce soit. Encore une fois, il peut y avoir des graduations. Il se peut que je sois obligé de demander au préalable. Ces niveaux de gratuité sont loin d'être sans conséquence mais ils ne changent rien à la réalité sensible et sociale dont je peux faire l'expérience.

Maintenant, qu'en est-il du bien commun ? Il est important de bien remarquer, dans un premier temps, que le concept ne se confond pas entièrement avec celui de bien public. Tout dépend en fait de l'appareil théorique qu'on mobilise pour le définir. Mais disons qu'il renvoie en gros à deux réalités : 1. la gestion commune d'une ressource, 2. l'appartenance d'une ressource à une communauté. Et voilà, tout est dit. Quid des modalités de cette gestion commune ? À vrai dire, contrairement au concept d'outil convivial, il n'existe pas de périmètre qui borne la réalité sociologique visée par le concept. Et partant, tout est permis ! Quid de l'appartenance de la ressource à une communauté ? À nouveau, rien n'est dit sur la taille et les limites de la communauté. De même, le mode d'appropriation reste vague. Par conséquent, au risque de provoquer, il est difficile d'affirmer qu'un groupe d'actionnaire n'oeuvre- pas pour le bien commun puisqu'à leur échelle, ils travaillent collectivement au bien de leur entreprise.

En fait, ce qui crée ici la confusion c'est que le concept de bien commun mélange des notions bien distinctes : l'intérêt commun, l'accès public, la gestion commune et l'appartenance collective. Dans un cadre théorique bien précis, ces notions peuvent être paramétrées et définies de façon rigoureuses. Auquel cas, une analyse comme celle d'Ostorm a tout son sens. Mais le sens commun se garde bien de le faire. Et la confusion ne fait que s'accroître quand des intérêts professionnels sont en jeu. Affirmer que la finalité de l'école est l'endoctrinement, la conservation de l'ordre social, l'enfermement des plus jeunes et la rémunération du professorat, voilà assurément un discours qui ne passe pas bien. Alors, il vaut mieux présenter l'École comme un bien commun18, vectrice d'émancipation, porteuse d'un esprit critique dont les effets sont bénéfiques sur la démocratie, mettre en avant le service de garderie rendu aux parents et l'accès libre aux outils de diffusion des connaissances. Voilà qui est nettement plus vendeur !

En conclusion, le paradoxe de la notion de bien commun, est qu'elle est suffisament lâche pour être instrumentalisée pour servir la défense des intérêts de professions établies ou en devenir. Est-ce toujours le cas ? Pas nécessairement. Il peut y avoir un discours sincère de défense des biens publics ou tout simplement d'« entités » qui méritent qu'on les préserve. Quand bien même. Cette approche à ses limites. De nombreuses espèces animales n'ont sans doute nullement envie d'être considérées comme des biens communs mais comme des êtres autonomes à part entière. Si elles pouvaient s'exprimer, je suis sûr qu'elles ne demanderaient qu'une chose : qu'on les laisse libres de vivre leur vie d'animal comme elles l'entendent. En ce qui concerne les biens communs comme la culture, l'énergie, l'éducation, il en va de même. Bien des êtres humains voudraient par dessus tout qu'on les laisse en paix et qu'on cesse de parler à leur place pour leur dire ce qui est bien pour eux !

Quant à la culture. J'ignore s'il s'agit d'un bien commun. Peut-être. Peut-être pas. Mais ce dont je suis sûr, c'est qu'aucun régime qui tend vers le fascisme (et nous sommes dans cette situation) n'aime que la culture soit libre et hors de contrôle. Or, je déteste le fascisme. Tout particulièrement quand il avance sous couvert de bienveillance, de démocratie et de bien commun. Car il est alors bien plus sournois et difficile à déceler. Et c'est ici que la culture libre déploie toute sa dimension subversive. Car elle n'impose rien, ne demande rien, elle est, tout simplement. Elle met tout le monde à égalité en terme de production et d'accès et refuse la soumission à l'autorité du Marché qui est la base du fascisme. La culture libre n'appartient à personne. Elle est insaisissable. Trop fuyante. Et c'est là que repose son caractère déstabilisant. Aucune communauté ne peut se l'accaparer ! Impossible de lui prêter des vertus en terme d'intérêt général. Et c'est justement là où réside sa force et qui fait qu'on ne peut la ranger docilement dans la case « bien commun » pour la réintroduire de force dans le grand Marché de la subvention publique.

Notes

3 L’auteur a préféré rester anonyme.

4 Les exemples foisonnent si bien que je ne vais pas me lancer dans une analyse approfondie. Le titre de ce podcast pioché sur internet me paraît révélateur : « L’économie sociale et solidaire: mettre le marché au service du bien commun », RFI, 18 novembre 2025. En ligne : <https://www.rfi.fr/fr/connaissances/20251118-l-%C3%A9conomie-sociale-et-solidaire-mettre-le-march%C3%A9-au-service-du-bien-commun>.

5 On pourra se référer sur le sujet aux travaux de Sébastien Broca. Voir par exemple : Sébastien Broca, « Du modèle du logiciel Libre au modèle productif des communs. Les licences pair à pair contre le free software ? », HAL, 2018. hal-03407580. En ligne : <https://hal.science/hal-03407580v1>.

7 Selon le wiktionnaire, « Terme pour lequel on rencontre plusieurs acceptions, qui peut recouvrir des réalités ou des concepts différents selon son utilisateur. Mot fourre-tout. »

8 Le rapport de production, dans la pensée marxienne, correspond à la configuration, la structure des relations sociales, qui permet d'assurer la production et la distribution des biens et des ressources : modes d'appropriation, division du travail, etc.

9 Je transpose ici un concept d'économie pour caractériser le fait que les ressources, ici l'engagement militant, sont déportées vers l'économie marchande dite alternative qui est à la base de l'idéologie du bien commun.

10 Ainsi, on peut lire sur leur site en janvier 2026 : « EDF engagé depuis 50 ans pour la biodiversité. L’action du Groupe en matière de préservation des ressources naturelles se concrétise par des actions réglementaires et volontaires. EDF vient de renouveler ses engagements volontaires en faveur de la Nature pour la période 2023-2025. » Le problème est que cette propagande légitimée par l'absurde doctrine de la Responsabilité Sociale des Entreprises, finit par prendre dans la société civile. Et ce en dépit du fait que les usagers sont pourtant assommés par des factures astronomiques.

13 La raison d’être du groupe SNCF, 04 mars 2024. En ligne : <https://www.groupe-sncf.com/fr/groupe/raison-etre>.

17 Un monopole radical se correspond à une situation où une profession, une institution, une modalité d'échange ou une technique, deviennent suffisamment dominantes pour interdire l'usage de toute alternative non-marchande, non-industrielle, non-technique. C'est donc le monopole d'un mode de satisfaction d'un besoin (ex: le transport motorisé).

18 La question est bien sûr débattue. Voir https://journals.openedition.org/ethiquepublique/2053.




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