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Le Boomerang : une recherche-action socio-économique et participative sur les violences inter-quartiers


Titre: Le Boomerang : une recherche-action socio-économique et participative sur les violences inter-quartiers
Auteurs: (voir aussi l'historique)
Création de l'article: 06 mai 2022
Etat de la rédaction: finalisé
Droit de rédaction: ouvert
Licence: Licence culturelle non-marchande


Création de la page: 10 mai 2022 / Dernière modification de la page: 09 décembre 2022 / Créateur de la page: Benjamin Grassineau



Résumé: Support de présentation prévu dans le cadre de la réunion du laboratoire Lignes de Crête du 06 mai 2022. <http://cedrea.net/Prochaine-reunion-Lignes-de-Crete-le-06-mai-2022>. Copyleft. Benjamin Grassineau. CC BY-SA 4.0




Un des objets du laboratoire Lignes de crête est de mettre en place les conditions d’une recherche endogène visant à trouver, dans le temps long, des solutions durables au problème de la spirale de la violence. Il mobilise à cet effet plusieurs actions. L’une d’entre-elles consistant à enraciner un espace de gratuité convivial circulant entre des zones concernées par ces problématiques de violence structurelle.

De prime abord, le lien entre ce dispositif et la finalité du laboratoire peut sembler difficile à saisir. D’une part, en effet, on ne voit pas forcément à priori comment rattacher violence et gratuité ; ou formulé différemment, conflits et échanges non-marchands. D’autre part, n’y a-t-il pas un antagonisme entre une démarche de développement endogène et l’implantation d’un dispositif d’origine exogène ? Cependant, si on s’autorise à examiner la question de façon approfondie, il apparaît que le Boomerang entre en réalité parfaitement en concordance avec les objectifs de Lignes de crête. Du moins si on admet les deux postulats suivants :

  1. La question de la violence est indissociable de celle de « l’échange1 », dans la mesure où :
    • la violence s’inscrit toujours dans des échanges, elle caractérise juste une modalité d’échange spécifique, ce que j’appellerais « l’échange violent »2,
    • un « système d’échanges violents » est toujours en interaction avec des systèmes qui reposent sur d’autres modalités d’échange, tels des systèmes d’échanges non-marchands.
  2. Le processus de recherche endogène d’une solution à la question de la violence est arrimé au réel et, par conséquent, il mobilise des actions concrètes de production et d’échange de savoirs qui sont constitutifs de toute recherche.

Partant de là, il apparaît que le Boomerang répond aux objectifs de Lignes de crête sur au moins trois plans :

  • Il ouvre un espace d’échange permettant de construire et développer de façon endogène des systèmes d’échanges non-violents.
  • Il permet de construire collectivement des connaissances et des réflexions relatives à l’échange et aux rapports entre les différents systèmes d’échange.
  • Il permet d’appliquer ces modalités d’échange aux connaissances ainsi élaborées.

Je reprends dans cette présentation exclusivement le premier point ainsi qu’une partie du deuxième. Ce dernier ainsi que le troisième point, feront l’objet d’un développement ultérieur.

L’échange violent

On peut parler de « modalité violente de l’échange » lorsque celui-ci est contraint et générateur d’obligations et de souffrances pour au moins une des parties[^Il existe bien sûr un continuum entre l’échange violent extrême (mise à mort, torture, viol), la menace d’une punition ou d’un enfermement et une violence psychologique mineure et sporadique.^]. Le lexique utilisé pour désigner les phénomènes de violence, en particulier par les acteurs eux-mêmes, révèle très clairement cette dimension « échangière » de la violence. Ainsi est-il fréquent d’entendre les expressions : « donner un coup », « prendre une balle », « tu vas me le payer », « j’ai été obligé de répondre », « violence gratuite », etc. Tout ce lexique révèle aussi, indirectement, l’existence d’un cadre de régulation du système d’échanges violents3, construit sur des normes, une histoire, des représentations collectives portant sur la violence et plus généralement sur l’échange.

Certains actes s’insèrent dans une mémoire collective endogène et appellent à une obligation de contre-partie, telle l’obligation de « rendre la pareille » ; donc, provoquer « gratuitement » une nuisance équivalente à celle que l’on a reçue. Par conséquent, ce type d’échange violent possède la même structure « obligationniste » qu’un échange de type don-contre-don, même si la valence est opposée.

J’illustre ce propos en prenant deux exemples.

Les rixes comme espaces d’échange

Les rixes peuvent être appréhendées comme des espaces d’échange et de socialisation. Les jeunes issus de quartiers en rivalité s’échangent des coups, des invectives à l’intérieur d’un espace éphémère aux frontières floues, où les échanges violents sont localement permis, car ils obéissent à des règles endogènes.

On conçoit alors l’intérêt que représente le Boomerang dans la mesure où il s’agit d’un espace d’échanges alternatif permettant – du moins est-ce l’objectif à long terme – d’expérimenter des échanges entre quartiers fondés sur des rapports radicalement non-violents. De fait, il s’installe dans les mêmes lieux, et selon des modalités assez proches, pour proposer et enraciner un espace alternatif.

L’intérêt du point de vue de l’action sociale serait le suivant : tandis que l’échange violent qui se manifeste brutalement dans les rixes, tend à provoquer un repli identitaire (un repli sur le groupe endogène), une cristallisation et un renforcement des frontières, l’échange non-violent tend au contraire à créer un lien, même s’il reste symbolique, élargissant ainsi l’identité d’appartenance4. Néanmoins, il reste encore, à ce stade de notre recherche-action, à en apporter des preuves expérimentales plus conséquentes.

La construction historique d’un système d’échanges violents

Les acteurs impliqués dans ces échanges violents nous font part (entretiens ou discussions) d’un continuum historique entre les échanges violents, une histoire « endogène » (donc ce qu’il perçoivent comme une structure diachronique), qu’ils peuvent mobiliser pour légitimer leur action violente ou non-violente qui vise à résorber la violence.

J’en ai repéré principalement trois :

  1. Légitimation de l’action violente contre la violence. Ces violences ayant toujours existé, qu’elles soient perçues d’un point de vue endogène ou exogène5, il serait fondé d’y recourir6.
  2. Légitimation d’une action institutionnelle contre la violence. Ces violences s’aggraveraient aujourd’hui à cause d’un décrochage du lien intergénérationnel (les jeunes n’écouteraient plus les anciens) lié au développement du numérique.
  3. Légitimation d’une action non-violente contre la violence. L’engagement dans une démarche individuelle ou collective d’action non-violente pour réduire la violence serait le fait d’une prise de conscience brutale liée à la mort d’un proche.

Ce cadre ancre l’action individuelle et collective dans une histoire signifiante qui donne un sens aux échanges violents. Mais alors comment intervenir sur ses représentations collectives, sur cette mémoire collective au sens de M. Halbwachs7 ?

À nouveau, le Boomerang présente un intérêt sous plusieurs aspects. Il permet :

  1. en tant qu’outil révélateur, de dévoiler des échanges non-violents existants sur un quartier et entre les quartiers, ce qui a pour effet de mettre en relief une autre histoire, une histoire alternative (« une histoire des solidarités »), un autre imaginaire et une autre image du quartier ;
  2. en tant qu’outil mobilisateur, de fédérer des ressources et des énergies pour la recherche d’une solution endogène ;
  3. en tant qu’objet symbolique circulant entre des quartiers, de reconstruire un circuit d’échange entre les quartiers8 ; révéler les freins endogènes et institutionnels à la mobilité des échanges inter-quartiers et trouver des moyens de les contourner ;
  4. en tant qu’innovation sociale (gratuité, mobilité et non-directivité), d’opérer une rupture par rapport à l’inertie des traditions de gestion de l’échange violent.

Dans les deux exemples que nous venons d’examiner, on voit donc que d’une manière générale, l’objectif est de passer d’un lien social fondé sur des échanges violents, déterminé par un système d’échange violent, à un lien social fondé sur des rapports non-violents. Ce que l’on peut tenter de modéliser comme suit.

Les rapports entre systèmes d’échange

On peut définir quatre systèmes d’échanges en fonction de la modalité d’échange comme l'indique le tableau suivant.

Tableau : quatre systèmes d'échange

Types d'échange Marchand Non-marchand
Violent

Économie mafieuse, économie étatique, violences institutionnelles, monopoles (dépendance)

Violences rituelles, rixes, violences gratuites, jeux violents et sadiques, accidents

Non-violent

Troc, don-contre-don, économie marchande, jeux compétitifs et professionnalisés

Économie du don, ressources en libre-accès, auto-production, jeux coopératifs et amateurs

Dans le cadre du Boomerang, notre objectif est d’intervenir sur quatre variables ou dynamiques systémiques :

  1. La « mobilité d’échange » entendue comme le déplacement d’une action, d’une personne, d’une représentation, d’un collectif, d’un système à un autre.
  2. La répartition des systèmes d’échange (ex : prédominance du marché sur une activité).
  3. Les interactions entre les systèmes d’échange (captation des ressources, indifférence, hostilité, etc.).
  4. La disponibilité des ressources proposées à l’intérieur d’un système d’échange.

Nous cherchons à opérer une transformation sociale en agissant sur ces différentes variables, mais également à observer quels sont les contraintes qui les freinent ou au contraire les facilitent, ainsi que leurs effets sur d’autres variables9. Ce qui doit permettre sur le temps long :

  • Un apprentissage réflexif, une distanciation et une compréhension individuelle et collective des systèmes d’échange dans lesquels les personnes sont immergées, ainsi qu’une capacité accrue à agir collectivement sur ces systèmes d’échange (et donc à agir sur les systèmes d’échange violents).
  • Une action de substitution des systèmes, des activités et des espaces d’échanges non-violents à des systèmes et des espaces d’échanges violents.
  • La mise en place d’outils collectifs de recherche-action visant à comprendre les effets d’une transformation de ces différents paramètres.

Par exemple, comment se passe l’engagement dans une démarche non-violente visant à réduire la violence (passage ② ⇨ ④) ? Comme noté plus haut, il peut passer, du moins dans la reconstruction historique qui est faite par les acteurs, suite à un traumatisme qui se répéterait de génération en génération. À l’inverse, dans la prévention spécialisée, le travail réalisé avec les jeunes vise généralement à faciliter l’intégration dans l’économie marchande, et surtout, éviter le passage ② ⇨ ① ! Une des dimensions inédites du Boomerang est d’axer la transformation sociale sur le passage ② ⇨ ④.

Nous avons déjà repéré plusieurs facteurs qui jouent sur ces dynamiques :

  • Les freins institutionnels, en nous appuyant sur les travaux de T. Bouhouia10.
  • Les représentations sur la non-faisabilité de l’échange non-marchand11.
  • Le degré de convivialité de l’outil, au sens d’I. Illich12.
  • La capacité à créer une communauté autour du Boomerang (community organizing).

L’objectif désormais, est d’approfondir, grâce à la recherche-action, notre connaissance de ces différents facteurs et notre capacité à intervenir sur eux.

Notes

 

1 Du moins si elle a une origine humaine, ou présumée humaine !!

2 Entendons ici échange au sens anthropologique du terme : ce qui inclut un large éventail de transactions allant du don à l’échange incluant une contre-partie monétaire.

3 Reposant ou non sur d’autres échanges violents.

4 L’idée a été proposée par Tahar Bouhouia.

5 Par exemple, en provenance d’un autre quartier.

6 Notons qu’on peut retrouver une telle représentation dans la rhétorique réactionnaire, au sens d’A. Hirschmann. Voir Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991.

7 Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, 1994.

8 Notons que cette question des rapports entre échange et violence n’est pas neuve, tant dans les sciences politiques qu’en anthropologie. On pourra se référer sur le sujet à P. Clastres et son article synthétique : « Archéologie de la violence : la guerre dans les sociétés primitives », Recherches d'anthropologie politique, Paris, Seuil, 2012.

9 En sachant que l’effet peut être rapidement perceptible. Ainsi au contact d’espaces d’échange non-marchands de petite taille, il s’opère assez rapidement une modification de la représentation de la répartition possible des systèmes d’échange (l’idée que les échanges non-marchands sont réalisables gagne en importance !).

10 Voir notamment Le refus de relation, un problème pour notre société, Paris, L'harmattan, 2017.

11 Ce thème a déjà fait l’objet d’un travail de mémoire sur le Boomerang réalisé par un groupe de quatre étudiantes, dans le cadre de leur formation au DEIS.

12 Voir pour exemple : Benjamin Grassineau, « Les think tanks français, des outils conviviaux ? », GratiLab, 07 février 2015. <https://labo.nonmarchand.org/pmwiki/Textes/ThinkTankOutilConvivial>. Consulté le 31 mai 2022.



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