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Appel à une révolution non marchande de l'institution médicale

Titre: Appel à une révolution non marchande de l'institution médicale
Auteur initial: Benjamin Grassineau, Sarah Plantier?
Création de l'article: 27-05-2016
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert sur invitation / Licence:



L'association de promotion des échanges non marchands et de la culture libre Anomali soutient de manière non marchande (participation, soutien symbolique, référencement, diffusion d'informations, etc.) des collectifs, des personnes, des organisations qui oeuvrent au développement de la sphère non-marchande - et n'oeuvrent pas simultanément à l'extension de la sphère marchande, car ce n'est pas incompatible !

Sensible à la privatisation grandissante et inique de la médecine, nous, les membres de l'association, avons choisi de participer au projet Massilia Sante System et de nous engager à ses côtés.

Il est toutefois probable que notre position diffère de celles de certains membres du collectif MSS. Mais n'est-ce pas une force ? Confronter des points de vue diversifiés permet la progression des idées. Encore faut-il pour cela que les points de vue soient clarifiés. Ce que nous proposons de faire ici.

Notre problématique autour de la médecine

La base de notre problématique de recherche et d'action part de l'hypothèse qu'un changement reposant sur une transformation de l'institution médicale (ce qui englobe, au sens large, tout le secteur médical conventionnel) est irréaliste. Cette institution a une inertie considérable, et dispose d'un poids historique, d'un pouvoir intellectuel1, politique (biopouvoir) et économique (la médecine industrielle est un secteur industriel puissant, c'est par exemple dans la recherche médicale que les fraudes sont les plus fréquentes2) trop puissants.

Attaquer la médecine alternative ne nous semble pas non plus pertinent. Elle peine à s'imposer et ce serait abonder dans le sens de la médecine professionnelle.

Notre objectif est donc d'orienter la problématique autour des modalités de mise en oeuvre concrète d'une médecine non marchande et non professionnelle, parallèle à l'institution médicale classique. En se dégageant ainsi des traditionnels débats, médecine conventionnelle vs médecine alternative, ou médecine industrielle, sur-technicisée vs médecine éthique à visage humain, qui sont sécrétés par la structuration professionnelle et industrielle de la médecine, on peut se concentrer sur des débats relatifs à la circulation concrète des ressources médicales et aux modalités d'échange dominantes qui forment le corps de l'activité médicale.

Comment développer et structurer, en coopération, s'il le faut, avec le corps médical, une médecine non marchande désintermédiarisée (non professionnelle), réticulaire, gratuite et citoyenne? ?

Pour répondre à cette question, il faut dans un premier temps délimiter le contour de la problématique et des termes sur lesquels elle s'appuie.

Le pouvoir médical

C'est un fait que la médecine industrielle est actuellement contrôlée par des corporations (médecins, pharmaciens, infirmiers, etc.) et des organisations économiques puissantes.

Comment ce contrôle s'effectue ? A l'instar de n'importe quelle institution, via des processus coercitifs et la maîtrise de pouvoirs socio-économiques et biologiques3.

Quels sont ces pouvoirs ? Comment cette coercition se déploie dans le corps social ?

  • Le pouvoir est tout d'abord Ă©conomique. Le remboursement des soins offre un dĂ©bouchĂ© efficace au système de production des services mĂ©dicaux et de produits pharmaceutiques. Ces remboursements s'appuient sur un système coercitif (taxation) dont la dĂ©fense est un enjeu fondamental pour l'institution.
  • Le pouvoir de crĂ©er une dĂ©pendance biologique (addiction aux mĂ©dicaments, aux soins, etc.), psychologique (normes telles que la nĂ©cessitĂ© de terminer les traitements, peur de ne pas le prendre, etc.) et Ă©conomique (arrĂŞts maladies, suivis mĂ©dicaux-lĂ©gaux, etc.) Ă  l'Ă©gard des soins et des substances prodiguĂ©s.
  • Le pouvoir d'imposer et d'orienter la consommation de soins, sous l'effet de la pression morale ou politique. Voir en particulier toute la littĂ©rature sur l'antipsychiatrie4.
  • Le pouvoir de modeler la demande de soins et de crĂ©er une raretĂ© artificielle de soins5.
  • Le pouvoir de rĂ©guler Ă©conomiquement le corps professionnel, avec, notamment, l'octroi de salaires Ă©levĂ©s dans la profession.
  • Le pouvoir d'Ă©tiquetage (celui de la maladie), sans que les personnes concernĂ©es puissent rĂ©ellement le contester (consĂ©quences lĂ©gales, en particulier).
  • Le pouvoir de discriminer entre les personnes pour savoir lesquelles reçoivent ou non des soins.
  • Le pouvoir d'Ă©carter des pratiques mĂ©dicales de l'accès aux remboursement et Ă  l'enseignement mĂ©dical qu'elle juge non conventionnelle (ou non rentable !).
  • Le pouvoir de discriminer entre la mĂ©decine scientifique et non scientifique, en particulier, Ă  travers le contrĂ´le des revues mĂ©dicales et de l'enseignement mĂ©dical conventionnel.
  • Le pouvoir de distribuer le savoir mĂ©dical officiel, et de former Ă  ce savoir.

La gratuité des soins de la médecine industrielle est-elle vraiment désintéressée ?

Penchons-nous sur le pouvoir qui découle du remboursement des soins via le système de sécurité sociale. Pourquoi sur celui-ci en particulier ? Car il est crucial, central dans la constitution des autres pouvoirs. La "gratuité" des soins - qui en réalité n'en est pas une, car elle est financée par les contribuables qui en bénéficient - fait briller la médecine conventionnelle d'une aura prestigieuse qui éteint littéralement le feu des critiques adressées aux autres manifestations du pouvoir médical. Quand bien même on critique la stigmatisation produite par l'acceptation du diagnostic et la sur-efficience de l'institution médicale, qui conduisent à rendre captif le consommateur de soins médicaux, on se heurte à cette évidence, "oui mais c'est pour votre bien, c'est gratuit !".

Certes, la "gratuité" - qui n'en est pas une ! - a des effets positifs, mais ne sont-ils pas contre-balancés par les nombreux effets pervers ? De plus, a-t-elle vraiment été mis en place uniquement pour servir les intérêts des clients de l'institution médicale ?

Le principal argument qui est avancé pour légitimer la gratuité des soins médicaux – hormis le risque de propagation des maladies – est qu'il est intolérable de laisser sans soins une personne souffrante. Soit. C'est une idée noble, qui, bien que culturellement située, doit continuer à être soutenue sans relâche.

Mais elle pose plusieurs questions :

  • Pourquoi limite-t-on ce principe au seul domaine de la mĂ©decine ? L'alimentation, les habits, le logement, tous autant nĂ©cessaires Ă  la survie, devraient Ă©galement ĂŞtre remboursĂ©s ou gratuits. Or, ce n'est pas le cas. Pourquoi ? Avançons deux hypothèses pour l'expliquer.
    • L'idĂ©ologie chrĂ©tienne joue un rĂ´le dans ce traitement de faveur: " ''« l'homme doit travailler Ă  la sueur de son front pour gagner sa pitance. En revanche, il faut aider le nĂ©cessiteux qui ne peut survivre sans aide » (cf. par exemple, R. Castel sur le travail).
    • La mĂ©decine gratuite offre des dĂ©bouchĂ©s Ă©conomiques et idĂ©ologiques Ă  l'institution mĂ©dicale, qui est une très vieille institution (universitaire) - Ă  la diffĂ©rence des institutions qui gèrent l'agriculture et l'habillement. Ce qui n'a pas toujours Ă©tĂ© le cas. Pendant longtemps (les premières universitĂ©s ont Ă©tĂ© des universitĂ©s de droit et de mĂ©decine, et fondĂ©es environ vers le XIIIe siècle : cf. Le Goff), la mĂ©decine savante subissait une concurrence forte de la mĂ©decine populaire, rapidement dĂ©signĂ©e comme celle des sorcières (cf. T. Szasz) ! L'accès gratuit aux remboursements constitue donc une aubaine Ă©conomique pour l'institution mĂ©dicale. PlutĂ´t que de rĂ©primer la mĂ©decine alternative, elle choisit de subventionner la mĂ©decine conventionnelle. La gratuitĂ© des soins crĂ©e des dĂ©bouchĂ©s en Ă©tablissant un dĂ©sĂ©quilibre concurrentiel. StratĂ©gie d'autant plus nĂ©cessaire que le recours aux soins mĂ©dicaux conventionnels a longtemps Ă©tĂ© dĂ©nigrĂ© ou rejetĂ© dans les classes populaires.
  • Comme le montre P. Bourdieu, les premières mesures d'hygiène massives ont Ă©tĂ© mises en oeuvre Ă  partir du moment oĂą la santĂ© de la classe dominante a Ă©tĂ© touchĂ©e (lors des Ă©pidĂ©mies de peste, en particulier). Autrement dit, mĂŞme si c'est aller un peu vite en besogne, l'institution mĂ©dicale s'est toujours orientĂ©e vers les besoins des riches, et non ceux des classes dĂ©munies. On peut encore l'observer aujourd'hui Ă  propos des disparitĂ©s dans la recherche de traitements sur les maladies tropicales. MĂŞme l'intervention d'organismes mondiaux peine Ă  renverser la tendance. Comment alors poser comme allant de soi, l'argument selon lequel l'institution mĂ©dicale se soucie de la santĂ© des nĂ©cessiteux ?
  • Pourquoi l'institution mĂ©dicale rechigne Ă  fournir gratuitement des soins Ă  des personnes dĂ©munies, si elle est dans une logique rĂ©ellement altruiste, alors que de nombreuses personnes n'appartenant pas Ă  cette institution le rĂ©alisent spontanĂ©ment et sans demander de contre-partie (ce qui constitue tout le champ de l'entraide mĂ©dicale) ?

D'autres hypothèses paraissent bien plus vraisemblables pour expliquer la (fausse) gratuité des soins.

  • Elle a facilitĂ© la mise en pratique de politiques hygiĂ©nistes voulues par la classe bourgeoise.
  • Elle facilite la mise en application d'un pouvoir mĂ©dical coercitif - dans une dĂ©mocratie libĂ©rale, il est difficile de contraindre un citoyen Ă  recevoir des soins payants.
  • Elle offre des dĂ©bouchĂ©s marchands considĂ©rables au système de production mĂ©dical conventionnel, qui ne disposait pas de dĂ©bouchĂ©s suffisants.
  • Elle lĂ©gitime les barrières Ă  l'entrĂ©e de la profession mĂ©dicale (on ne peut pas rembourser n'importe quel soin) et offre au corps mĂ©dical une puissante lĂ©gitimitĂ© dans la dĂ©limitation et la catĂ©gorisation de la maladie, facilitant ainsi, la production sociale de masse de la maladie (fusse-t-elle rĂ©elle) et permettant, de ce fait, de disposer d'un rĂ©servoir de malades (la ressource marchande) presque illimitĂ©. L'accroissement du marchĂ© peut en effet ĂŞtre quantitatif (augmentation du nombre de malades) mais aussi qualitatif (augmentation du nombre de maladies, augmentation des systèmes de dĂ©pistages, traitements prĂ©ventifs, mise en Ă©vidence de la gravitĂ© potentielle de certaines maladies, ...).
  • Elle renforce l'idĂ©e d'un manque, d'une pĂ©nurie de soins conventionnels, ou du moins socialement Ă©tiquetĂ©s comme tels, et qui sont en fait les soins prodiguĂ©s par la mĂ©decine industrielle, qu'il faut combler par une croissance toujours plus importante des moyens mĂ©dicaux. Elle les renforce, car la gratuitĂ© est lĂ©gitimĂ©e par l'idĂ©e que la santĂ©, telle qu'elle est dĂ©finie par l'institution mĂ©dicale, est un objectif – qui peut toujours ĂŞtre repoussĂ© – indispensable Ă  atteindre.

Symétriquement, la gratuité des soins, dans le cadre d'une médecine industrielle et professionnelle, ne va pas forcément dans le sens de l'intérêt des clients de l'institution médicale.

En effet:

  • Elle conditionne le recours Ă  un certain type de soins, potentiellement dangereux, ceux qui sont fournis gratuitement par l'institution mĂ©dicale conventionnelle et freine le recours Ă  des soins horizontaux fournis par les proches, Ă  l'entraide mĂ©dicale (cf. I. Illich) dont l'efficacitĂ© peut ĂŞtre parfois meilleure (cf. C. Rogers) et dĂ©truit, en tous les cas, les systèmes de santĂ© traditionnels dĂ©jĂ  en place (cf. Malinowski).
  • Elle rend le patient captif d'une institution dont l'intĂ©rĂŞt Ă©conomique n'est pas la guĂ©rison du patient, mais d'instaurer et maintenir une dĂ©pendance Ă  l'Ă©gard des produits et services qu'elle dispense, via la peur de la maladie, la constatation de maladies, la dĂ©pendance aux substances, etc. L'idĂ©al mĂ©dical Ă©tant la maladie chronique. AjoutĂ© au pouvoir mĂ©dical d'Ă©tiquetage, il n'y a guère de limites au biopouvoir mĂ©dical...
  • Elle induit indirectement un renforcement des contrĂ´les sur le citoyen, un quadrillage croissant, dans l'objectif de dĂ©nicher les maladies.
  • Elle induit une surmĂ©dicalisation ayant des consĂ©quences sanitaires (iatrogĂ©nèse, rĂ©sistance aux antibiotiques, pollution environnementale, etc.). Et, on peut supposer, de ce point de vue, que la mĂ©decine marchande Ă©tant orientĂ©e vers la recherche de dĂ©bouchĂ©s, elle sera moins regardante sur ces effets pervers.
  • Elle survalorise l'efficacitĂ© de la mĂ©decine industrielle (alors mĂŞme, par exemple, que l'espĂ©rance de vie n'a que très peu augmentĂ© durant les dernières dĂ©cennies) et minimise les risques, crĂ©ant ainsi des biais dans les choix et la capacitĂ© du discernement du client de soins mĂ©dicaux.
  • Elle dĂ©courage l'automĂ©dication et limite la prise en compte de la mĂ©decine amateure (celle-ci Ă©tant dĂ©valorisĂ©e par rapport Ă  la mĂ©decine professionnelle), ce qui a potentiellement plusieurs consĂ©quences nĂ©fastes.
    • La capacitĂ© d'une personne Ă  se soigner elle-mĂŞme amĂ©liore potentiellement l'efficacitĂ© d'un traitement et peut s'avĂ©rer très utile dans certains cas (isolement, rapiditĂ© du traitement, etc.).
    • L'automĂ©dication peut s'avĂ©rer moins coĂ»teuse sur de nombreux aspects pour le patient et ses proches.
    • La justesse du diagnostic est probablement meilleure avec la participation active d'une personne bien informĂ©e qui a une bonne connaissance (mĂŞme si celle-ci s'avère limitĂ©e par son caractère intrinsèquement subjectif) des symptĂ´mes qui l'affecte.
    • La transmission dĂ©sintermĂ©diarisĂ©e de donnĂ©es mĂ©dicales recueillies par des amateurs peut s'avĂ©rer ĂŞtre une puissante source d'informations.
  • Etc.

Qu'on nous entende bien. Notre idée n'est pas de remettre en question la gratuité des soins, mais plutôt sa pertinence lorsqu'elle est prodiguée dans un cadre professionnel, et qui plus est dans un système où les professionnels de soins sont rémunérés au prorata des actes ou médicaments qu'ils fournissent, en apparence, gratuitement.

Les fondements d'une médecine non professionnelle

Quel peut être la forme d'une médecine non professionnelle ? Et existe-t-elle déjà ?

D'abord, précisons qu'une médecine non professionnelle n'est pas nécessairement non marchande. Elle peut en effet se fonder sur des rapports impliquant une obligation de contre-partie, qu'elle soit monétaire ou non. Ce n'est donc pas sa caractéristique principale.

En revanche, elle répond à un certain nombre de critères.

  • Toute personne peut l'exercer, sans possĂ©der de diplĂ´mes formels ou informels, ou sans nĂ©cessitĂ© d'acquĂ©rir une formation, surtout si elle est payante.
  • Les barrières Ă  l'entrĂ©e de l'activitĂ© tels que les coĂ»ts d'acquisition des outils, les savoir-faire Ă  maĂ®triser, sont relativement faciles Ă  franchir ; et, en tous les cas, se fondent sur le modèle de la simplicitĂ© volontaire (ils ne sont pas artificiellement complexifiĂ©s).
  • Les Ă©changes se font de pair Ă  pair, de manière rĂ©ticulaire, sans l'intervention d'intermĂ©diaires qui vont capter une partie des ressources gĂ©nĂ©rĂ©es par l'Ă©change.
  • La mĂ©decine non professionnelle est plurivalente, du fait de son caractère ouvert.
  • Les outils d'exercice de la mĂ©decine utilisĂ©s dans la recherche, les traitements, les diagnostic, obĂ©issent Ă  ces principes. Ils ne sont pas accaparĂ©s par un groupe professionnel et peuvent ĂŞtre facilement acquis ou tout au moins utilisĂ©s.

Une telle médecine est-elle fréquente dans la médecine alternative ? Non, car la médecine alternative calque son fonctionnement sur celui de la médecine professionnelle, à différents degrés. A titre d'exemple, l'ostéopathie a aujourd'hui de nombreuses caractéristiques qui la rapproche d'une activité professionnelle.

Une critique vient spontanément à l'esprit. La possibilité d'une médecine non professionnelle fondée sur des échanges réticulaires ne va-t-elle pas se heurter aux asymétries d'information. Sans connaître les compétences réelles du soignant, ne sera-t-on pas réticent à accepter ses services ? Deux contre-arguments.

  • La source de ce dĂ©sĂ©quilibre dans l'Ă©change, de cette difficultĂ© Ă  Ă©tablir un lien de confiance, ne provient-elle pas justement de la nature marchande de l'Ă©change ? Pourquoi, en effet, une personne mentirait-elle sur ses compĂ©tences si elle n'espère pas en tirer profit ? Elle pourrait le faire de bonne foi, mais cela limite, dĂ©jĂ , les freins Ă  l'instauration d'un lien de confiance entre le soignant et le soignĂ©, s'il y a lieu de distinguer les deux.
  • Le problème n'a rien d'insoluble dans un système non marchand qui n'empĂŞche pas une Ă©valuation centralisĂ©e ou rĂ©ticulaire des compĂ©tences.

Les bases d'une médecine non marchande et non professionnelle

Plus peut-être dans la médecine que dans d'autres activités, il faut scinder les concepts de marché et de profession, étant donné le rôle joué par le professionnalisme dans la structuration réelle de l'activité, à tous les niveaux où elle se déploie. On peut constater, alors, l'équilibre instable sur lequel repose une médecine non marchande et non professionnelle, du fait, peut-être de caractéristiques socio-techniques qui sont propres à l'activité médicale. On ne peut nier, d'un côté, le rôle puissant joué par l'histoire, et en particulier l'inscription très ancienne de la profession médicale dans l'université, de l'autre, les risques potentiels d'une pratique de l'activité médicale incontrôlée, ou tout au moins, le contexte anxiogène que génère naturellement l'activité médicale. Il n'en va pas de même dans toutes les activités. Considérons par exemple l'activité de vente de produits manufacturés d'occasion. Elle ne s'exerce pas forcément dans un cadre professionnel (vide-greniers, par exemple), mais elle n'en est pas moins marchande.

Mais peut-on alors sortir de cet Ă©quilibre instable pour s'appuyer sur des bases solides ?

Il y aurait peut-être pour cela à se tourner vers la médecine humanitaire. Mais, sans remettre en cause son efficacité et sa pertinence, elle demeure clairement enserrée dans le giron de la médecine professionnelle, voire industrielle. Et ce faisant, elle véhicule avec elle, toutes les difficultés engendrées par cette dernière.

Explorons alors une voie qui, à notre connaissance, n'a été que peu explorée, celle d'une médecine non marchande et non professionnelle.

Si cette voie est aujourd'hui délaissée, elle a pourtant eu son heure de gloire. Dans les années 1970, portée par le vent de la contestation sociale, dans la lignée des travaux d'I. Illich, C. Rogers et des auteurs du mouvement de l'antipsychiatrie, un petit nombre d'expérimentations sociales concrètes ont été tentées. Il en reste aujourd'hui quelques traces - les thérapies de groupe, par exemple. La critique portait alors essentiellement sur les aspects professionnels et industriels de l'activité médicale. Sont alors apparues, par exemple, des notions fort intéressantes d'institutions manipulatrices, d'outil convivial, d'approches centrées sur la personne, etc.

Mais les problèmes de marchandisation et de privatisation de l'activité médicale occupaient un rôle plus secondaire dans les préoccupations des penseurs et des acteurs de ce mouvement contestataire, sans pour autant être absents. Il est donc temps de revoir cette position et de réactualiser les questions, les idées et les solutions que ce mouvement a proposé, au monde contemporain qui a depuis subi de profondes mutations structurelles. L'essor spectaculaire de l'économie non marchande et réticulaire en est par exemple l'un des faits marquants. L'apparition de techniques informatiques facilitant une évaluation réticulaire et égalitaire des compétences apporte par exemple des pistes intéressantes.

Dans cette perspective, examinons quelques-unes des possibilités concrètes d'action qui s'offrent à une médecine non marchande et non professionnelle.

  • Orienter les pratiques mĂ©dicales vers l'auto-mĂ©dicalisation et l'entraide mĂ©dicale. Ce qui permet le dĂ©veloppement d'une mĂ©decine qui Ă©chappe au marchĂ©. Celui qui produit soi-mĂŞme n'achète pas. Et non professionnelle. Celui qui produit soi-mĂŞme n'a pas recours au service des professionnels. On notera que cette dĂ©marche d'auto-mĂ©dicalisation suppose tout un ensemble de pratiques sous-jacentes. En voici quelques exemples:
    • DĂ©velopper une mĂ©decine fondĂ©e sur un principe de simplicitĂ© volontaire : les techniques mĂ©dicales sont simples Ă  mettre en oeuvre, faciles Ă  utiliser, nĂ©cessitent des ressources qui sont aisĂ©es Ă  trouver dans l'environnement et sont peu coĂ»teuses. Bref, la recherche d'autonomie dans l'acte mĂ©dical devient une prioritĂ©, et s'adapte aux rĂ©alitĂ©s du milieu. Ce qui suppose, au passage, d'encourager des techniques mĂ©dicales qui sont dĂ©jĂ  prĂ©sentes dans la culture Ă  l'intĂ©rieur de laquelle l'activitĂ© mĂ©dicale industrielle va s'implanter.
    • Encourager l'auto-formation, ou bien, l'Ă©change rĂ©ticulaire de savoir facilitant la transmission des savoirs mĂ©dicaux.
    • Ouvrir au maximum l'accès aux outils mĂ©dicaux incontournables, par exemple, en permettant un accès plus simple Ă  des outils analytiques.
  • DĂ©velopper des rĂ©seaux d'Ă©changes non marchands facilitant la transmission gratuite de savoirs mĂ©dicaux et la rĂ©alisation gratuite de services mĂ©dicaux, quel qu'en soit le type.
  • LibĂ©rer les techniques, les informations (revues, livres) et les ressources mĂ©dicales qui sont sous l'emprise des brevets et de la propriĂ©tĂ© intellectuelle.
  • Faciliter le don de ressources et services mĂ©dicaux professionnels: formation, actes gratuits, etc.
  • Encourager la science citoyenne dans la pratique de recherche mĂ©dicale.

On peut s'interroger. Un tel système est-il être viable ? On peut s'interroger, certes, mais on ne peut répondre à priori à cette question en affirmant d'un ton péremptoire "ça ne marchera pas". Au contraire, l'expérience prouve que l'économie non marchande n'est pas incompatible avec l'économie marchande. Prenons le logiciel libre où le secteur marchand et le secteur non marchand cohabitent...

De toute façon, la mise en œuvre d'une médecine non marchande et non professionnelle n'est pas seulement une affaire de réussite ou d'efficacité. Les raisons pour lesquelles les acteurs du monde médical, qu'ils soient soignés ou soignants, qu'ils soient producteurs, auto-producteurs ou consommateurs de substances pharmaceutiques, choisissent de pratiquer la médecine non marchande et non professionnelle ou la médecine institutionnelle, ne regardent qu'eux. On peut certes tenter de les convaincre. Mais au final, la liberté de choisir entre la médecine non marchande et la médecine industrielle, devrait être défendue au nom du respect des libertés individuelles.

Mais la liberté réelle n'étant pas la liberté formelle, il reste à établir concrètement les structures d'une médecine non marchande et non professionnelle.

Ce ne sont pas les possibilités qui manquent.

  • Utiliser les rĂ©seaux d'Ă©changes non marchands pour pratiquer des Ă©changes gratuits, fournir des soins gratuitement, offrir des formations gratuites,
  • dĂ©marcher les mĂ©decins pour qu'ils se parent contre le matraquage publicitaire dont ils sont victimes,
  • armer les citoyens contre la propagande mĂ©dicale des groupes pharmaceutiques, des politiques de prĂ©ventions ou des mĂ©decins alternatifs,
  • intĂ©grer la parole citoyenne dans la construction du savoir mĂ©dical
  • etc.

Voilà ce qui pourrait constituer les bases d'un nouveau mouvement médical révolutionnaire.

Notes

 

1 Cf. P. Feyerabend et son concept de police de la connaissance.

2 Cf. W. Broad

3 Cf. M. Foucault et le biopouvoir

4 Cf. T. Szasz et I. Illich

5 Cf. I. Illich

A lire



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