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Discussions autour de l'anarchisme épistémologique

Titre: Discussions autour de l'anarchisme épistémologique
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 15-04-2012
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert sur invitation / Licence:



Résumé: Article publié à l'Endehors. Cet article a été écrit en réponse à des commentaires sur l'article de Wikipédia sur l'anarchisme épistémologique qui a été publié sur l'endehors. Il expose les liens entre anarchisme épistémologique et anarchisme politique d'une manière qui se veut la plus claire possible.


Quelle position l'anarchisme épistémologique peut-il avoir vis à vis de l'anarchisme politique ? S'oppose-t-il à l'anarchisme politique, ou au contraire, lui est-il complémentaire ?

Tout d'abord, un premier point de clarification. Si l'anarchisme épistémologique peut être utilisé pour critiquer certaines tendances de l'anarchisme politique, il l'est à fortiori pour établir la critique d'autres philosophies politiques. Le dogmatisme étant commun à tous les groupes politiques, l'anarchisme épistémologique peut naturellement être utilisé pour critiquer les philosophies libérales et fascistes. Par exemple, Paul Feyerabend s'est fermement opposé aux vues de Karl Popper, et ce dernier était un libéral convaincu.

¬† L'anarchisme √©pist√©mologique ne s'en prend donc pas sp√©cifiquement √† l'anarchisme politique. Simplement, il admet que ce sont deux conceptions diff√©rentes du monde, m√™me si elles peuvent se rencontrer sur de nombreux points. Ainsi en est-il d'une zone de¬†contact o√Ļ la d√©fense de la libert√© politique¬†croise¬†la d√©fense de la libert√© √©pist√©mique. Car ces deux libert√©s sont intimement li√©es.¬†Etre libre politiquement, c'est d'abord pouvoir dire ce qu'on veut sur n'importe quel sujet, et le dire n'importe comment, et dans n'importe quel contexte. C'est aussi la possibilit√© pour chacun de participer aux d√©bats et aux prises de d√©cisions¬†collectives, sans distinction de statuts, de professions, et sans¬†restriction de quelque ordre que ce soit. Id√©e¬†au demeurant tr√®s ancienne, mais¬†qui est pourtant souvent n√©glig√©e par les intellectuels et les garants du savoir l√©gitime qui, comme tous les d√©tenteurs d'un pouvoir (ici le pouvoir d'√™tre entendu et de¬†d√©terminer ce qui est¬†juste¬†et ce qui est¬†faux), ne sont pas enclins √† le partager.

¬† En fait,¬†l'anarchisme √©pist√©mologique ne s'oppose pas n√©cessairement √† l'anarchisme politique.¬†Mais n'oublions pas que¬†Feyerabend √©tait un d√©mocrate et non un anarchiste,¬†il d√©fendait¬†par cons√©quent¬†d√©vantage¬†la¬†d√©mocratie directe que l'anarchisme au sens strict.¬†Ainsi,¬†lui¬†paraissait-il tout √† fait l√©gitime¬†d'employer le vote¬†pour¬†d√©partager¬†des¬†th√©ories scientifiques qui s'affrontent. Tout au moins quand des¬†moyens financiers √©taient en jeu.¬†Il avait de plus une¬†pi√®tre opinion du¬†mouvement anarchiste. Mais c'√©tait dans les ann√©es 70. Et √† cette √©poque, peut-√™tre n'avait-il pas tort... L'anarchisme √©tait s√Ľrement bien diff√©rent de ce qu'il est aujourd'hui.

¬† De toute mani√®re, quelle qu'ait pu √™tre l'opinion de Feyerabend sur le sujet, le plus grand tort qu'on puisse lui faire,¬†c'est de prendre¬†sa parole¬†au pied de la lettre et¬†de la sacraliser.¬†L'anarchisme √©pist√©mologique est par d√©finition glissant, impossible √† saisir, et donc adaptable √† l'infini. Rien ne nous emp√™che¬†alors d‚Äôinterpr√©ter sa pens√©e et de la prolonger dans des directions inattendues et non conformes √† ses intentions initiales. Apr√®s tout,¬†le¬†message essentiel¬†de¬†son oeuvre¬†est peut-√™tre tout entier compris dans l'id√©e ma√ģtresse que les¬†grandes id√©es ne sont¬†pas si grandes que √ßa, et que,¬†√† l'instar de¬†toute forme de pens√©e, elles subiront √©ternellement un complexe processus de transformation, d'interpr√©tations, de contextualisation, et d'appropriation. Remarquons qu'une fois d√©couvert ce mouvement incessant de la pens√©e, Paul Feyerabend ne¬†pouvait d'ailleurs se raccrocher¬†qu'√† un seul point fixe, un seul point stable dans ce monde d'id√©es en perp√©tuelle √©volution. Evolution¬†dont les r√®gles pouvaient elles-m√™mes¬†subir des variations erratiques. Ce point d'ancrage, il l'a trouv√© en affirmant, avec un absolutisme non dissimul√©, et¬†une¬†certitude arrogante,¬† "Always goes"¬†?

  Il n'existe donc aucune raison d'opposer catégoriquement anarchisme politique et anarchisme épistémologique. Si l'anarchisme politique garantit la liberté épistémique, alors, quelles raisons aurions-nous d'aller contre lui ? Tout au moins, une telle union devrait pouvoir se faire si l'anarchisme politique ne se résume pas à l'application d'un programme universel, imposé à la société, et dont la mise en place et la critique, sont réservées à une élite intellectuelle et à des groupes d'experts.

Je rajoute donc deux remarques en fonction de cela.

¬† La premi√®re, c'est que l'anarchisme √©pist√©mologique prend la d√©fense de ceux¬†qui¬†refusent de se soumettre √† la froideur et √† l'arrogance des textes anarchistes officiels et herm√©tiques. Nul¬†besoin de se plonger dans les textes sacr√©s et √©sot√©riques pour comprendre ce qu'est l'anarchisme !¬†Nul besoin d'√™tre universitaire ou "intelligent" pour pouvoir publier¬†dans des prestigieuses maisons d'√©ditions comme¬†l'Agone (et d'ailleurs qui s√©lectionne les bonnes publications dans ces maison d'√©dition ?...) Chacun a son mot √† dire, et tous les avis se valent. Si j'ai envie de dire que Proudhon, Bakounine et Stirner √©taient des idiots, et que je n'ai aucune envie de les lire pour diverses raisons, eh bien pourquoi pas... Mon opinion vaut bien la leur. Si j'ai envie d'inventer ma propre d√©finition de l'anarchisme, d√©finition qui n'a aucun sens et qui n'a ni queue ni t√™te, et bien soit ! Je cr√©e ma propre d√©finition. Et la d√©finition classique de l'anarchisme ne sera¬†aucunement sup√©rieure √† celle que j‚Äôaurais invent√©e. Si elle me convient, elle est s√Ľrement valable, et voil√† tout ! On est √† √©galit√© ! Je peux¬†alors tr√®s bien m'engager avec une obsession¬†d√©raisonnable dans la d√©fense¬†de ma position contre la position officielle. Et tous les moyens pour le faire seront bons. Car si tous les avis ne se valent¬†pas, en revanche, il existe autant d'√©chelles de¬†valeur qu'il y a d'avis. Par cons√©quent,¬†je peux consid√©rer que mon √©chelle de valeur vaut bien celle qui est la plus r√©pandue. Si l'anarchisme se r√©sume pour moi √† danser nu dans la rue, pourquoi pas ! Voil√† une bonne d√©finition, utile et pragmatique ! (d'ailleurs quand est-ce qu'il y aura des anarcho-naturistes ?!)

¬† Donc,¬†et c'est ce qui me constitue ma deuxi√®me remarque,¬†un texte anarchiste -¬†et par extension toute pens√©e anarchiste -¬†peut tr√®s bien contenir une multitude d'erreurs et d'absurdit√©s. Et m√™me, il ne faut pas h√©siter de notre c√īt√© √† en faire ! Soyons libres de¬†dire n'importe quoi et de¬†prof√©rer et d'inventer¬†nombre d'inepties. Car une erreur¬†est toujours relative. Le rock aurait-il exist√© si nous avions ind√©finiment valoris√© la musique selon les crit√®res de la musique classique ? L'erreur est un processus normal de l'√©dification du savoir, elle en est un des principaux moteurs. L√† o√Ļ l'erreur s'installe, sciemment ou involontairement, le progr√®s se dessine en arri√®re-plan. L√† o√Ļ l'erreur est os√©e, le changement se dessine. Car¬†en acceptant de commettre l'erreur, en renon√ßant au travail parfait, en publiant des versions inachev√©es, on renonce au dogme de la certitude et¬†au pouvoir de l'expert.¬†En admettant ses faiblesses, on autorise le doute, on autorise ce curieux processus qui nous fait sans cesse douter de la parole sacr√©e, ce processus essentiel dans la production du savoir, qui transforme le savoir autarcique en savoir collectif. Et c'est d'ailleurs au cours de cette transformation que l'erreur appara√ģt, c'est lors de cette brusque variation d'√©tat qu'apparaissent les racines du savoir collectif : le doute, le conflit, les r√©ajustements partiels, les revirements soudains, les r√©gressions. Ainsi, le savoir ouvert est un savoir essentiellement faux. Il est suspect d√®s l'origine, il est imparfait, truff√© d'erreurs, grossier et n'est utilisable qu'√† ses risques et p√©rils. Tel est par exemple, le savoir ouvert des projets libres comme Wikip√©dia ou les projets Open-Source. L'erreur est √† la source de ces processus de construction collective, c'est elle qui am√®ne le changement, c'est elle qui cr√©e un appel d'air, o√Ļ vont s'engouffrer les contributeurs¬†! A l'oppos√© le savoir ferm√© est le savoir de la certitude, celui qui pr√©tend √™tre ouvert aux critiques, mais qui en r√©alit√© se plie toujours un peu plus √† des crit√®res de plus en plus stricts. C'est un savoir √©teint, un savoir qui brille par la perfection et l'aura de son versant visible, mais qui s'√©teint du c√īt√© de son versan cach√© : celui qui est dissimul√©, masqu√©, prot√©g√©, celui dont les recettes sont jalousement conserv√©es dans¬†des labos eux-m√™mes¬†ferm√©s aux participations. C'est¬†un savoir fig√©.

  Il ne faut donc pas trop se soucier de ces anarchistes qui veulent penser bien et juste. Ils pourront toujours se rabattre sur des centaines de textes anarchistes sérieux, qui disent des choses intelligentes et sensées (du moins officiellement...) Et de toute façon, chacun ne peut-il pas se faire sa propre opinion d'un texte ? Qui peut prétendre, lorsqu'il affirme qu'un texte est mauvais, que son point de vue est universel ? Ne vaut-il pas mieux que le premier venu soit libre d'en penser ce qu'il veut, de le trouver idiot, de se dire qu'il n'a rien à voir avec ce qu'il prétend décrire, ou encore, que c'est vraiment un texte sans grand intérêt, même si il y a quand même une ou deux choses de bonnes à prendre...  On distingue bien par des faux prix nobels des économistes distingués qui sortent des inepties à longueur de journées. On les distingue d'ailleurs avec d'autant plus d'entrain quand ils ont dit plus d'absurdités que leurs collègues et quand ils ont réussi à occuper des postes haut-placés. Donc, ne nous privons pas. Autant dire n'importe quoi. Autant ignorer tout ce qui fait que certaines idées anarchistes sont qualifiées de bonnes, intéressantes, justes, intelligentes, officielles, dans le rang, etc. Bref, tout ce qui fait que l'anarchisme risquerait au final de ressembler à une pensée hermétique, sérieuse, formatée et bien-pensante.

Pr√īner l'erreur et l'incertitude, ce n'est plus aujoud'hui la marque d'un anti-conformisme d√©pass√©, c'est au contraire s'engager dans¬†une r√©volte constructive. C'est¬†refuser de¬†se soumettre √† des¬†normes impos√©es qui d√©truisent par leur rigidit√© la puret√© cr√©ative qui nous habite. C'est refuser une soci√©t√© qui d√©rive en s'imposant la tyrannie du juste et de la perfection. Pr√īner l'erreur, la confusion, le ridicule n'est donc plus une attitude √©trange, c'est devenu un acte de r√©sistance. Nous ne saurons jamais si l'erreur, le rire, l'√©motion ne cachent pas l'essentiel. Ainsi, n'h√©sitons pas √† le clamer, le prix nobel a fait son temps, aujourd'hui, le prix IgNobel est amen√© √† le remplacer... Et clamer le droit √† l'erreur, c'est le droit d'admettre que l'erreur est humaine, que si on la porte, on en est pas pour autant responsable, et que si l'erreur a s√©vi, ce n'est que pour mieux pr√©parer √† l'am√©lioration, au travail collectif et √† la remise en cause. Car pourrons-nous voir l'erreur si nous la brimons ? Pourrons-nous douter de nous-m√™mes si la certitude nous envahit, et si nous cachons l'erreur dans la peur quelle soit d√©couverte. Le march√©, l'obligation, la responsabilit√© sont au coeur m√™me de la production du juste, et de son antinomie, l'erreur. Ils sont le rempart √† la bonne volont√©, ils sont les garants de l'erreur impie, de l'imperfection douteuse. Ils sont les moteurs du renoncement. En refusant l'erreur, ils refusent dans un m√™me mouvement, ce qui est au coeur de la participation spontan√©e et volontaire. Toute notre soci√©t√© tient en place par cette crainte de l'erreur, ce n'est plus un r√®gne paisible, c'est devenu une tyrannie ! Mais si l'obligation et le march√© condamnent parfois l'erreur √† juste titre, osons affirmer que nous pouvons tr√®s bien nous passer d'eux. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous savons rectifier par nous-m√™mes nos propres erreurs. L'erreur involontaire n'est pas r√©pr√©hensible, ce qui l'est en revanche, c'est le culte forc√© et dogmatique du juste.

¬† Il faut donc apprendre √† r√©sister.¬†Il faut se donner¬†le courage d'aller dans une F.A. et de dire : "Est-on s√Ľr que les centrales nucl√©aires sont contraires au programme anarchiste ?" Mais au fait, petite digression : en est-on vraiment s√Ľr ? La r√©ponse √† cette question pourrait tr√®s bien¬†√™tre non ! Si les centrales sont auto-g√©r√©es, pourquoi seraient-elles incompatibles avec le programme anarchiste ?... Et oui, pourquoi pas finalement... Ce n'est donc pas une erreur de le croire !!! Et de toute mani√®re, est-ce vraiment¬†le probl√®me ?¬†Au fond, toutes nos difficult√©s viennent probablement du fait que¬†que ce genre de questions, en g√©n√©ral on les aborde pas. Car non seulement, pour d√©couvrir des sujets aussi isol√©s, il nous faudrait nous engager dans l'erreur et dans l'absurdit√©,¬†mais de plus¬†nous adoptons¬†des r√©ponses pr√©-donn√©es √† des questions toutes faites : "le nucl√©aire c'est mal", "le capitalisme, c'est un fl√©au". Et √ßa s'arr√™te l√†.¬† S'√©carter du juste, du certain, c'est tomber dans le ridicule, c'est se discr√©diter. Et pourtant, qu'y a-t-il de moins s√Ľr que ces r√©ponses faciles √† ces questions aussi compliqu√©es ?

¬† La vraie libert√©, c‚Äôest que chacun doit pouvoir les soulever, r√©fl√©chir dessus et donner son avis, m√™me si il n'y conna√ģt rien, et cela dans la plus parfaite libert√©. Mais aussi dans la plus parfaite √©galit√©. Car chacun doit pouvoir coller ses tracts dans les locaux, chacun doit pouvoir tenir la caisse d'un local, programmer des r√©unions, des concerts, des films, mettre ses livres dans les librairies anarchistes, animer un forum, faire ses propres meetings, monter un projet, etc.¬†Chacun doit √™tre encourag√© √† le faire (sans que √ßa vire √† l'obsession), et les portes doivent rester ouvertes. !

  Vive le désordre et vive la participation libre !

¬† C'est¬†ce qui devrait diff√©rencier l'anarchisme des autres mouvements politiques : donner √† l'opinion du premier venu (qui n'y conna√ģt rien, n'a jamais rien lu, et qui n'est probablement m√™me pas anarchiste) autant d'importance que celle de Proudhon, Chomsky ou Zerzan, et donner √† ce premier venu les m√™mes moyens d'expression que ces soi-disant grands auteurs, ou que le petit noyau d'habitu√©s qui g√®re et filtre les publications d'un groupe anarchiste ou d'une f√©d√©ration !

  Car c'est à ce moment que le pouvoir et la hiérarchie pourront disparaitre. Quand il n'y aura plus de gens qui se croient - ou qu'on croit - suffisamment "intelligents" pour s'arroger le droit de forcer les autres à penser d'une certaine manière. Quand ces gens "intelligents" ne pourront plus dire ou suggérer aux autres ce qu'il doivent faire et ce qu'ils doivent penser, et quand les structures seront conçues de telle sorte que les gens "intelligents", les meneurs, n'auront pas d'avantage de moyens que les autres pour imposer leurs points de vue. Ce jour là, il y aura peut-être une chance pour que l'anarchisme épistémologique et l'anarchisme politique se réconcilient.

  Mais pour l'instant, je ne pense pas que ça soit encore le cas.

 


Réponse d'un premier commentateur à cette partie du texte

La partie ici-présente a été modifiée ultérieurement, mais cela n'y change rien.

"Niveau vocabulaire, j'ai pas compris ; anarchisme politique, √ßa veut dire bande de vieux cons r√©trogrades sectaires et peines √† jouir et anarchisme √©pist√©mologique, joyeuse √©quipe de fra√ģches et chouettes personnes, libre dans leur t√™te et bien dans leurs baskets ?"

Ma réponse :

Bon, alors, évidemment, je crois que les anarchistes politiques ne sont pas comme tu le racontes. Certains peut-être, mais pas tous... Quant aux anarchistes épistémologiques, je ne pense pas qu'ils soient forcément biens dans leurs baskets. Après tout, un anarchiste épistémologique pourrait très bien être un dépressif. Il n'y a rien qui l'en empêche !

Pour clarifier la distinction. L'anarchisme √©pist√©mologique est plusieurs choses √† la fois. C'est d'abord une attitude individuelle vis √† vis du savoir qui consiste √† affirmer qu'il n'existe pas de savoir qui soit sup√©rieur aux autres, et que chacun est libre de penser ce qu'il veut, de le d√©couvrir √† sa mani√®re et de le faire conna√ģtre comme il en a envie. C'est donc une mani√®re de refuser l'autorit√© intellectuelle non-consentie : autrement dit, l'autorit√© des professeurs, l'autorit√© des penseurs, des intellectuels, des experts, des gens bien-pensants, de la science, du bon go√Ľt,¬†c'est¬†aussi refuser le¬†conformisme des foules, l'opinion de la masse, etc.

C'est √©galement une mani√®re de refuser toute forme de norme intellectuelle non consentie et impos√©e. Ce qui revient √† dire qu'on peut transmettre le savoir n'importe comment (de mani√®re alternative), et qu'on peut le construire de mani√®re ordonn√©e ou d√©sordonn√©e, avec des erreurs ou sans erreurs, et que √ßa n'a gu√®re d'importance. Mais,¬†en tous les cas, le savoir ne peut √™tre impos√©, il doit √™tre ouvert √† la critique, √† la r√©flexion, √† toutes sortes de d√©lires et de conceptions oppos√©es et absurdes, et surtout on doit pouvoir y adh√©rer librement. Peut importe qu'on pense bien, mal, juste ou¬†faux. Ce n'est pas une raison suffisante pour¬†imposer par la force un point de vue (rejet de la transmission coercitive du savoir). Imposition qui se fait d'ailleurs le plus souvent avec l'appui d'institutions coercitives (l'√©cole, l'universit√©, les institutions religieuses, la science, etc.) ou par le biais de la pression du groupe auquel on appartient. C'est donc¬†une attitude r√©tive contre les institutions qui g√®rent et dispensent le savoir, qui hi√©rarchisent les individus (notations, nombre de publications, dipl√īmes, statuts hi√©rarchis√©s, etc.), qui ferment l'acc√®s √† la production du savoir avec l'appui de l'Etat (dipl√īmes, corporations, cours magistraux : par cons√©quent, l‚Äôanarchisme √©pist√©mologique est un mouvement qui d√©fend la s√©paration de la science et de l'Etat), ou qui pr√©tendent fonder leur action sur un savoir qui serait sup√©rieur aux autres.

Et c'est encore bien d'autres choses.

Mais revenons √† notre sujet, ce n'est qu'√† partir du moment o√Ļ il refuse le pouvoir des experts que l'anarchisme √©pist√©mologique devient une th√©orie politique qui se diff√©rencie pleinement de certaines branches de l'anarchisme politique. Je m'explique. Qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui est faux ? Qu'est-ce qui est bon ou mauvais ? L'anarchisme √©pist√©mologique ne donne qu'une r√©ponse √† ces questions : nul ne le sait¬†avec certitude. Donc,¬†partant de l√†, tout le monde doit pouvoir donner son avis √† √©galit√© sur des sujets graves, futiles ou autres. Non seulement, la construction du savoir doit √™tre d√©mocratique et libre, mais de plus, chacun doit √™tre libre de participer aux d√©cisions de la collectivit√© et il n'y a aucune raison de laisser aux experts le soin d'organiser et de diriger nos vies, et donc encore moins de faire confiance aux textes des grands auteurs anarchistes. ¬† Comme le dit Feyerabend, "les experts sont pay√©s par les citoyens, ils sont leurs serviteurs et non leur ma√ģtres, et ils doivent √™tre surveill√©s par les citoyens au m√™me titre que les urbanistes, les installateurs, les politiciens et autres personnes au service de la communaut√©." et, autre phrase-cl√© de Feyerabend :

pouvons-nous continuer √† √©couter nos intellectuels alors que nous savons pertinemment qu'ils ne font que noyer des probl√®mes humains √©l√©mentaires sous des th√©ories inutiles et remplacer la vie dans son ensemble par des mod√®les na√Įfs (marxisme, sch√©mas √©volutionnistes, etc.), est-il tol√©rable de continuer √† vivre sous la domination d'un savoir qui ne reconna√ģt pas les principaux motifs de paix (...) et porte donc sa part de responsabilit√© dans la d√©vastation de notre existence ?

Donc la question est lanc√©e. Faut-il r√©ellement croire certains anarchistes politiques (pas tous √©videmment) quand ils pr√©tendent savoir quelle direction doit suivre la soci√©t√© (et c'est encore plus le cas pour les anarcho-capitalistes¬†ou les anarcho-primitivistes), et quand ils veulent soumettre la soci√©t√© √† l'emprise de la Raison et de la Science ?¬†Cette question a une¬†importance pratique et politique. Il faut se¬†souvenir que pendant des d√©cennies, des pays entiers ont v√©cu sous la domination d'une doctrine marxiste qui s'√©tait transform√©e en dogme scientifique. Et aujourd'hui, le monde irait probablement mieux si les √©conomistes ne nous noyaient pas sous des √©quations herm√©tiques en nous affirmant que le march√© est le seul syst√®me et le meilleur des mondes possibles. ¬† Bien s√Ľr, une critique vient naturellement : si on permet au premier venu de s'exprimer au m√™me titre que les institutions l√©gitimes, ne va-t-on pas l√©gitimer des doctrines peu fr√©quentables comme des pseudo-sciences (l'astrologie) ou des religions ?¬†Pour les pseudo-sciences, l'anarchisme √©pist√©mologique est une v√©ritable aubaine, elles peuvent d√©fendre leurs conceptions irr√©alistes, voire dangereuses, en toute tranquilit√©. Et bien peut-√™tre !¬†Mais de toute mani√®re, les institutions cens√©es contr√īler le savoir ne nous ont jamais mis √† l‚Äôabri des d√©rives id√©ologiques. Bien au contraire ! Peut-on dire que les institutions religieuses nous ont mis √† l‚Äôabri du dogme ?! Non ! Elles ont engendr√© l'inquisition, la terreur et la r√©pression des pens√©es religieuses contestataires.¬†Le vrai probl√®me c'est donc surtout qu'en censurant ces doctrines, on ne fait pas confiance aux citoyens, on ne leur laisse pas le choix. Or, le plus probable, c'est que si ils sont raisonnables, et ils le sont pour la plupart, ils adh√©reront spontan√©ment √† la pens√©e la plus raisonnable. Par contre, si ils veulent continuer √† croire que la terre est une orange, c'est leur droit !

Autre question. Les organisations anarchistes (les FA, les squats, etc.) sont-elles r√©ellement des lieux de libre expression, de participation libre et de construction libre du savoir ? Moi, et je ne parle que pour les endroits que je connais, car il y a tr√®s certainement des micro-structures super chouettes, ma r√©ponse est non. Et c'est un non ferme, d√©finitif et clair. Non, √† l'heure actuelle, les endroits o√Ļ j'ai √©t√© ne sont pas des lieux de libre expression, des paradis du d√©lire et de la r√©flexion libre. Non, ce ne sont pas des lieux o√Ļ tout peut √™tre remis en cause, o√Ļ tout le monde peut monter son projet et √™tre suivi. Car ce sont avant tout des lieux o√Ļ un noyau d'habitu√©s diffuse une pens√©e pr√©-√©tablie, essaie de l'appliquer, et se gardent bien d'entrer dans sa conception. Et d'ailleurs, aucune personne qui fr√©quente ces endroits n'entre dans sa conception. Car ce droit est r√©serv√© √† une √©lite (celle qui peut publier √† l'Agone par exemple). En fait, si √ßa semble √©voluer, c'est surtout parce qu'il y a des modes qui nous viennent des Etats-unis, et que nous les copions. Voil√† tout !¬†C'est vrai qu'au fur et √† mesure, un savoir pratique finit par se former, savoir qui consiste √†¬†organiser les concerts, √† g√©rer le travail commun, mais qu'est-ce qui le diff√©rencie de celui qui est propre √† d'autres micro-structures associatives ?

Je crois que la question fondamentale c'est donc de savoir si il ne vaut pas mieux vivre et penser librement, plut√īt que de d√©fendre des id√©es qui pr√īnent la libert√© sans √™tre libre soi-m√™me.

L'anarchisme épistémologique a au moins le mérite de soulever cette question.

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