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Finalité et légitimité des espaces de gratuité

Titre: Finalité et légitimité des espaces de gratuité
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 09-04-2016
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert / Licence: Licence culturelle non-marchande



Résumé: Quelles sont les finalités collectives, individuelles des espaces de gratuité ? Sont-ils légitimes au regard de certains objectifs sociaux, éthiques, etc. ? Article créé en 2012 mais entièrement remanié en 2016






Les espaces de gratuité (EDG) ont de nombreux usages (les pratiques concrètes qu'ils permettent, ce qu'on en fait), finalités (ce qu'on souhaite en faire, ce à quoi on veut que cela serve) et formes dans leur mise en oeuvre (temporaire ou non, collective ou non, discriminatoire ou non, etc.). Chacun interagit en effet à sa manière avec différents types d'espaces et poursuit ce faisant ses propres finalités. Certains le font pour des raisons écologiques et se transforment au fil des années, en récupérateur passionné, d'autres pour des raisons sociales, et sont plus enclins à donner qu'à prendre, croyant ainsi aider les personnes démunies. D'autres utilisent un EDG pour leur propre intérêt économique (revente).

Cette pluralité des finalités est un atout. Chacun a les siennes, chacun développe des comportements spécifiques, mutuellement complémentaires, et c'est tant mieux ! En conséquence, l'avantage des espaces de gratuité est qu'il n'est pas nécessaire de faire part de ses motivations pour y participer. Et toute sélection des personnes sur les motivations est à proscrire.

Mais la légitimation des EDG, en tant que pratique sociale, suppose qu'on soit capable d'argumenter en leur faveur, d'extérioriser la finalité subjective pour qu'elle acquiert le statut d'évidence partagée. Il faut pour cela établir et mettre en relief des liens de causalité entre la réalisation des EDG et certains objectifs attendus - par exemple, des objectifs macro-économiques.

Passons donc en revue, dans cet esprit, quelques-unes des finalités possibles ainsi qu'une partie des arguments avancés, ou qu'on pourrait avancer, pour les justifier, les promouvoir, les légitimer1.

Finalités pour qui ?

Pour être rigoureux, il faut distinguer plusieurs finalités :

  • les finalit√©s des non-usagers, et des anti-EDG, c'est √† dire de ceux qui n'√©changent pas, ne veulent pas √©changer de cette mani√®re et ne veulent pas que d'autres √©changent de cette mani√®re,
  • les finalit√©s des usagers des EDG, ce qui les pousse √† agir √† titre priv√© : finalit√©s pouvant √™tre pratique et id√©ologique,
  • les finalit√©s de ceux qui les cr√©ent, les maintiennent, qui en assurent la gestion,
  • les finalit√©s globales suppos√©es, c'est √† dire, celles qui les l√©gitiment au niveau de l'action collective.

Dans la suite, on s'intéresse essentiellement aux finalités globales supposées.

Finalité écologique.

Arguments des pros (les EDG sont bénéfiques pour l'environnement)

Argumentation

Argument principal : un système d'échange non-marchand favorise davantage le recyclage et le réemploi des objets qu'un système d'échange marchand.

Avec pour hypothèse sous-jacente que le recyclage et le réemploi sont écologiquement bénéfiques !

Cette argumentation repose implicitement sur l'id√©e que l'√©change marchand constitue un frein et un co√Ľt √† la remise en circulation des objets. Voici quelques-unes des hypoth√®ses sur lesquelles elle s'appuie.

  • 1.1. Le r√©emploi est limit√© par le prix qui constitue une barri√®re dans l'acc√®s aux biens,
  • 1.2. Le r√©emploi est limit√© par les actes administratifs, les ressources immat√©rielles mobilis√©es, les rituels qui entourent un acte marchand et les r√®gles de Droit, qui peuvent potentiellement cr√©er des probl√®mes de responsabilit√©.
  • 1.3. Le co√Ľt physique et √©conomique du r√©emploi peut √™tre alourdi par l'ensemble des processus, dont ceux qu'on vient d'√©num√©rer, n√©cessaires √† leur incorporation dans un syst√®me d'√©change marchand, ou industriel. L'implantation d'EDG locaux, facilement accessibles pour ceux qui veulent d√©poser ou r√©cup√©rer des objets para√ģt mieux adapt√©e √† un r√©emploi et √† un recyclage √©thique et √©cologique.
  • 1.4. Le circuit traditionnel : achat > usage > poubelle freine le r√©emploi des objets. En effet, les poubelles sont peu propices au r√©emploi et au recyclage. Les objets √©tant jet√©s en vrac :
    • ils s‚Äôab√ģment les uns au contact des autres (t√Ęches, salissures alimentaires, etc.),
    • ils sont potentiellement non-hygi√©niques, et l'activit√© de r√©cup√©ration comprend certains risques,
    • ils sont difficilement triables,
    • ils sont peu transparents et rep√©rables : sauf travail patient d'arch√©ologue ou de r√©cup√©rateur passionn√©, on ignore le plus souvent quel est le contenu d'une poubelle,
    • ils ne sont pas valoris√©s (au contraire !!),
    • leur r√©cup√©ration est rendue difficile par l'existence de freins culturels,
    • ils ne sont pas centralis√©s, temporellement et spatialement ; r√©cup√©rer les objets demande alors une forte d√©pense d'√©nergie !

Sur la base de ces hypoth√®ses, un EDG est √©cologiquement souhaitable sur de nombreux aspects : il favorise un r√©emploi ou un recyclage des objets plus rapide, plus efficace, ou tout au moins, plus simple, et il permet de centraliser les lieux de d√©p√īts et de r√©cup√©ration.

On peut ajouter d'autre arguments:

  • 1.5. L'entassement des objets dans un EDG renforce la prise de conscience relative √† la destruction et au non-usage des objets courants,
  • 1.6. Dans certains cas, il favorise la r√©alisation d'activit√©s mutuelles, de cr√©ation, permettant le recyclage et un meilleur usage des objets.
  • 1.7. La gratuit√© permet de s'affranchir du travail marchand, qui g√©n√®re intrins√®quement de nombreuses nuisances environnementales.

Inscription sociale

Empiriquement, la finalit√© environnementale est fr√©quemment avanc√©e par les usagers. Elle l'est √©galement par des organisateurs d'espaces de gratuit√©, entres autres, des organisations sp√©cialis√©es dans la gestion des d√©chets2 qui y trouvent peut-√™tre un un int√©r√™t √©conomique : r√©duire le co√Ľt de traitement des d√©chets. Il est important de souligner que la gratuit√© n'est, pour les organisations de ce type, qu'une modalit√© possible de redistribution des objets encore fonctionnels, et non une fin en soi (exemple, le dispositif Trokali, √† La R√©union, fond√© sur le troc.). Le caract√®re non-marchand para√ģt alors presque secondaire. Le crit√®re d√©terminant √©tant son efficacit√© en ce qui concerne les pratiques de r√©emploi des objets.

Argument des antis (les EDG sont néfastes pour l'environnement)

Argumentation

Plusieurs arguments :

  • 2.1. Les usagers ne prennent pas soin de ce qui est gratuit. Par exemple, s'ils acqui√®rent des habits gratuitement, ils les jettent d√®s qu'ils sont t√Ęch√©s. Par cons√©quent, les EDG s'opposent √† un usage durable des ressources.
  • 2.2. Les ressources naturelles gratuites risquent d'√™tre pill√©es. Ce qui peut conduire √† leur extinction. Il est donc souhaitable de privatiser ces ressources, ou d'en limiter l'acc√®s.
  • 2.3. Au m√™me titre que l'acte de jeter, l'acte de donner conduit √† des comportements √©cologiquement irresponsables. On jette ou on donne ce qui fonctionne encore, pour racheter du neuf. Le risque est alors que les EDG d√©culpabilisent ces comportements de consommation irr√©fl√©chis et √©cologiquement n√©fastes.
  • 2.4. L'acquisition de ressources gratuites n'est pas antinomique √† des comportements de consommation √©cologiquement n√©fastes. D'une part, cela d√©courage l'auto-production et l'acquisition de ressources locales. D'autre part, cela peut conduire √† des comportements similaires √† ceux qu'on observe dans un cadre marchand, comme l'accumulation excessive, la surconsommation par exemple.
  • 2.5. La gratuit√©, dans les faits, constitue un puissant frein √† l'acquisition des ressources, du fait de barri√®res psychologiques et culturelles.

Inscription sociale

Les arguments 2.1. et 2.2. sont extrêmement courants. J'ai pu entendre le premier professé par divers adversaires des EDG. Le deuxième constitue un des socles de la micro-économie de l'environnement, favorable à la privatisation des biens publics.

Quant aux arguments 2.3. et 2.4., je les ai entendus de la part de squatteurs qui utilisent régulièrement des EDG3.

Indirectement, l'argument 2.5. est souvent avanc√© par les usagers, par exemple, quand ils affirment qu'ils ne veulent pas prendre des objets dans un EDG parce que : ¬ę √ßa fait pauvre ¬Ľ, ¬ę ils pr√©f√®rent le laisser aux pauvres ¬Ľ, ¬ę ils ont honte ¬Ľ, etc.

Dans les faits...

L'argument 2.5. para√ģt incontestablement vrai, aussi gr√®ve-t-il lourdement la fonction environnementale des EDG. Toutefois, en pratique, on s'aper√ßoit que des revendeurs n'h√©sitent pas √† en prendre des affaires en grande quantit√©, √† destination, par exemple, des vide-greniers, et, par cons√©quent, facilitent indirectement le travail de r√©emploi !

L'argument 2.1., selon lequel on ne prend pas ¬ę soin ¬Ľ (maintenance, r√©parations, entretien, etc.) de ce qui est gratuit n'a gu√®re de fondements empiriques et repose sur une confusion entre les processus d'achat, d'acquisition et de consommation. Le fait d'h√©riter gratuitement d'une maison (par exemple), n'implique nullement qu'on en prendra pas soin ! Il faut distinguer, √† cet √©gard, le fait d'√™tre propri√©taire et le fait d'acheter.

Ce qui revient à poser deux questions fondamentales :

  • Prenons-nous davantage soin d'un bien qui est √† nous, qui est √† autrui ou qui est public4 ?
  • Prenons-nous davantage soin d'un bien que nous avons acquis √† titre on√©reux, qu'on nous a donn√© (avec ou non demande de notre part, et dans tel ou tel contexte social de don), que nous avons trouv√©, que nous avons re√ßu de force ?

Les réponses à ces questions sont difficiles à établir. Le soin apporté à un objet dépend de nombreux paramètres objectifs et subjectifs (représentation des paramètres objectifs, qui peut être socialement déterminée) : rareté, disponibilité, désir exprimé envers ce bien, capacité à réparer le bien, obsolescence programmée, nature de l'échange entre deux personnes, etc. Par exemple, si un objet est abondant et interchangeable, il est probable, en effet, qu'il donne lieu à des comportements de gaspillage. Seulement, dans ce cas, le prix, à priori bas, ne constituera pas une entrave à ces comportements. Tout au plus les freinera-t-il. C'est ce qu'on observe empiriquement pour de nombreuses ressources (habits, poches, etc.). Autre exemple, un objet reçu en cadeau peut faire l'objet d'un soin attentif, voire de comportements d'échange spécifiques. Comme il a été donné, on ne veut pas le vendre, ou on veut le redonner.

Concernant l'argumentation 2.2., à savoir, le pillage des biens publics, elle pose également une question de fond :

Un bien est-il davantage acquis, consommé, utilisé, quand il est public, gratuit ?

En première analyse, plusieurs facteurs déterminent ces comportements d'acquisition ou d'usage :

  • La pr√©sence d'un march√©, parall√®lement √† l'EDG, peut conduire √† des comportements d'acquisition - revente. Toute la question, dans certains cas, est de d√©terminer √† quel moment le volume des √©changes non-marchands p√Ętit de l'accroissement du volume des √©changes marchands. L'augmentation du volume des √©changes non-marchands g√©n√®re probablement une baisse du volume des √©changes marchands pour la satisfaction de certains besoins, mais n'y a-t-il pas alors un report des √©changes marchands sur d'autres ressources, sur la satisfaction d'autres besoins ? La question est complexe et pourrait donner lieu √† une recherche sp√©cifique.
  • La nature de la ressource : un bien durable, qui n'est pas d√©truit √† l'usage ne g√©n√®re pas les m√™mes probl√®mes qu'une ressource naturelle, d√©truite √† l'usage ou lors de l'acquisition,
  • La limitation naturelle des besoins suffit, dans de nombreux cas, √† limiter l'usage d'une ressource publique,
  • Les comportements d'acquisition peuvent √™tre d√©connect√©s des usages. C'est le cas, par exemple, pour les biens collectionn√©s.
  • Les facteurs culturels et biologiques d√©terminent en grande partie, d'une part, la nature des besoins (certaines ressources alimentaires sont totalement ignor√©es, car m√©connues ou d√©valoris√©es, certaines ressources cr√©ent des comportements d'addiction), d'autre part, les comportements d'acquisition et d'usage socialement consid√©r√©s comme normaux, permis, face √† une ressource.
  • Encore une fois, il ne faut pas confondre, le mode d'appropriation et le mode d'√©change, l'acquisition et l'usage, la propri√©t√© et l'achat. Une ressource peut √™tre privatis√©e, mais redistribu√©e, √©chang√©e, sur le principe du don ou du pr√™t. Auquel cas, il n'est pas √©vident que ce soit le principe de gratuit√©, qui implique l'√©change, qui soit en cause dans le pillage d'une ressource.

Finalité décroissante (les EDG favorisent la décroissance)

Argument des pros

Argumentation

Les EDG peuvent co√Įncider avec les finalit√©s des partisans de la d√©croissance. L'argumentation s'appuie sur l'hypoth√®se qu'une EDG limite potentiellement les achats, la consommation d'objets et la production d'objets neufs (via le r√©emploi), et donc, indirectement, la croissance des √©changes marchands.

Sans surprise, l'argument est assez proche de ceux qui maintiennent ou utilisent les EDG à des fins écologiques.

Inscription sociale

Elle est difficile √† √©valuer dans la mesure o√Ļ le mouvement pour la d√©croissance est disparate.

Argument des antis

Argumentation

A nouveau, le mouvement étant hétéroclite, et la notion de décroissance étant polysémique, on ne peut qu'extrapoler quelques argumentations possibles. Par exemple :

  • la gratuit√© dope la consommation et conduit √† des comportements d'accumulation irresponsables.
  • une √©conomie fond√©e sur la gratuit√©, au moins la gratuit√© totale, serait utopique, irr√©aliste.

Inscription sociale

Si la d√©fense de la gratuit√© est rencontr√©e ici ou l√† dans le mouvement pour la d√©croissance, la tendance de fond qui pr√©vaut demeure la d√©fense d'un syst√®me √©conomique fond√© sur une √©conomie marchande sobre et √† taille humaine (des micro-entreprises, des SEL) appuy√©e par un √Čtat providence redistribuant gratuitement les fruits de la richesse. Un syst√®me √©conomique fond√© sur des √©changes non-marchands r√©ticulaires est rarement d√©fendu quand il n'est pas carr√©ment attaqu√©, faisant √©cho √† une tendance id√©ologique tr√®s technophobe. Songeons pour s'en convaincre √† la position tr√®s n√©gative de la revue La D√©croissance sur le logiciel libre !

Dans les faits...

Voir le paragraphe finalités écologiques.

Finalité sociale

Arguments des pros (les EDG concourent à la réalisation d'objectifs sociaux)

Argumentation

Essentiellement, il existe deux arguments :

  • Un EDG permet √† des personnes d√©munies de disposer de ressources gratuitement. Ce qui am√©liore leur niveau de vie. Le seul co√Ľt support√© par les personnes en situation de pr√©carit√© sociale, qui n'est d'ailleurs pas n√©gligeable et pourrait √™tre r√©duit via des dispositifs mobiles, √©tant le d√©placement jusqu'√† l'EDG.
  • Autre argument, un EDG cr√©e du lien social, en permettant √† des habitants d'un quartier, d'un village, de se rencontrer.

Inscription sociale

L'argument EDG = charité est très souvent avancé, surtout par les donneurs qui, lorsqu'ils cèdent des affaires, espèrent aider des personnes dans le besoin.

Une partie des personnes qui maintiennent les EDG prend acte de ce fait, et distribuent les ressources gratuitement en fonction du revenu des acquéreurs et des usagers potentiels.

Arguments des antis

Argumentation

  • Les EDG incitent certaines personnes d√©favoris√©es √† accumuler chez elles des biens en grande quantit√©.
  • La gratuit√© d√©responsabilise, elle pousse √† ne pas prendre soin des choses mat√©rielles, et √† fuir le travail (tout devient trop facile).

Inscription sociale

L'argumentation est courante dans les associations caritatives qui préfèrent parfois faire payer une somme modique aux personnes démunies pour les responsabiliser.

Dans les faits...

Le phénomène d'accumulation peut être observé occasionnellement5. Pour autant, est-ce généralisable et peut-on affirmer que le besoin irrépressible d'accumulation est lié au niveau social ?

La pratique prouve que des personnes ¬ę d√©favoris√©es ¬Ľ utilisent les EDG, ce qui tendrait √† accr√©diter les th√®ses des ¬ę pros ¬Ľ.

L'argument du lien social est contestable, dans la mesure o√Ļ un EDG g√©n√®re des types de comportements tr√®s h√©t√©rog√®nes, allant de la concurrence entre chineurs √† la discussion devant un magasin gratuit, en passant pas le lien qui peut se cr√©er via un objet nomade.

Finalité marchande

Argument des pros (les EDG sont favorables au développement du marché)

Argumentation

Il existe un embryon de littérature sur les avantages de la gratuité pour les acteurs marchands. Essentiellement, on rencontre trois grandes familles d'arguments.

  • Les EDG permettent de se procurer des ressources √† faible co√Ľt pour effectuer de la revente, ou, √©ventuellement, de se regrouper en mutualisant des ressources pour concurrencer un adversaire (argumentation courante, dans un autre contexte, qui est celui de l'open source).
  • Ils attirent une client√®le, lorsqu'ils sont coupl√©s √† un service marchand, ou am√©liorent ce service, ou, ils permettent de faciliter la diffusion de biens dont on souhaite propager l'usage (effet r√©seau).
  • Il peut √™tre √©conomiquement plus int√©ressant de donner que de vendre pour des biens ayant une utilit√© n√©gative (stockage difficile) ou une valeur d'√©change n√©gative (biens difficiles √† revendre, voire √† jeter). Il y a alors deux cas de figures. Les EDG centralis√©s, comme les magasins gratuits, pr√©sentent un avantage pour le donneur : ils ne n√©cessitent pas de trouver un acqu√©reur au pr√©alable, ce qui r√©duit les co√Ľts de transaction. Dans certains cas, ils peuvent √©galement √™tre avantageusement situ√©s par rapport aux espaces d√©di√©s √† recevoir des affaires que les personnes ne souhaitent plus conserver √† leur domicile. Deuxi√®me cas de figure, les EDG d√©centralis√©s, comme les sites de dons, permettent parfois de renvoyer √† l'acqu√©reur les co√Ľts li√©s au d√©placement de la ressource. Notamment pour les objets encombrants.

Notons que le deuxième argument concerne surtout les créateurs et mainteneurs d'EDG, tandis que le premier peut potentiellement concerner tous les usagers.

Inscription sociale

Les trois arguments ne sont pas rares, mais le premier est rarement affirmé publiquement.

Le troisième est couramment avancé par les usagers qui considèrent les EDG comme un bon outil pour se débarrasser d'objets qu'ils ne souhaitent plus conserver à leur domicile.

Argument des antis (les EDG nuisent au développement du marché)

Argumentation

L'argument principal est que les EDG concurrencent les acteurs marchands en réduisant les débouchés potentiels pour la vente. Autrement dit, ils cassent le marché.

Dans un autre domaine, très différent, celui des SEL, on rencontre un autre type d'argumentation : les EDG sont à proscrire car, se fondant sur des échanges sans obligation de contre-partie définitive, ils ne créent pas la dette symbolique qui est nécessaire à la création du lien social.

Inscription sociale

L'argumentation est courante, mais √©tonnamment, elle n'est pas forc√©ment prof√©r√©e par ceux qui per√ßoivent les EDG comme une menace pour leur activit√© marchande. Elle semble plut√īt rattach√©e √† des pr√©suppos√©s id√©ologiques et politiques.

L'argumentation des s√©listes a longtemps √©t√© pr√©dominante dans les SEL, mais elle tend aujourd'hui √† dispara√ģtre ; la pratique des gratif√©rias √©tant incorpor√©e dans les SEL.

Dans les faits...

  • L'acquisition gratuite d'une ressource induit-elle syst√©matiquement le ¬ę non-achat ¬Ľ d'une ressource du m√™me type, ou d'un autre type ? Difficile de r√©pondre, mais en r√®gle g√©n√©rale, l'acquisition gratuite n'emp√™che pas l'achat - quoiqu'elle puisse parfois g√©n√©rer un encombrement qui emp√™che l'acquisition d'autres ressources. En tous les cas, si elle impacte sur la satisfaction de certains besoins, elle n'impacte pas sur l'ensemble des ressources mon√©taires disponibles pour l'achat sur un march√©, par d√©finition !
  • Il ne fait aucun doute que les EDG, centralis√©s ou r√©ticulaires comme les sites de dons, sont utilis√©s par des revendeurs. Reste √† d√©terminer dans quelle proportion ! Ce qui est difficile car les revendeurs √©vitent soigneusement le sujet...
  • Des EDG compl√©mentaires √† un service marchand peuvent se rencontrer dans des caf√©s associatifs, par exemple.

Finalité ludique et artistique

Arguments des pros (les EDG sont un loisir, un art)

Argumentation

Les EDG sont funs ! Il est tr√®s marrant de trouver des objets, de chiner, de cueillir, etc. C'est un plaisir en soi. D'ailleurs, les enfants adorent ! Les gratif√©rias, par exemple, ressemblent un peu √† un grand no√ęl, o√Ļ tout le monde s'offre des cadeaux !! Et puis, donner est un plaisir, autant que recevoir ou faire une trouvaille gratuite. Ceci est vrai, √©galement, pour les objets nomades. Trouver un livre en bookcrossing sur un banc est tr√®s amusant.

Au passage, ces aspects funs des EDG rendent le syst√®mes d'√©changes non-marchands viables, en g√©n√©rant des motivations des deux c√īt√©s de l'√©change, aussi bien dans l'acte de donner, que dans celui de recevoir.

Pour ce qui est de l'art, voir les articles Art de rue fonctionnel et Art gratuit.

Inscription sociale

Les usagers des EDG mettent très souvent en avant les dimensions ludiques.

L'aspect artistique en est au stade expérimental, voire conceptuel.

Arguments des antis (les EDG ne sont pas ludiques)

Argumentation

L'argument revêt plusieurs formes :

  • les EDG sont souvent sales, malsains...
  • les EDG peuvent √™tre per√ßus comme des lieux favorisant la fain√©antise, la d√©bauche, la perversion, etc.
  • En ce qui concerne les finalit√©s des organisateurs, ils peuvent en avoir marre de les maintenir, de les ranger, etc. !

Inscription sociale

Les deux premiers arguments peuvent facilement se rencontrer chez des personnes conservatrices, tant à gauche qu'à droite !

Le troisième argument est fréquemment entendu.

Dans les faits...

Il est ind√©niable que les EDG ouverts sont complexes √† g√©rer. Certains t√Ęches sont r√©barbatives et p√©nibles. Mais tout d√©pend de la formule adopt√©e. Un magasin gratuit ouvert en permanence donne lieu √† des d√©gradations fr√©quentes, √† l'instar de n'importe quel espace public. Il en va de m√™me pour les jardins libres.

Les deuxi√®me argument est s√Ľrement vrai en partie, mais tant mieux !

Finalité non-marchande

Arguments des pros

Argumentation

Sur le plan de la finalité globale supposée, on peut rencontrer cette argumentation : les EDG permettent de développer les échanges non-marchands, de développer une économie fondée sur la gratuité et les interactions réticulaires, en favorisant le don désintermédié entre des personnes intéressées, et en permettant de se procurer plus aisément des ressources gratuites.

Sur le plan des finalités individuelles, les EDG sont généralement perçus par les usagers comme une possibilité de se fournir des ressources gratuitement, comme une alternative à l'achat pour satisfaire leurs besoins.

Cette argumentation est également valable pour les organisateurs des EDG, qui peuvent trouver un intérêt indirect à l'organisation d'EDG.

Inscription sociale.

Cette argumentation est rarement avancée, tant les organisateurs d'EDG que les usagers, préférant mettre en avant les aspects caritatifs, révolutionnaires, des EDG.

Argument des anti (les EDG ne favorisent pas les échanges non-marchands)

Trois argumentations principales :

  • Une famille d'arguments vise non pas les EDG dans leur ensemble, mais certains types d'EDG fond√©s sur certaines modalit√©s d'√©change. Par exemple, les EDG interm√©diaris√©s et hi√©rarchiques (distinction marqu√©e entre les statuts de receveur et de donneur) peuvent √™tre consid√©r√©s comme contraire √† un certain mod√®le de l'√©change non-marchand, libre et r√©ticulaire. Il en va de m√™me pour les espaces de gratuit√© g√©r√©s par les pouvoirs publics qui peuvent donner lieu √† d√©bat (sont-il vraiment gratuits puisque financ√©s par l'imp√īt ?).
  • Le fait de faciliter ou de d√©complexer l'acte de don, corr√©l√©, bien souvent √† l'acte de jeter, de se d√©barrasser, entretient le cycle pervers acheter > consommer > jeter. En ce sens, il vaut mieux encourager la r√©cup√©ration, que le don. Mais sym√©triquement, la gratuit√© et l'ouverture totale d'espaces de gratuit√© peuvent favoriser des comportements d'accumulation effr√©n√©s qui nuisent aux √©changes non-marchands, en r√©duisant la disponibilit√© des ressources gratuitement accessibles.
  • La r√©cupe entre parfois en concurrence avec l'auto-production. Elle peut alors rendre d√©pendant par facilit√© et aller √† l'encontre d'une plus grande sobri√©t√©, d'une limitation plus marqu√©e des besoins.

Inscription sociale.

Elle est plut√īt rare.

Dans les faits...

On ne dispose pas suffisamment de données pour déterminer si les EDG favorisent - et si oui, lesquels, et quels types d'échange - les échanges non-marchands. Il faudrait pour cela pouvoir mesure les volume des échanges non-marchands et le comparer au volume des échanges marchands sur une durée déterminée, dans un espace déterminée, pour une quantité de biens déterminés, etc. Ce qui est très difficile.

Finalité anti-marchande

Finalité des pros (les EDG sont une arme contre le capitalisme, la marchandisation)

Argumentation

Les EDG sont une atteinte √† la logique capitaliste qui pr√©vaut dans nos soci√©t√©s. Ils permettent d'aller √† contre-courant d'un mod√®le dominant destructeur o√Ļ tout s'ach√®te et tout se vend. Ils conf√®rent en outre plus d'autonomie aux acteurs.

Inscription sociale

Elle a probablement été la première argumentation, et elle est encore très courante. Faut-il rappeler que les zones de gratuité sont initialement apparues dans les squats ? La finalité des organisateurs était donc au départ politique, quoique fortement teintée de certains aspects pratiques : de nombreuses personnes de passage dans les squats oublient leurs affaires ou s'en débarrassent, de nombreux squatteurs pratiquent la récupe, donc ils laissent une partie des affaires en surplus, il est facile de laisser les affaires sur place en cas d'expulsion (on peut entasser sans craindre de devoir tout débarrasser ultérieurement).

Finalité des antis (les EDG sont favorables au capitalisme, à la marchandisation)

Argumentation

D'un point de vue marxiste, il est possible d'affirmer que la gratuit√© r√©sulte d'une concurrence effr√©n√©e entre les firmes, dont p√Ętissent les travailleurs qui cherchent √† vendre le produit de leur travail, ou qui sont exploit√©s. On peut aussi la voir comme une soupape sociale visant √† donner √† la classe laborieuse l'illusion de l'abondance. Autre argumentation possible, la gratuit√© sert √† orienter les classes laborieuses dans des syst√®mes de quadrillage social. L'√©cole, par exemple.

La gratuité ne remet pas forcément en cause la propriété privée et l'échange volontaire. Par conséquent, les adversaires de la propriété privée, ou les apologistes du vol ou du squat, peuvent être indifférents, ou hostiles à ces espaces.

Inscription sociale

C'est un fait que la gratuité a longtemps été mal perçue dans les milieux d'extrême gauche, tout au moins, les non libertaires. La tendance semble toutefois aller en s'inversant.

Quant à la défense du squat ou la critique de la propriété privée, elle impacte peu, dans les faits, sur la position libertaire vis à vis des EDG.

Dans les faits...

On manque de recul pour mesurer l'impact négatif des EDG sur le capitalisme et la mondialisation.

Finalité libérale.

Argumentation des pros (les EDG favorisent les libertés individuelles et collectives)

Argumentation

L'argument est double.

  • Les EDG accroissent le champ des possibles, et par cons√©quent, des libert√©s, en permettant √† tout un chacun de se procurer des ressources librement (gratuitement) et plus facilement.
  • Les EDG facilitent en soi des formes d'√©change comme le don, le pr√™t gratuit, auxquelles nous devons pouvoir nous livrer librement.

Inscription sociale

L'argumentation est rarement avancée.

Argumentation des antis (les EDG limitent les libertés individuelles et collectives)

Argumentation

La gratuité peut éventuellement être considérée comme une entrave indirecte à la liberté de concurrence ou à la liberté de travail.

Inscription sociale

On peut éventuellement rencontrer ces arguments chez des professionnels.

Dans les faits...

En ce qui concerne la liberté de travail, comme c'est le cas en Médecine, par exemple, il existe une confusion entre les conditions d'accès à l'exercice d'une activité et les conditions des modalités d'échange de cette activité (don, vente, contrainte, ...). La liberté d'accès à une activité peut être restreinte pour divers motifs (sécurité des usagers, par exemple), ce qui en soi, est déjà peu libéral, mais il n'y a pas de raisons d'intervenir sur la liberté d'échange. Les personnes étant libres de contracter entre elles selon la modalité qui leur convient le mieux. Par exemple, en vendant des services ou en les donnant.

En pratique, d'un point de vue libéral, l'argument de la concurrence atteint vite ses limites puisque si les personnes sont libres d'agir, elles choisiront selon leur libre-arbitre de fournir des ressources gratuitement, et tant que ce choix sera déterminant, il n'y a pas de raison de les en empêcher. Mieux, les agissement corporatifs qui iraient à l'encontre de cette liberté doivent être vivement combattus.

Autres argumentations

  • Les EDG peuvent √™tre instaur√©s pour limiter des conflits entre populations, Etats, ou du fait de l'impossibilit√© de s'approprier certaines ressources. Exemple : le domaine maritime !
  • Et finalement, √† quoi sert le reste ?!!
 

1 Il faut mettre en garde sur le fait que la plupart des arguments avancés ici sont intuitifs : ils n'ont, pour certains, aucune base empirique avérée, tandis que d'autres n'ont même pas de fondement théorique solide. Une confrontation critique et empirique serait donc nécessaire pour en établir la véracité. Mais ce n'est pas l'objectif de cet article. Ajoutons que l'inscription sociale réelle des finalités et des arguments exposés ici est largement inconnue. L'argument écologique est-il décisif dans les pratiques non-marchandes ? Ou est-ce l'argument pratique qui prévaut ? Actuellement, nous n'en savons rien, et il serait fort intéressant de le déterminer...

2 Voir par exemple, http://www.zonedegratuite.com/.

3 BenjaminGrassineau 13-04-2016

4 En pr√©cisant bien les fronti√®res du ¬ę nous ¬Ľ, individu, endogroupe et des comportements analys√©s.

5 J'ai pu l'observer à Puivert.BenjaminGrassineau 24-05-2016

Cat√©gories: √Čconomie non-marchande



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