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Rationalité économique et gratuité sur Internet: le cas du projet Wikipédia.

Titre: Rationalité économique et gratuité sur Internet: le cas du projet Wikipédia.
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 15-04-2012
Etat de la rédaction: achevé / Droit de rédaction: ouvert / Licence:



En 2001, durant la vague de d√©mocratisation d'Internet, Nguyen et P√©nard [2001, p. 57-58] s'interrogeaient : ¬ę¬†pourquoi Internet comporte-t-il autant d'√©l√©ments de gratuit√© ? Comment expliquer que de nombreux services soient accessibles librement sans contrepartie mon√©taire, qu'il s'agisse d'informations (articles, √©tudes, bases de donn√©es, images), de logiciels, de moteurs de recherche ou de services d'acc√®s au r√©seau ? Cet √©tat de fait constitue une √©nigme¬†¬Ľ.

Questionnement apparemment neutre, mais qui masque en r√©alit√© deux pr√©suppos√©s tr√®s r√©pandus : 1) la gratuit√© est un ph√©nom√®ne rare, anormal, 2) ce partage asym√©trique entre gratuit et non-gratuit est d√©termin√© par des contraintes √©conomiques et techniques ; il repose sur des lois ¬ę¬†naturelles¬†¬Ľ.

Quelle est la validité de ce point de vue ? Internet constitue-t-il vraiment un cas à part ? Faut-il questionner sa gratuité, ou au contraire, le questionnement relatif à cette gratuité ? Un des intérêts d'Internet n'est-il pas de mettre à jour, à travers les interrogations et les critiques qu'il suscite, l'importance et la faiblesse empirique des croyances dominantes relatives à la gratuité ?

C'est en partant de ce positionnement que je voudrais aborder le thème de la gratuité sur Internet. Il ne s'agit plus d'appréhender celle-ci comme une déviance, une énigme, mais de l'étudier hors de tout cadre interprétatif, en tant que donnée brute, et de voir ainsi en quoi elle remet en cause la fiabilité et la validité des croyances dominantes sur la gratuité dans l'économie de marché.

Les croyances dominantes sur la gratuité.

Ces croyances peuvent être ramenées à trois croyances économiques1 fondamentales :

  • C1. Entre deux biens ou services √©quivalents, l'un gratuit, l'autre payant, les usagers choisissent celui qui est gratuit.
  • C2. Les producteurs et les offreurs √©tant ¬ę¬†rationnels¬†¬Ľ, ils ne produisent ni n'offrent gratuitement des biens et des services, sauf si une contrainte ou une r√©mun√©ration indirecte les poussent √† le faire.
  • C3. Il r√©sulte de C1 et C2 que la gratuit√© est un ph√©nom√®ne exceptionnel ou rare, sauf dans des contextes technique ou mat√©riel sp√©cifiques. Par exemple quand le producteur ne peut exclure les usagers, ou d'autres producteurs, de la consommation ou de la production des biens et services. Ce qui recoupe la gratuit√© des services publics : il ne peut y avoir de production de bien public2 sans une contrainte ‚Äď en g√©n√©ral, celle de l'√Čtat. La gratuit√© dans l'√©conomie immat√©rielle : ne pouvant exclure les consommateurs de l'usage des biens immat√©riels, les producteurs se rabattent sur des services annexes3.

En somme, la gratuit√© est contre-nature (voire dangereuse4) et ne peut se penser qu'en rapport avec l'int√©r√™t √©conomique (elle ¬ę¬†cache quelque chose¬†¬Ľ, des int√©r√™ts latents) ou une contrainte patente ou masqu√©e (taxation, externalit√©s, etc.). Examinons la port√©e de ces croyances au regard de l'√©volution d'Internet et de la sph√®re informatique.

Examen des croyances C1 et C3

Prenons tout d'abord la croyance C1. √Ä priori, elle semble √©vidente. Pourtant, il s'av√®re que pour des biens logiciels remplissant la m√™me fonction et de qualit√© proche, les consommateurs (particuliers, professionnels ou entreprises) d√©laissent majoritairement les solutions gratuites5. En particulier dans le secteur des syst√®mes d'exploitation, o√Ļ le choix des solutions payantes concerne plus de 98 % des consommateurs [AT Internet Institute, 2009]. Est-ce un cas isol√© ? Non puisqu'un tel choix, √©conomiquement ¬ę¬†irrationnel¬†¬Ľ, s'observe pour de nombreux biens et services o√Ļ l'√©quivalent gratuit est ais√© √† obtenir ‚Äď et m√™me pour des biens mat√©riels. En particulier dans les services d'h√©bergement6, o√Ļ ceux qui offrent un h√©bergement gratuit peinent parfois √† trouver une demande7. Les zones de gratuit√©, fr√©quentes dans les milieux alternatifs, sont confront√©s √† un probl√®me similaire8. On l'observe aussi dans des r√©seaux de dons sans contre-partie, type Freecycle.

Faut-il en conclure que la comparaison faite par les consommateurs entre des biens et services gratuits et non-gratuits, obéit à une logique distincte de celle entre des biens et services payants ? Qu'elle indique une rupture dans le rapport à l'objet et à autrui9 ? Un saut qualitatif de pratiques, rituels et représentations ? Et donc, que le partage entre le payant et le gratuit s'appuie sur des normes culturelles ?

Examinons maintenant la croyance C3. D'abord, le fait que la gratuit√© d'Internet et de ses contenus se limite √† des contextes techniques sp√©cifiques est loin d'√™tre √©vident. Pour trois raisons. D'abord, cette gratuit√© n'est pas universelle. Des biens et services identiques sont simultan√©ment payants et gratuits sur Internet. Ce que le d√©terminisme technique ne peut expliquer. Ensuite, comme le souligne Bayart [2007], aucune contrainte technique n'impose √† Internet d'√™tre gratuit et de le demeurer10. Il aurait pu, et pourrait tr√®s bien prendre √† l'avenir, la forme d'un r√©seau priv√© et payant. Il faut donc rechercher ailleurs l'origine de sa gratuit√©11. Enfin, des projets issus de la ¬ę¬†culture Internet¬†¬Ľ et fond√©s sur des principes d'organisation en r√©seau, √©closent aujourd'hui dans l'√©conomie mat√©rielle12. Preuve donc, que la gratuit√© ne se limite pas √† l'√©conomie de l'information.

Mais plus g√©n√©ralement, la ¬ę¬†raret√©¬†¬Ľ de la gratuit√© n'a de sens que dans un contexte culturel donn√©. Consid√©rons en effet la gratuit√© comme un fait brut, d√©barrass√© de sa gangue institutionnelle et symbolique, et de tout pr√©suppos√© th√©orique13 ; alors, elle est omnipr√©sente. D√©finie comme un usage ou un transfert de biens et de services sans contre-partie mon√©taire ‚Äď la production √©tant un usage ‚Äď, elle inclut des ph√©nom√®nes aussi vari√©s que le vol, la pollution, la r√©ception d'une balle perdue, l'esclavagisme, le b√©n√©volat, le don, la r√©colte des fruits de la nature, l'usage de services publics, l'enr√īlement militaire, etc. Bref, un champ infini d'actions et d'effets, allant des ¬ę¬†externalit√©s¬†¬Ľ √† l'√©conomie du don en passant par les services publics.

Par exemple, sorti du contexte, en quoi un coup au tennis diff√®re-t-il d'un don gratuit ? Le tennis peut en effet se concevoir comme une ritualisation du don (ou une sublimation) √† travers un ensemble de r√®gles qui le r√©gulent, le finalisent : le don doit √™tre correct (entre les lignes), bien fait, sous peine d'√™tre rejet√© ou renvoy√© ; le joueur doit rendre la balle sous peine de perdre, d'√™tre ¬ę¬†d√©shonor√©¬†¬Ľ !

Cela montre qu'on ne peut comprendre, penser et quantifier la gratuit√©, donc affirmer qu'elle est rare, hors d'un contexte14 culturel, physique et symbolique qui lui donne son sens et sa mesure. Elle ne peut se penser que relativement √† des r√®gles, des croyances qui d√©terminent et d√©finissent l'√©change, la raret√©, ce qui a une valeur √©conomique15. Ainsi, la perception de la gratuit√©, sa l√©gitimit√©, et le partage concret entre le gratuit et le non-gratuit, se modifient au fur et √† mesure qu'on se meut dans l'espace : des activit√©s sociales, il para√ģt normal ou anormal que certaines activit√©s soient gratuites ou ne le soient pas ; des cat√©gories sociales, notamment lorsque des professions revendiquent ou contestent la gratuit√© pour certains biens et services qu'elles produisent ou consomment ; culturel, g√©ographique, historique et symbolique (elle varie suivant la repr√©sentation qu'on en fait).

La gratuité plurielle

Le partage entre le gratuit et le non-gratuit ne peut donc reposer sur des lois ¬ę¬†naturelles¬†¬Ľ, puisqu'il d√©pend du contexte situationnel et culturel, des repr√©sentations et des manifestations complexes de la gratuit√©. La comparaison pertinente ne se situe d'ailleurs peut-√™tre pas entre le gratuit et le payant, mais entre les diff√©rentes gratuit√©s. Par exemple, la gratuit√© des services d'√Čtat, contrainte √† la consommation et/ou √† la production (imp√īt ou contribution forc√©e), diff√®re de celle des projets de la culture libre et ouverte, fond√©s sur le don et la r√©ception volontaires et non contraints, l'ouverture et l'organisation en r√©seau.

D√©finissons pour mettre ce fait en √©vidence quatre types de gratuit√© : la gratuit√© naturelle (qui ne ¬ę¬†r√©sulte¬†¬Ľ pas de l'activit√© humaine), la gratuit√© contrainte (il y a obligation de donner et/ou de recevoir), la gratuit√© marchande (le bien ou le service sont fournis dans le but d'effectuer une transaction marchande) et la gratuit√© en r√©seau (la production et la consommation sont ouvertes, non contraintes, non-marchandes et non-hi√©rarchiques).

Comme le montre le tableau ci-dessous, la gratuit√© se manifeste √† travers des formes tr√®s diversifi√©es, et parfois antagonistes16. Par exemple, la gratuit√© en r√©seau concurrence la gratuit√© de l'√Čtat, en fournissant des alternatives gratuites aux services publics, peu contr√īl√©es, et en rendant certaines fonctions √©tatiques inutiles. De plus, elle r√©duit les rentr√©es fiscales, puisque les √©changes ou transferts gratuits de biens et de services tarissent le volume des ressources disponibles via les taxes ou l'endettement.

Tableau : différentes formes de gratuité

ActivitéGratuité naturelleGratuité contrainteGratuité marchandeGratuité en réseau
AlimentationPlantes sauvages, cueilletteRationnementOffres pour fidéliser l'usagerJardins libres et ouverts
√ČducationApprentissage spontan√©√Čducation nationale, endoctrinementDocuments offerts dans un cours payantForums, Wikip√©dia, Wikiversit√©
CommunicationLangage vernaculaireDroit, comptabilité, propagande, spamsPublicité, informations sur l'échange (prix)IRC, forums, VHF, Citizen-band
MusiqueChant des oiseauxRadio dans la rue, externalités d'un concertDisque promotionnelBoxson
EspaceSol, territoireEspace publicGalerie marchandeTAZ, interstices17
LocalisationSens de l'orientation, repères naturelsCartographie IGN, pharesGoogle Map, enseignesOpenStreetMap, amers
LogementHabitat naturel, grottesFoyers sociaux, squatsLogement gratuit avec services payantsServices d'hébergement, éco-village

La gratuité en réseau dans le projet Wikipédia.

Examinons maintenant la croyance C2 √† l'aune d'une observation du projet Wikip√©dia18. Wikip√©dia est un projet international visant √† produire une encyclop√©die en libre-acc√®s. La gratuit√© y concerne : 1) l'acc√®s √† l'espace de publication qui est mis √† libre disposition des internautes, 2) la participation qui se fait sans contre-partie sous la forme de dons mon√©taires ‚Äď qui constituent les principaux revenus du projet Wikim√©dia qui g√®re les serveurs et la marque ‚Äď ou de contributions √©ditoriales et r√©gulatives, 3) la consommation puisque les contenus sont ¬ę¬†librement¬†¬Ľ disponibles.

Le projet se fonde sur une économie du don, régulée par la gratuité en réseau, selon les principes suivants :

  • La non-r√©mun√©ration. Les contributions sur Wikip√©dia ne donnent pas lieu √† des compensations mon√©taires.
  • La ¬ę¬†non-obligation¬†¬Ľ. Les wikip√©diens ne sont pas contraints de contribuer pour rester dans le projet, ni dirig√©s (non-directivit√©) : on ne leur donne pas d'¬ę¬†ordre¬†¬Ľ de contribution, de t√Ęches √† effectuer et il n'y a pas de ¬ę¬†ligne √©ditoriale¬†¬Ľ. Ph√©nom√®ne permis par l'absence de r√©mun√©ration et de responsabilit√© directe vis √† vis des usagers (√† l'inverse de l'√©change marchand).
  • L'ouverture et le libre acc√®s aux biens et aux outils19. Il concerne les biens culturels, mis sous des licences permissives, l'espace de publication, et les outils de r√©gulation sociale et technique, tels que les statuts ‚Äď hormis certains statuts techniques : administrateurs, bureaucrates...20 ‚Äď, les votes, les ¬ę¬†mod√®les¬†¬Ľ, etc.
  • Le consensus. Dans le principe, il doit r√©guler les prises de d√©cision les plus vari√©es. En pratique, le vote est favoris√©.
  • L'horizontalit√©. Les wikip√©diens sont en situation d'√©galit√© pour le travail √©ditorial et r√©gulatif (patrouilles IRC, rep√©rage du vandalisme, etc.). En particulier, les pages wikis, centre du travail √©ditorial, peuvent √™tre modifi√©es par plusieurs contributeurs.
  • Le pluralisme. Tous les points de vue, soit dans l'espace de r√©gulation, soit dans l'espace de r√©daction proprement dit, doivent √™tre entendus.
  • La faible r√©gulation. Le projet n'a pas de r√®gles fixes, tout contributeur peut les remettre en cause et en proposer de nouvelles.

En somme, le projet fonctionne sans contrainte, sans r√©mun√©ration et sans v√©ritablement de hi√©rarchie. D'o√Ļ une question qui est fr√©quemment pos√©e : pourquoi les acteurs contribuent-ils dans ce contexte (caract√®re collectif des articles et absence de contre-partie mon√©taires et de contraintes) ? Question qui, en accord avec la croyance C1, rattache la motivation et le sens √† l'action √† un cadre interpr√©tatif pr√©d√©termin√©, √† des √©l√©ments ext√©rieurs qui transcendent l'action. Mais ce que montre l'observation du projet, c'est justement que la motivation et le sens de l'action ne peuvent √™tre dissoci√©s du contexte de l'action. Ils se construisent dans la pratique et dans l'interaction des contributeurs, entre eux et avec leur environnement, sur la base de croyances, de routines aussi riches que diversifi√©es. Chaque contributeur d√©veloppe en effet ses propres motivations et invente ses propres comportements, ou les imite, dans une interaction complexe, et √† chaque fois diff√©rente, avec l'outil et les autres contributeurs21. La dynamique des motivations est alors ins√©parable de la dynamique des pratiques et des croyances. Le tout interagissant de mani√®re complexe.

La motivation construite dans la pratique

Prenons un exemple. L'observation de l'historique des contributions des wikip√©diens inscrits sous pseudo montre que beaucoup d'entre eux passent des journ√©es et des nuits enti√®res √† corriger des articles22. Vue de l'ext√©rieur, cette t√Ęche peut sembler r√©barbative. Mais elle prouve surtout que les wikip√©diens sont, bien qu'ils n'aient pas d'obligation de participer, particuli√®rement investis dans leur activit√©. Comment l'expliquer ? Peut-√™tre justement par cette absence qui semble poser probl√®me. Car c'est l'ouverture de l'outil, l'absence de contraintes, la souplesse r√©gulative et la possibilit√© pour les contributeurs de participer √† √©galit√© √† l'activit√© de r√©gulation (prendre des d√©cisions, initier des projets, r√©organiser des espaces, etc.), qui leur permettent de se construire leur activit√©, leur propre sens √† cette activit√© et surtout de s'approprier le projet. Ainsi, le partage des articles n'a pas ¬ę¬†r√©duit¬†¬Ľ les motivations, il les a d√©plac√©es ; et, poussant les contributeurs √† interagir, a induit des formes de r√©gulation sp√©cifiques, tout en cr√©ant le lien social essentiel pour la construction de la motivation collective et individuelle.

Car quelques soient les t√Ęches que les wikip√©diens accomplissent, sans obligations et statuts √©ditoriaux cloisonn√©s, chacun parvient √† se construire un r√īle et un espace priv√© qui lui permettent de s'investir pleinement dans la pratique. Tel le wikignome qui intervient discr√®tement dans des articles pour changer des points de d√©tail, ou ¬ę¬†wikifier¬†¬Ľ les articles ; le wikipompier, qui se fixe comme t√Ęche de d√©samorcer les ¬ę¬†guerres d'√©dition¬†¬Ľ23 ; le patrouilleur RC qui g√®re le vandalisme ; ou encore, le contributeur qui cr√©e des articles de qualit√©. En sachant que tous ces statuts sont interchangeables, non contraints, modifiables et ouverts. Entendons par l√† qu'un wikip√©dien peut inventer de nouveaux statuts, une fonction ou imiter une pratique pr√©existante. La mise en place de projets, la participation aux d√©cisions collectives, la r√©pression du vandalisme, les discussions sur le bistro, le chat sur IRC, la participation aux listes de discussion, la promotion du projet, sont autant d'activit√©s dans lesquelles le wikip√©dien s'investit, s'il le veut24.

La dynamique des motivations

En outre, ces motivations se construisent dans une pratique mouvante, o√Ļ l'entr√©e et la participation dans le projet ne suivent pas une succession lin√©aire repr√©sentations ‚Üí motivations ‚Üí action, mais une trajectoire complexe25. Les motivations et les pratiques √©voluent au cours du temps ; varient en fonction des wikip√©diens et de leur progression dans le projet ; se construisent dans la pratique, dans l'exp√©rience, dans l'interaction ; et se superposent dans diff√©rents plans26.

Dans la trajectoire individuelle, il y a d'abord une ¬ę¬†phase de d√©couverte¬†¬Ľ o√Ļ le contributeur d√©couvre le projet, les outils de travail, les motivations, les classements, les autres wikip√©diens ; puis une phase de participation et √©ventuellement une phase d'abandon. Et tout au long de ces phases, les motivations se transforment. Durant la premi√®re phase, notamment, les wikip√©diens d√©couvrent et s'ins√®rent dans le projet pour am√©liorer des articles (corriger une faute d'orthographe, une erreur flagrante, les cr√©er, les ¬ę¬†d√©simpasser¬†¬Ľ, etc.), par curiosit√©, par enthousiasme face au ¬ę¬†concept¬†¬Ľ, suite √† un ¬ę¬†surf¬†¬Ľ dans l'encyclop√©die pour examiner la qualit√© des contributions, ou plus rarement, par conviction id√©ologique27. Ou pour d'autres motifs. Un wikip√©dien relate ainsi sa premi√®re exp√©rience : ¬ę¬†D'abord je me suis dit "eh! mais √ßa peut pas marcher, doit avoir plein d'articles mal foutus", puis en surfant "c'est dingue, √ßa a l'air pas mal malgr√© tout". J'ai commenc√© anonymement, en √©crivant des conneries et en les admirant sur la page en me disant "et tout le monde peut lire ces conneries", mais depuis, je me suis calm√©.¬†¬Ľ Point int√©ressant, c'est le ¬ę¬†vandalisme¬†¬Ľ qui a motiv√© son entr√©e dans le projet, et le scepticisme qui a renforc√© sa curiosit√©.

On voit donc que la motivation n'est pas li√©e √† un vŇďu ant√©rieur de participation : elle se fait dans la confrontation, l'interaction, et se construit progressivement. Contrairement √† un postulat implicite dans les croyances C1 et C2, il n'y a pas d'ant√©riorit√© des motivations sur l'action, des besoins sur la demande de participation, voire des repr√©sentations sur l'action. Certes, l'entr√©e dans l'activit√© est li√©e √† la proximit√© avec d'autres ¬ę¬†mondes¬†¬Ľ, monde du logiciel libre notamment28, mais celle-ci influe surtout par le biais de l'imitation ou de la conversation qui permettent de prendre connaissance du projet et d'adh√©rer plus facilement √† un certain nombre de normes micro-culturelles (ouverture, horizontalit√©, articles collectifs, consensus, gratuit√©, etc.).

Ensuite, les motivations se modifient quand l'acteur progresse dans le projet, qui lui-m√™me, √©volue au sein d'un contexte dynamique (et ces √©l√©ments interagissent). Les motivations initiales diff√®rent alors de celles de la phases de participation, ou d'abandon29. Ou, pour √™tre exact, une m√™me motivation peut coloniser diff√©rentes phases, et une m√™me phase peut inclure diff√©rentes motivations. Prenons la correction d'une faute d'orthographe. Elle n'ob√©it pas √† une motivation unique, valable pour tous et dans tous les contextes. √Ä l'int√©rieur d'une phase, elle peut √™tre : ¬ę¬†impulsive¬†¬Ľ, le contributeur, habitu√© √† corriger des fautes, en fait de m√™me lorsqu'il en voit dans des articles ; co√Įncider avec la motivation d'√©crire un article ¬ę¬†propre¬†¬Ľ et sans fautes ou d'am√©liorer l'encyclop√©die ‚Äď elle est alors assujettie √† une motivation plus vaste ; correspondre √† une volont√© d'augmenter son nombre de contributions sur le counter edit, etc. Mais les motivations et pratiques peuvent aussi s'√©taler sur plusieurs phases, ou se transformer : au d√©part li√©es √† l'√©criture des articles, elles se d√©portent vers la chasse aux vandales, la progression dans la ¬ę¬†hi√©rarchie¬†¬Ľ des statuts, l'aide √† la r√©solution des conflits, la suppression des pages, etc.

La construction d'un sens à l'action

Il n'y a donc pas une trajectoire-type du wikip√©dien, mais des trajectoires-types qui se dessinent au fur et √† mesure que les wikip√©diens : interagissent et progressent dans les ¬ę¬†classements¬†¬Ľ, contribuant ainsi √† les renforcer ; cr√©ent de nouvelles trajectoires en inventant de nouvelles pratiques, de nouveaux domaines de r√©flexion pertinents, de nouvelles probl√©matiques, de nouveaux classements ; canalisent une partie de leurs comportements en produisant des r√®gles. Cette diversit√© des classements accentue la pluralit√© des motivations. Car chaque contributeur peut s'inventer le sien et ¬ę¬†nier¬†¬Ľ celui de l'autre. La construction de l'identit√© des wikip√©diens d√©coule alors d'un travail r√©flexif et r√©ticulaire, fond√© sur la gratuit√© en r√©seau. Les wikip√©diens s'observent, se cat√©gorisent et produisent de l'information sur leur encyclop√©die et leur organisation sociale. Certains √©laborent par exemple des statistiques sur le projet (en g√©n√©ral via le Toolserver). Ils se positionnent ainsi dans le projet gr√Ęce √† une ¬ę¬†sociologie profane¬†¬Ľ30, d√©veloppent leurs propres th√©ories et repr√©sentations de l'√©volution de l'encyclop√©die et du projet, et construisent ainsi leur identit√©, leur positionnement par rapport au projet31.

Le projet m√Ľrissant, on pourrait toutefois penser qu'il s'oriente vers une normalisation des classements. Mais examinons l'extrait suivant : ¬ę¬†vous pouvez, sur Wikip√©dia, d√©cerner des d√©corations pour remercier un contributeur dont vous appr√©ciez particuli√®rement le travail. (...) Vous pouvez (...) d√©cerner les d√©corations que vous voulez, selon votre go√Ľt, et √† qui vous voulez. Ces d√©corations ne sont d√©cern√©es qu'√† titre personnel, et ne donnent pas d'indication sur l'avis de la communaut√© quant au travail d'un contributeur. Il s'agit simplement de remerciements bon enfant32.¬†¬Ľ On voit que ces lauriers ne constituent pas une r√©compense formelle, l√©gitim√©e par une autorit√©. La valeur sociale de la contribution se construit sur le principe du don volontaire, volontairement re√ßu et sans contre-partie, et sur une interaction r√©ticulaire, dynamique et mouvante. Bref, sur le principe m√™me de la gratuit√© en r√©seau. La gratuit√© ouverte et non contrainte devient alors un fondement de la r√©gulation, en conformit√© avec les pratiques de production et de consommation, et surtout, avec les croyances et les id√©ologies qui se construisent dans la pratique de l'activit√©.

Conclusion

L'examen du projet Wikipédia prouve que les ressorts de l'action ne se situent pas exclusivement dans la contre-partie monétaire ou dans la contrainte venant d'autrui. Tenir compte de ces seules caractéristiques est même un non-sens, puisque c'est justement leur absence qui permet de mettre en évidence et de comprendre la construction et les ressorts de l'action, qui passent par les interactions non-dirigées avec l'outil, les caractéristiques intrinsèques de l'activité, la richesse des interactions sociales, la construction de représentations complexes, etc.

Ce qui renverse la perspective, et amène à s'interroger, non plus sur la gratuité ou le don, mais sur l'énigme de la rémunération. Comment expliquer que le travail puisse être rémunéré et accompli dans un cadre hiérarchique et contraignant ? Comment la motivation peut-elle se maintenir dans un tel contexte ? N'est-ce pas lié à l'encadrement juridique et idéologique du travail non rémunéré qui le rend, dans bien des cas, illégal ou dévalorisant ?

Je prends cet exemple, sans l'approfondir, pour montrer tout l'intérêt qu'il y aurait à examiner notre rapport symbolique au travail en l'extrayant des présupposés que nous nourrissons à son endroit. Mais plus généralement, ce sont toutes nos représentations économiques qu'il faudrait extraire de ce champ idéologique33, et en particulier de celui de l'économie orthodoxe. C'est ainsi, peut-être, que nous pourrions mieux comprendre comment ces idéologies et ce sens commun délimitent notre vision du champ des possibles, et structurent ainsi notre réalité sociale, en légitimant, et construisant, ce que nous croyons qu'elles décrivent de manière neutre et distanciée.

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Notes

 

1 Selon l'expression de Lebaron [2000]. Pour un examen plus approfondi des croyances économiques orthodoxes, cf. Bunge [1986] et Caillé [1989]

2 D'o√Ļ la probl√©matique soulev√©e par Lerner et Tirole [2002] √† propos du logiciel libre : ¬ę¬†pourquoi tant de programmeurs contribuent gratuitement √† la production d'un bien public¬†¬Ľ.

3 Gensollen [2004] explique ainsi l'√©chec des communaut√©s industrielles et le succ√®s des communaut√©s virtuelles, par des facteurs tels que : rendements d√©croissants, biens non-rivaux, faibles co√Ľts de production.

4 Notamment dans la litt√©rature micro-√©conomique et libertarienne. Il y a trois cas de figure. 1) La ¬ę¬†trag√©die des biens communs¬†¬Ľ : si des biens rivaux non-durables sont pr√©sents gratuitement en quantit√© limit√©e, les consommateurs les √©puisent ‚Äď soit ils sont insatiables, soit ils esp√®rent les revendre. 2) La gratuit√© induit des externalit√©s n√©gatives, comme la pollution. 3) Le probl√®me du passager clandestin (d√©duit de C2). Dans les deux premiers cas, il faut exclure l'acc√®s universel √† l'usage de ces biens par des droits de propri√©t√© [Friedman, 1992, Laffont, 1988].

5 Pour des données empiriques plus détaillées, cf. Grassineau [2009].

6 Voir le projet à but non lucratif CouchSurfing.

7 J'√©voquais r√©cemment le probl√®me avec une participante qui me d√©clarait : ¬ę¬†c'est le monde √† l'envers¬†¬Ľ. Mais pr√©cis√©ment, comment distinguer l'envers de l'endroit ?

8 J'ai pu l'observer dans une zone que des squatteurs avaient créées dans une rue de La Rochelle, incluant des biens de bonne qualité, parfois neufs : il y a eu une seule demande de biens et la personne intéressée a insisté pour payer.

9 D'o√Ļ le rituel du franc symbolique qui permet de rester √† l'int√©rieur de l'√©change marchand, tout en occultant la valeur √©conomique des biens √©chang√©s.

10 Les contenus ne sont pas non plus intrinsèquement non-excludables. En témoignent les stratégies des firmes qui opèrent sur le réseau pour augmenter l'excludabilité des biens ou services qu'elles commercialisent.

11 Influence déterminante des fondateurs du réseau et de la contre-culture, vide juridique, etc.

12 Bookcrossing, réseau de passe-livres, RHIEN, réseau d'hébergeurs gratuits de sites internet, Vélorution, ateliers associatifs de réparation ou de dons de vélos, etc.

13 Sur cette m√©thodologie, cf. Sch√ľtz [1998].

14 On peut inclure des paramètres comme : volonté ou non de donner ou recevoir, connaissance ou non du transfert, du receveur, de ce qui est transféré, représentations mutuelles du transfert, don qui répond ou non à une demande, etc.

15 Sur cette conception de la valeur économique, cf. Tarde [1885].

16 Cf. Demazière et al. [2008].

17 Cf. Bey [1997].

18 Pour la méthodologie, cf. Grassineau [2009].

19 À différencier de la gratuité, puisqu'un bien peut être gratuit mais en accès limité.

20 Contributeurs dotés d'un statut technique, mais sans pouvoir décisionnel. Ils exécutent les décisions collectives (prises en général par vote) ou les requêtes des contributeurs.

21 Cf. Tarde [1895].

22 Pour prendre en compte le ph√©nom√®ne, les wikip√©diens ont invent√© des termes, une symptomatique et des rem√®des. Un wikip√©dien ¬ę¬†accroc¬†¬Ľ, un wikip√©diholique, doit faire un ¬ę¬†wikibreak¬†¬Ľ, au risque d'engendrer du ¬ę¬†wikistress¬†¬Ľ.

23 Guerre d'édition. Conflit ouvert et intense entre des éditeurs au sujet du contenu qui doit être édité.

24 Hormis les statuts techniques qui peuvent être supprimés en cas d'inactivité durable.

25 Cf. Strauss [1992].

26 Sur les aspects théoriques de cette position, cf. Bunge [1986] et Lakoff et Johnson [1985].

27 http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikipédia:Comment_je_suis_devenu_Wikipédien

28 [Grassineau, 2009].

29 Pour une théorisation de la défection, cf. Hirschman [1995].

30 Cf. Sch√ľtz [1998].

31 Cette sociologie se retrouve dans des essais qui expriment le point de vue des contributeurs, et dans les philosophies : inclusionnisme, darwikinisme, etc. La sociologie qui est produite d√©pend alors du domaine conceptuel transpos√©, jeux de r√īle, conflit politique, biologie, etc. Cf. Lakoff et Johnson [1985].

32 http://fr.wikipedia.org/wiki/Wikipédia:Décernez_les_lauriers

33 Je renvoie sur ce point à Chanial [2008].



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