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La recherche citoyenne

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Titre: La recherche citoyenne
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 15-05-2013
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert sur invitation / Licence:



La recherche citoyenne, ou recherche amateure, est une recherche conduite, en partie ou en entier, par des amateurs ou des non professionnels (les citoyens1). Ceux-ci peuvent intervenir, à plusieurs niveaux, et activement, dans le processus de recherche: analyse des données, production des données, expérimentation, diffusion, orientation, etc.

A priori, la recherche amateure s'oppose à la recherche professionnelle ou recherche académique. Mais on peut en fait distinguer quatre cas en fonction de la nature du partage des rôles et du niveau d'exclusion.

  1. La recherche est réservée aux professionnels. C'est le plus courant. Techniquement, légalement, symboliquement, il est extrêmement complexe pour un non-professionnel de réaliser, de critiquer, voire de faire usage des recherches réalisées par des professionnels. Cela peut venir de la lourdeur des procédures ou de la fermeture de l'accès aux outils. Exemple : la recherche en physique des particules et la recherche médicale.
  2. La recherche est ouverte aux amateurs et aux professionnels. Ce qui correspond à la recherche collaborative?, lorsque les prises de décistions sont réservées aux professionnels, ou citoyenne, lorsque l'ensemble des outils est librement accessible et ouvert.
  3. La recherche est réservée aux amateurs. C'est disons, le cas de la recherche populaire dans laquelle, pour diverses raisons, les professionnels ne peuvent s'engager ou ne s'engagent pas. Par exemple, du fait du caractère présumé non-scientifique des méthodologies ou de l'objet d'étude qui risque de les discréditer.
  4. La recherche est interdite aux amateurs et aux professionnels. Cela correspond tout simplement à un champ de recherche techniquement ou légalement irréalisable.

Notons que la recherche ouverte n'est pas forcément une recherche non-marchande?.

A. Problématisation et délimitation de la recherche citoyenne.

Cette définition pose trois grandes questions. Passons rapidement sur la première.

I. Que faut-il entendre par amateur ?

Pour simplifier, nous dirons qu'il s'agit d'une personne qui, tout en pratiquant occasionnellement ou en continu une activité de recherche, n'est pas socialement désignée comme "chercheur professionnel" ou "savant de métier".

En sachant que trois critères définissent la qualité de chercheur professionnel dans les sociétés industrielles "modernes":

  1. être rémunéré pour ses recherches (être financé),
  2. être diplômé ou posséder un titre,
  3. avoir des prérogatives sur l'accès aux outils de production et de diffusion de la recherche scientifique2.

II. Quelle est la nature et l'intensité de la participation des amateurs au processus de recherche ?

Les réponses diffèrent, et peuvent refléter les coopérations qui se sont effectivement mises en place3.

D'une manière générale, la participation peut concerner trois dimensions:

1. Les différents stades de la recherche.

  • Conceptualisation, idée, orientation.
  • Mise en oeuvre du protocole.
  • Financement.
  • Production, expérimentation, utilisation des outils d'expérimentation.
  • Collecte et analyse de données.
  • Rédaction.
  • Diffusion.

2. Les processus de décision.

  • Participation active, voire exclusive aux prises de décisions.
  • Apport conscient et volontaire de ressources4.
  • Participation consciente et volontaire en tant que sujet d'étude.
  • Nature du processus décisionnel (démocratie directe, représentative, comités de participation, etc.).

3. L'accès aux outils de recherche.

  • Outils de publication. Par exemple, adhésion au principe de la publication ouverte : libre-accès aux outils de publication.
  • Outils d'observation.
  • Outils de traitement des données.

Ce qui donne un vaste éventail de combinaisons possibles:

  • Participation directe des citoyens au financement de la recherche (campagne contre le cancer, par exemple).
  • Participation indirecte: financement par l'achat ciblé ou l'impôt.
  • Participation directe à la collecte et au traitement des données5.
  • Participation active à l'orientation et à la mise en place de la recherche (Recherche-Action, par exemple).
  • Participation en tant que sujet d'étude actif.
  • Groupe de pression citoyen, lobby, visant à infléchir l'orientation de recherches.
  • Education populaire (participation au processus de diffusion)6.
  • Recherches intégralement financées, diffusées et réalisées par des amateurs.

A quel niveau se situe la recherche citoyenne ? Un certain flou persiste.

Introduisons donc deux critères pour mieux la situer par rapport à un idéal type:

  1. La participation des amateurs à l'ensemble des différents stades et, à l'ensemble des processus décisionnels doit être rendue possible, ou tout au moins encouragée et facilitée7.
  2. La participation doit être réalisée sous une forme égalitaire et démocratique. En particulier, le pouvoir de prise de décision, d'accès aux outils, doit être similaire pour les professionnels et les amateurs.

Lorsque la participation des amateurs est limitée à une simple exécution (par exemple, la collecte de données), l'ensemble des décisions restant dans les mains des professionnels, on parle plus volontiers de recherche collaborative?.

III. Qu'entend-on par recherche scientifique ?

Question ayant suscité de nombreux débats, mais qui demeure sans réponse. Sur le plan épistémologique, il n'y a pas de critères absolus permettant de discriminer entre science et non science, et, sur le plan socio-historique, les frontières de la science sont mouvantes et liées au processus de professionnalisation du savoir.

De plus, quelque soit la démarche retenue (épistémologique, historique ou sociologique) les débats ont trois limites:

  • ils sont très techniques donc peu opérationnels,
  • ils prennent implicitement la science professionnelle comme objet d'étude,
  • ils construisent généralement une vision à posteriori de la recherche scientifique - en particulier dans l'histoire des sciences.

En d'autres termes, on sait ce qu'est la science, mais uniquement à partir du moment où elle a été produite par des scientifiques professionnels et qu'elle a été socialement reconnue comme science.

Il existe pourtant une troisième voie qui consister à appréhender la recherche scientifique (idées, expérimentation, diffusion des expériences, etc.), comme un processus assez banal, tant au niveau individuel qu'au niveau collectif.

  • Au niveau individuel, quiconque agit dans un environnement incertain, ou mal connu, utilise nécessairement une démarche scientifique. A titre d'exemple, le jardinage amateur est typique d'une démarche exploratoire... Le jardinier amateur pose des hypothèses et catégorise ("si j'arrose telle plante, poussera-t-elle mieux ?"), expérimente ("je plante telle espèce ici ou là"), observe, diffuse ses observations sur un forum Internet, etc. Que cette recherche profane soit plus ou moins bien réalisée, c'est indéniable. Mais la méthode demeure.
  • Au niveau collectif, il n'y a guère de différence non plus. D'abord, d'un point de vue théorique, on sait désormais le rôle prépondérant et déterminant joué par la science et les techniques "populaires" dans la progression de la recherche académique (ou universitaire)8. Ensuite, d'un point de vue plus pragmatique, les clubs d'amateurs, les forums Internet, sont la démonstration flagrante de l'incorporation active des procédures de recherche scientifique (partage et validation collective des informations) dans la pratique9.

Il semble donc qu'il n'y ait rien, dans l'absolu, qui justifie, d'un point de vue épistémologique, la séparation entre recherche professionnelle et recherche amateure, et encore moins, de la calquer sur la polarisation recherche scientifique / recherche non-scientifique. On doit seulement admettre que cette scission est la résultante d'une dynamique historique particulière.

B. Réponses aux critiques adressées à la recherche amateure.

Ceci étant admis, examinons les critiques qui sont adressées à l'encontre de la recherche amateure.

Trois sont récurrentes et portent sur les points suivants:

  1. La qualité. La recherche citoyenne produirait des résultats de piètre qualité, entachée de failles méthodologiques (il lui manquerait la rigueur professionnelle).
  2. L'incitation. Sans rémunération, la recherche se tarirait.
  3. La finalité. La critique porte sur deux aspects:
    • La recherche ayant une portée sociale et éthique considérable, il est primordial de la financer10.
    • Les finalités de la recherche citoyenne sont incompatibles avec celles de la recherche académique pour au moins deux raisons (pas forcément cohérentes entre elles):
      • La participation citoyenne en matière de recherche risque de nuire à l'innovation et à l'autonomie de la recherche. Ex: débats OGM/citoyens, nucléaire/citoyens.
      • Les finalités de la recherche dépassent à court ou à long terme (recherche pure, recherche désintéressée) celles des citoyens, soit parce qu'ils ne peuvent les comprendre11, soit parce que les retombées se feront ressentir bien plus tard12. Seuls les pouvoirs publics sont alors à même d'oeuvrer pour le "bien public".

Pour éviter des débats trop techniques, j'appuierai les réponses à ces critiques sur une comparaison entre l'activité de recherche et l'activité musicale.

I. Qualité et incitations.

Dans cette perspective, un premier constat s'impose. Au fond, défendre la recherche citoyenne consiste seulement à revendiquer le droit de jouer et d'écouter de la musique sans passer par le conservatoire ! Rien de plus ! Et, reconnaissons-le, si la musique devait se résumer à la "musique classique", nous n'aurions jamais connu la diversité des styles, des critères, des finalités de la musique populaire. Exit le raï, le rock, le reggae, la techno, et l'extrême diversité des pratiques, des formes d'échange et des finalités qui les accompagnent, au profit d'une musique académique, réservée à des spécialistes, et devant être enseignée de manière formelle, écrite, plus ou moins par la contrainte, à des personnes ignorantes.

Certes la musique académique (classique) n'est pas morte, mais rares sont ceux qui lui accordent encore un crédit aussi fort que celui qu'on attribue à la recherche académique. En particulier, définir ce qu'est la musique, et ce qu'est la bonne musique, n'est pas du ressort exclusif de la musique académique et de ses adeptes. S'ils s'arrogeaient un tel droit, ils seraient bien évidemment juges et parties... Pourquoi n'en irait-il pas de même pour la recherche (ou science) professionnelle ? On en est loin ! Car le pouvoir de celle-ci ne se limite pas au champ de l'évaluation. Elle dispose d'un pouvoir coercitif, d'un rôle de police de la connaissance, selon l'expression consacrée par Feyerabend13, bien plus puissant que celui de la musique classique sur son propre champ... Elle dispose en fait, d'un quasi-monopole sur les outils de production, de légitimation et de diffusion du savoir dit "scientifique".

Continuons. Un des arguments avancé par les défenseurs de la recherche professionnelle, ou par les adversaires de la recherche amateure, est "qu'il faut bien rémunérer les chercheurs, pour permettre la recherche d'exister, et surtout, pour garantir l'indépendance de la recherche". Car, dit de manière vulgaire, "il faut bien se nourrir".

Pourquoi cet argument sonne faux ?

  1. On peut tout d'abord s'interroger sur la pertinence d'une "évidence" sous-jacente à cet argument. Faut-il forcément être payé pour "pouvoir se nourrir", pour "assurer son quotidien"... ?
    La question paraît légitime. Car replacée dans une perspective anthropologique, historique et géographique, le salaire n'a jamais été, et n'est pas, une condition nécessaire à la subsistance. Il n'a rien d'universel. Certes, le débat n'est pas le même, et il ne sert donc à rien de l'approfondir ici. Mais il faut le mentionner. Car l'acceptation implicite de cette évidence par les défenseurs de la recherche professionnelle, prouve bien dans quel cadre idéologique d'arrière-plan ils se situent. Un cadre qui présuppose une conception marchande et utilitariste de la société...
  2. Cette question de fond mise à part, examinons la suivante : est-il nécessaire d'être rémunéré pour faire de la recherche ? Dit autrement, est-il vrai que sans rémunération, il n'y a pas d'action ?
    En ce qui concerne la musique, il y a longtemps que cette question ne se pose plus. Certains musiciens sont payés, mais c'est un privilège. Quant à savoir s'ils le sont parce qu'ils sont meilleurs, c'est invérifiable. Certains, oui, probablement. Mais chaque courant musical ayant ses propres critères d'appréciation... En revanche, ce qui paraît certain, c'est que la réussite économique d'un musicien est une puissante source de légitimité vis à vis de ses pairs et de ses proches (familles, amis...). Dès lors, il y a une certaine hypocrisie à affirmer que la rémunération est nécessaire pour accomplir le travail fourni, ou pour "se nourrir". Car, en réalité, ce n'est pas sa finalité première. Et on retrouve les mécanismes de distinction décrits par Pierre Bourdieu. L'enjeu réel (la domination symbolique) est dissimulé par un discours qui feint le désintéressement. C'est d'autant plus flagrant que dans les faits, la plupart des musiciens amateurs ne "vivent" pas de leur musique, voire, ne jouent même pas pour un public... Analyse qu'on pourrait sans peine transposer à la recherche.
  3. Enfin, le financement est-il un gage d'indépendance ?
    On voit mal comment et pourquoi... Il n'y aucune raison de le croire. Bien au contraire. Il est raisonnable de supposer que la nécessité pour un chercheur, ou une équipe de chercheurs professionnels, de trouver des financements, limite leur indépendance. Et ceci d'avantage, lorsque les chercheurs sont mis en concurrence les uns contre les autres, et que, la réussite d'une recherche passe par l'octroi de financements.

Cette comparaison constitue déjà en soi une réponse à la question supposée de l'incitation, voire même à celle de la qualité de la recherche. Si, en effet, on définit la recherche comme un processus pratique et discursif de validation collective par la preuve, de faits observés de manière inédite, alors, il n'y a guère de raisons de douter de la qualité de la recherche amateure dans de domaines aussi variés que le parapente et la navigation. Les amateurs observent les faits, les rapportent dans des ouvrages collectif, et en débattent.

Le problème, bien sûr, peut se poser s'il n'y a plus de débat possible. Mais c'est justement dans la science professionnelle que le débat critique est le plus difficile. Pour des raisons qui ont été bien mises en évidence par des épistémologues et des sociologues des sciences: caractère fermé du milieu scientifique, difficulté à accéder aux outils de réfutation pour un simple amateur, aspect contraignant et vertical de l'enseignement scientifique, etc.14 Ambivalence de la science professionnelle, à la fois critique et autoritaire15 qui a pour conséquence de rendre la falsification des propositions presque plus complexe dans les sciences conventionnelles que dans les "pseudo-sciences".

II. Finalités et financement du travail de recherche.

Il reste à examiner la question des finalités et du financement de la recherche scientifique. A cet endroit, on peut penser que la comparaison avec la musique trouve ses limites. Les coûts de production et les finalités de la science étant socialement bien plus "élevés". Mais est-ce vraiment certain ? Pas sûr, déjà, en ce qui concerne les sciences humaines et sociales... Mais sans entrer dans le débat sciences dures / sciences molles, trois questions de fond peuvent être posées.

La première, à laquelle il est impossible de répondre objectivement, est de savoir si les "progrès scientifiques" actuels auraient pu être réalisés dans le cadre d'une science amateure, et s'ils pourraient l'être dans le futur. Les opinions diffèrent, mais poser la question, c'est déjà remettre en cause une tradition historique solidement établie et révélatrice d'une conception élitiste et professionnelle de la science. Car, pendant longtemps, cette question ne s'est même pas posée. Il allait de soi que la science avait été développée par des grands noms, dont on retraçait l'anthologie, en tissant des connexions entre eux, parfois hasardeuses... Ce n'est que tout récemment, que les historiens des sciences ont mis en évidence le rôle prépondérant des amateurs et de la science populaire tout au long de l'histoire de la science, et les percées que la science populaire a pu réaliser, parfois envers et contre la recherche académique 16.

La deuxième question porte sur la détermination de ces finalités. Si, comme nous l'avons vu pour la musique, les finalités peuvent être nombreuses, pourquoi n'en irait-il pas de même pour la recherche scientifique ? Et deuxième question, pourquoi les citoyens ne seraient-ils pas à même de déterminer, par eux-mêmes, les bonnes et mauvaises finalités de la science ? En outre, l'indépendance économique ne serait-elle pas la garante, précisément, des finalités indépendantes et citoyennes ?

Enfin, troisième question: telle qu'elle est actuellement conçue, la recherche scientifique, fondée sur le modèle de la Recherche et Développement, correspond-elle mieux aux finalités citoyennes ? Répondre à cette question nécessiterait de définir de telles finalités. Tâche intrinsèquement impossible. Mais on peut tout de même souligner plusieurs points.

  • D'abord, à la vue de l'opposition sociale envers certains développements scientifiques, l'accord est loin d'être unanime. Et le problème dépasse de simples questions éthiques localisées sur des développements scientifiques particuliers, pour concerner, plus généralement, le rôle et la place de la techno-science dans les sociétés industrielles.
  • Ensuite, est-il vraiment certain que la science professionnelle réponde "mieux" aux attentes des citoyens, ou, à des finalités propre à la recherche ? On ne voit pas très bien pourquoi. L'observation de communautés d'amateurs montre au contraire la diversité de leurs centres d'intérêts, et leur prise en compte de problématiques parfois très concrètes. Elle montre également une tendance assez nette à l'autonomie, ne serait-ce que parce que tout le monde ne comprend pas nécessairement les motivations et les enjeux du travail de passionnés. A cet égard, on peut s'interroger sur l'argument, fréquemment avancé par les scientifiques professionnels, selon lequel ils disposeraient d'une sorte de "monopole naturel" sur l'évaluation et l'orientation de la recherche17.
    • Déjà c'est contestable d'un strict point de vue scientifique ou épistémologique, puisque toute personne devrait pouvoir remettre en cause, à l'aide de ses arguments, une proposition qu'elle juge erronée, et on ne saurait, alors, faire jouer d'une hypothétique autorité, pour les éluder.
    • Ensuite, cela s'appuie sur une conception assez simpliste de la recherche scientifique. Difficile, en effet, de ne pas constater l'énorme flou, les désaccords internes, qui entachent les théories en apparence bien établies dans la science professionnelle.
    • Enfin, si, en effet, des non-techniciens sont parfois mal avisés lorsqu'ils s'immiscent dans des débats techniques, la plupart des théories scientifiques sont simples à comprendre dans leur "globalité". Aussi, n'importe qui peut, à priori, émettre une opinion à leur sujet. Ici encore, on retombe sur la question de la validité d'une opinion quand l'un des deux interlocuteurs est juge et partie18.

III. Le problème de l'acquisition des outils.

Il n'empêche. Quand bien même on rejette toute l'argumentation sur les finalités, la qualité et l'incitation, l'argument du financement des outils de recherche reste difficile à contrer. La recherche scientifique, en particulier dans des secteurs comme la physique, la biologie ou la recherche médicale, nécessite des outils dont l'usage, la fabrication et la maintenance coûtent chers. De plus, l'usage de ces outils ayant des conséquences potentiellement dangereuses, il est risqué, voire impensable, d'en laisser l'accès ouvert aux citoyens et/ou aux amateurs. Argument tenace mais qui n'en est pas moins limité.

Tout d'abord, quand on parle de coûts, il faudrait savoir lesquels sont réellement incompressibles, et lesquels sont superflus, ou liés à la professionnalisation de la recherche scientifique - ce qu'on pourrait appeler les "coûts professionnels". Parmi ces derniers, il y a déjà les coûts de diffusion. C'est flagrant pour les coûts de publication, les colloques, les conférences, etc. qui relèvent pour l'essentiel de l'ordre du rituel ou du symbolique. Dans la mesure où la diffusion peut désormais être numérisée, ceux-ci devraient être dérisoires. Pourtant, ils n'ont probablement jamais été aussi élevés.

Qu'en est-il, par ailleurs, des coûts de production, qui demeurent, à priori, les seuls coûts incompressibles ? Distinguons deux cas. En ce qui concerne les sciences humaines et sociales, ils sont quasiment nuls, ou du moins, assumés par les pouvoirs publics: archivage, bibliothèques, etc. En ce qui concerne les sciences "dures", on peut déjà remarquer la composante notable que constituent les coûts professionnels immatériels: administration, procédures légales, etc. Certes, ce n'est probablement pas une composante majeure lorsqu'il s'agit de construire un accélérateur de particules, néanmoins, ce n'est pas négligeable, surtout en terme de volume horaire de travail.

Pour autant, le fait persiste. L'acquisition de certains outils est potentiellement lourde économiquement. C'est effectivement un problème. Et je me contenterai ici de quelques pistes de réflexion.

  • D'abord, d'un point de vue éthique, le fait qu'un bien public soit d'un usage complexe, n'est nullement un argument pour justifier sa "fermeture". En toute bonne logique, il devrait théoriquement être ouvert à ceux qui le financent (tant les producteurs que les consommateurs), ou au moins orienté par eux.
  • Ensuite, on peut s'interroger sur l'intérêt scientifique et humain du développement de tels outils. Ne faudrait-il pas, en effet, orienter la recherche vers un modèle davantage tourné vers la simplicité volontaire. En tenant compte du fait que de nombreuses percées scientifiques ont été établies avec très peu de moyens.
  • Enfin, la science citoyenne apporte justement une alternative à ces projets pharaoniques. Les systèmes réticulaires des répartition des coûts et des charges en constituent un exemple tout à fait remarquable19.

Conclusion

Tous ces arguments prouvent à quel point il est légitime, scientifiquement et socialement parlant, de revendiquer une pratique citoyenne et amateure de la recherche scientifique.

On conçoit alors toute l'importance qu'il y a à oeuvrer au développement des outils techniques et symboliques nécessaires au à son développement. Car même s'ils existent déjà en partie, il paraît fondamental de les soutenir. A condition de le faire, le plus indépendamment possible de la recherche professionnelle. Cela afin de garantir l'intégrité, l'indépendance et la liberté de pratiquer de la recherche en amateur. Problème central, semble-t-il, car depuis peu, de nombreuses structures issues de la science professionnelle tentent d'intégrer les initiatives existantes de la science amateur, afin d'alléger les coûts de fonctionnement croissants qu'elles ont à supporter (on parle parfois de science collaborative). Rapprochement délicat qui, risquerait bien, à terme de conduire à une professionnalisation rampante de la science citoyenne et limiterait, de ce fait, sa portée politique et épistémologique.

Notes

 

1 Le terme est inadéquat, mais a été banalisé...

2 On pourrait également rajouter le critère "reconnu par les pairs" ou "reconnu par sa communauté", mais c'est un critère bien vague et partial, sans doute introduit par les professionnels pour protéger leur profession !

3 Dans le domaine francophone, voir par exemple telabotanica, et son programme de science participative. Voir également: "Sciences participatives et biodiversité", Les livrets de l'Ifrée, n°2.; Le CERN soutient l'Année européenne du volontariat à travers le Centre citoyen de cyberscience; Gilles Boeuf, Yves-Marie-Allain et Michel Bouvier, Rapport remis à la Ministre de l'Ecologie, Janvier 2012, L'apport des sciences participatives dans la connaissance de la biodiversité ; Romain Julliard, "Le grand public peut-il recenser la biodiversité ?", La Recherche.

4 En opposition au financement public

5 Projet SETI par exemple. Sur la collecte, voir référence plus haut. Voir également: Surveillance de la grippe : lancement d’un site Internet participatif

6 On pourra consulter sur ce sujet Philippe Chavot et Anne Masseran, « (Re)penser les sciences et les techniques en Europe », Questions de communication [En ligne], 17 | 2010, mis en ligne le 01 juillet 2012, consulté le 18 septembre 2012. URL : http://questionsdecommunication.revues.org/366

7 A l'exception d'expériences qui prennent l'être humain comme sujet d'étude et qui nécessitent que celui-ci ne soit pas, momentanément, au courant de l'expérience

8 Voir Clifford C., Une histoire populaire des sciences, L'échappée, 2001, ainsi que la note de lecture de Benoît Giry, qui apporte des renseignements complémentaires. Benoît Giry, « Clifford D. Conner, Histoire populaire des sciences », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2011, mis en ligne le 23 mai 2011, consulté le 18 avril 2012.

9 On peut s'interroger, alors, sur les spécificités de la recherche professionnelle. Pourquoi une partie de la recherche scientifique est-elle accomplie à l'intérieur des institutions ? Ce n'est pas le lieu de répondre à cette question, mais il semble qu'on puisse raisonnablement poser deux hypothèses: 1. C'est lié à une conjoncture historique: le développement des universités, la naissance des sociétés savantes, le déni de la culture populaire, etc. 2. C'est en grande partie lié à l'intervention des pouvoirs publics et du marché dans la recherche scientifique (brevets, recherche militaire, etc.).

10 Ce qui peut nuire à la recherche citoyenne, d'une part, par un effet d'éviction, d'autre part, par le fait que le débat est exclusivement centré sur les niveaux de financement et les modalités de la recherche professionnelle.

11 Sur cette opposition, on pourra lire avec profit: Bernadette Bensaude-Vincent, L'opinion publique et la science à chacun son ignorance, Sanofi/Synthélabo, 2000.

12 Ce sont probablement les deux arguments les plus fréquents.

13 Paul Feyerabend, La science en tant qu'art, Fayard, 2003.

14 Sur ce sujet, voir Paul Feyerabend, Une connaissance sans fondements, Dianoïa, 1999

15 Bernadette Bensaude-Vincent, L'opinion publique et la science, à chacun son ignorance, Institut d'édition Sanofi-Synthélabo, 2000

16 Clifford C., idem

17 Par exemple, les physiciens de métier seraient les seuls réellement capables de comprendre pourquoi il faut financer de coûteux projets de recherche sur l'observation des ondes gravitationnelles.

18 Simone Weil soulignait déjà le problème dans les années 1940 dans son ouvrage L'enracinement.

19 Voir par exemple cette liste de projets de calculs distribués



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