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Instruction en famille VS école non-marchande

Le journal de la culture libre et du non-marchand

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Titre: Instruction en famille VS école non-marchande
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 10-02-2021 05:57
Dernière modification de l'article: 08-03-2021 à 13:57
Rubrique: Le journal de la culture libre et du non-marchand
Etat de la rédaction: finalisé
Droit de rédaction: ouvert sur invitation
Licence: Licence culturelle non-marchande







Les positions récentes du gouvernement français sur la loi contre le séparatisme ont montré que la liberté d'instruction, bien qu'elle soit déjà quasiment inexistante en France, n'a pas fini d'être malmenée. Il s'agit pourtant d'une liberté individuelle fondamentale qui devrait, en tant que telle, être défendue sans compromis contre l'ingérence de l’État et la mainmise de l'institution scolaire sur la transmission de savoirs. Et au premier chef, il me semble, par ceux qui se disent les plus menacés par cette funeste loi, résolument liberticide, à savoir les adeptes de l'Instruction En Famille (IEF).

Mais force est de constater que ce n'est pas le cas.

La véritable position de l'IEF

Est-ce parce qu'il s'agit d'un combat d'obédience libérale ? Je l'ignore. Mais toujours est-il qu'ayant pu m'entretenir avec certains pratiquants de l'IEF, j'ai pu mesurer à quel point ce combat les indiffère. En réalité, la plupart d'entre eux ne sont pas engagés dans une démarche émancipatrice qui s'appuierait sur une critique de la scolarisation au sens large et sur une défense plus globale des libertés individuelles. Bien au contraire. Ce sont de fervents défenseurs de l'école ! Et leur démarche s'apparente davantage à celle d'un groupe de consommateurs qui milite pour faire usage de contenus pédagogiques supposés alternatifs, qu'à celle d'un mouvement qui prendrait la défense d'une liberté politique1.

Mais est-ce vraiment si surprenant ? Affirmer qu'on fait « l'école en famille », n'est-ce pas, au sens foucaldien du terme, pousser dans ses extrémités la logique de l'usager.ère transformé.e en relais institutionnel ?

Prenons la JIPLI (Journée Internationale Pour la Liberté de l'Instruction). En dépit de sa dénomination, elle ne défend pas la liberté de l'instruction et encore moins la liberté d'instruire autrui (liberté d'enseignement qui concerne également les enfants dans le cadre de l'éducation mutuelle), mais la prérogative accordée aux parents par la Loi de choisir un certain mode d'instruction pour leurs enfants - en pratique, c'est ça qui constitue le socle juridique de l'instruction en famille. L'éditorial de novembre 2020 sur le site de la JIPLI ne laisse guère planer de doute sur la question. On peut y lire en préambule,

« M. Macron a souhaité sonner le glas à l’instruction en famille en annonçant sa volonté de l’interdire sous prétexte de sécurité intérieure. Pour le gouvernement et certains de nos contemporains, la mort de l’IEF est actée. Mais c’est oublier que parents, familles, associations ont décidé d’entrer en résistance pour le maintien de cette précieuse liberté. Aujourd’hui, c’est l’ensemble de la société qui est concerné. Nous, parents instruisant en famille, affirmons que cette mesure est : INUTILE : La pratique de l’instruction en famille est déjà réglementée et encadrée par un dispositif légal. CALOMNIEUSE : Assimiler les familles pratiquant l’IEF en toute légalité à des « ennemis de la République ou de l’ordre public » constitue une atteinte inacceptable. LIBERTICIDE : Elle gomme littéralement une liberté inscrite dans le droit français depuis plus de 100 ans. Depuis cette annonce, de nombreuses actions pour la défense de l’instruction en famille ont fleuri sur les réseaux et dans la vraie vie. Engagés, engageants, politiques, artistiques, collectifs, individuels, ces différents actes citoyens sont devenus plus que nécessaires pour communiquer positivement sur l’IEF et couper court aux discours mensongers »2.

Ce texte montre sans aucune ambiguïté que la liberté d'instruction n'est pas le vrai cheval de bataille des adeptes de l'IEF. Il s'agit juste d'une couverture pour défendre une prérogative accordée à la famille sur le droit à instruire ! Pire, non seulement, il n'y a pas de remise en cause fondamentale du rapport d'autorité, d'obligation et de professionnalisation qui découle de l'instruction obligatoire (quid du droit de l'enfant à choisir son mode d'instruction ?), mais de plus, la liberté de croyance passe à la trappe. En gros, on laisse à l'usager.ère (juridiquement parlant, les parents) le droit de choisir sa marque, ou mieux son outil, tant qu'il obéit bien sagement aux injonctions consommatoires de l’État !

De plus, en restreignant la liberté éducative à la cellule familiale élargie - sans guère de justification historique et anthropologique plausible -, la position adoptée par les associations de promotion de l'IEF écarte, voire exclut la possibilité de mettre en œuvre des réseaux du savoir tels qu'ils sont imaginés par Himmanen ou Illich, et qui constitueraient pourtant de véritables alternatives à l'école marchande et étatique.

Ce qu'il nous faut défendre

Cette voie de la collaboration empruntée par la majorité des adeptes de l'IEF et par leurs instances représentatives, pose un problème éthique de fond dans la mesure où elle instrumentalise une liberté fondamentale pour défendre des pratiques qui, en soit, n'ont rien de franchement libératrices, ni pour les jeunes, ni pour les parents (ou les tuteurs). Je maintiens donc que c'est une toute autre voie qu'il nous faut suivre.

Il faut, de mon point de vue, affirmer sans ambiguïté les positions suivantes.

Une position anti-scolaire

Il faut continuer à mettre en avant les innombrables effets indésirables objectifs et observables de l'institution scolaire et à marteler le message. C'est loin d'être évident car l'idéologie scolaire est particulièrement prégnante dans nos sociétés modernes et elle irrigue toutes les classes sociales. Elle construit un horizon sociologique total dans lequel nous baignons dès notre plus jeune âge et dont il est très difficile de s'extraire.

Une résistance active au pouvoir croissant des « sciences de l'éducation »

Ce n'est en rien faire preuve d'obscurantisme que de constater que les techno-sciences éducatives n'ont rigoureusement rien à nous dire d'intéressant sur la façon dont les jeunes peuvent s'épanouir. Pire, leur application systématique à une catégorie sociale en situation d'incapacité juridique (les jeunes), surtout quand elle est imposée par la force (en dépit de tout ce que l'on peut hypocritement prétendre), est profondément dangereuse. Elle légitime un pouvoir coercitif considérable qui n'autorise plus de droit de réponse de la part des acteurs soumis à son empire. L'instrumentalisation de cette « pseudo-science de l'homme » conduit à une réification, une normalisation et à une tentative « d'optimisation » des pratiques de transmission des savoirs et des savoirs-faire. Ce qui a pour conséquence de renforcer le monopole et les effets délétères de l'institution scolaire, dans la mesure où l'école tend à devenir le lieu exclusif de l'action pédagogique efficace, scientifique, légitime.

Cette technocratisation de l'éducation s'accomplit sur la base de l'adoption de techniques innovantes censées s'imposer du fait de leur plus grande efficacité, mais c'est au détriment de la liberté d'enseignement et de la liberté d'instruction. Par conséquent, je pense qu'il faut s'opposer fermement à la conception de nombre d'adeptes de l'IEF qui voudraient systématiquement substituer à l'éducation vernaculaire des techniques pédagogiques novatrices et sophistiquées, bien souvent dans une logique de distinction sociale.

La facilitation et le développement de réseaux du savoir libres et ouverts (école non-marchande)

Des réseaux alternatifs à l'institution scolaire et à l'IEF pourraient se substituer à certaines fonctions de l'école, à savoir :

  1. transmission de savoirs et savoir-faire (instruction),
  2. transmission de valeurs (endoctrinement),
  3. « garde » des jeunes (enfermement),
  4. socialisation,
  5. apprentissage de la discipline,
  6. certification des connaissances acquises (évaluation).

Cette substitution opérerait sur la base du libre choix, de l'ouverture, de la transparence et de la diversité (relativisme). Ils pourraient s'appuyer sur les outils et les concepts développés au sein de la culture libre3.

Une remise en cause de l'instruction obligatoire

Il ne faut pas limiter le combat à la critique de la scolarisation obligatoire, il faut aussi le diriger contre l'instruction obligatoire. Pourquoi ? Il y a plusieurs raisons.

Tout d'abord, il faut noter qu'on confond généralement liberté d'instruction et obligation d'instruction. Pour clarifier les choses, la liberté d'instruction est la possibilité d'instruire son enfant comme on l'entend. L'obligation d'instruction renvoie, en revanche, au « pseudo-droit » d'un enfant à être instruit. Mais ce droit n'en est pas un. C'est en réalité une obligation qui pèse sur l'enfant et sur les parents. Ce qui est très différent. Un droit suppose, de manière sous-jacente, que l'on puisse ne pas le faire valoir. Ici, ce n'est pas du tout le cas. Il existe en revanche un droit à l'instruction que l'on peut définir comme la possibilité formelle et réelle, pour les parents et les enfants (et toute personne concernée), d'avoir accès à des outils leur permettant d'acquérir les ressources nécessaires à leur instruction.

Cette distinction étant admise, il faut bien reconnaître que la liberté d'instruction ne coïncide pas spontanément avec le droit à l'instruction de l'enfant. Si, en tant que parent, on vous laisse libre d'instruire votre enfant, rien ne prouve que vous le ferez effectivement. On peut faire le pari, très rogérien, voire libertarien, qu'il y aura congruence ; qu'en laissant libres d'instruire et de s'instruire les parents, l'entourage (par exemple la communauté) et les jeunes, le droit à l'instruction en découlera automatiquement ; mais rien ne le prouve formellement. C'est un pari très humaniste. On fait confiance aux parents, à la communauté, pour accompagner les enfants dans la voie d'une instruction relative à un contexte, à un milieu donné. En cela, être favorable à l'instruction libre, c'est être de facto relativiste. Politiquement et épistémologiquement parlant, il me semble qu'il n'y a pas d'autres choix possibles.

Mais cette position est à l'exact opposé de celles des instances dominantes de l'IEF. Elles acceptent l'obligation d'instruction tout en prônant la liberté d'instruction. Position schizophrénique reposant sur une confusion sémantique qui leur permet de s'aligner docilement sur les injonctions du gouvernement. D'autre part, en se focalisant sur la « liberté d'instruction », qui n'est qu'une dimension de la scolarisation, elles négligent complètement certaines autres libertés qui sont menacées par la scolarisation au sens large. Cette prise de position consensuelle est désastreuse car en définitive, elle va à l'encontre des intérêts mêmes de l'IEF ! En effet, prôner l'instruction obligatoire, c'est accepter indirectement la scolarisation obligatoire.

Pour le comprendre, il faut partir d'un constat que tous les parents (du moins ceux qui élèvent leurs enfants) connaissent bien. Il s'agit certes d'un secret de polichinelle, mais l'école n'est pas exclusivement un lieu d'instruction ; elle sert aussi à garder les enfants, leur transmettre des valeurs, les socialiser, les discipliner. En pratique, bien des parents mettent les enfants à l'école pour ces raisons : souffler un peu, pouvoir travailler en journée, etc. Quiconque osera nier cette réalité n'a probablement pas d'enfants sous sa garde !

Ceci soulève trois problèmes de fond.

Premièrement, pourquoi la liberté de socialisation, la liberté de mouvement, la liberté de croyance et la liberté d'évaluation, seraient-elles prioritaires sur la liberté d'instruction ? Pourquoi l'IEF renonce à la liberté d'instruction tout en prônant ces autres libertés ? Ce sont toutes ces libertés qu'il faut défendre simultanément. En pratique, cela n'a pas de sens de dire à un jeune : « oui, tu es libre de ne pas aller à l'école, mais non, tu n'es pas libre de choisir ce que tu vas apprendre et comment ». Inversement, on voit mal comment on peut défendre la liberté d'instruction sans prendre la défense de ces autres libertés. Comment ne pas être choqué par les restrictions extrêmement lourdes qui pèsent sur les parents qui essaient de mettre en place des réseaux de garde partagée ? En évitant toute position anti-scolaire, l'IEF n'est donc pas claire à cet endroit. Il est par exemple évident que l'École, en contribuant à l'enfermement des jeunes, opère un « effet d'éviction » sur des formes de socialisation des jeunes qui seraient en accord avec la liberté d'instruction. Par exemple, les regroupements dans la rue.

Deuxièmement, en raison de l'interdépendance entre les activités (instruction, garde, socialisation), la liberté d'instruction requiert que les autres libertés soient formellement et réellement existantes. Par exemple, s'il n'est pas possible de faire garder librement ses enfants par d'autres parents, la liberté d'instruction sera fortement impactée.

Par conséquent, il ne suffit pas de défendre la « très noble » liberté d'instruction, il faut également défendre les autres libertés, certes plus prosaïques, qui permettent à cette liberté de se déployer. Or, il y a deux écueils. D'une part, les principaux adversaires de ces libertés se rencontrent aujourd'hui dans les professions médico-sociales, les professions de l'enfance et les professions scolaires. Quoi d'étonnant ? Elles défendent juste leur pré carré. C'est donc là qu'il faut cibler l'attaque. D'autre part, il faut mettre en place les conditions réelles et formelles pour que toutes ces libertés puissent être effectives. Faute de quoi par exemple, les parents qui veulent bénéficier de structures permettant de faire garder leurs enfants, les mettront par passivité à l'école.

Ceci nous amène au troisième problème, de l'obligation d'instruction découle dans bien des cas, les autres obligations. Pour deux raisons. La première est que de nombreux parents n'ont pas les ressources (au sens large) nécessaires pour instruire leurs enfants. Par exemple, s'ils travaillent, ils n'ont pas le temps de le faire. La deuxième est que le prétexte de l'instruction obligatoire va être mobilisé par les professions intéressées et par les gouvernements, pour justifier les mesures coercitives qui pèsent sur la scolarisation. En d'autres termes, les décideurs pourront toujours faire prévaloir cette nécessité imaginaire de l'instruction pour enfermer les jeunes dans les prisons dorées que sont les écoles modernes !

Ce point de vue non-directif sur l'école et sur l'instruction, je sais par expérience que de rares adeptes de l'instruction obligatoire le défendent, notamment quand ils pratiquent l'apprentissage autonome4. Mais leur voix n'est pas assez entendue dans les rangs de l'IEF et, à nouveau, on voit mal comment l'éducation autonome pourrait être maintenue à l'intérieur du cercle familial. C'est encore une fois antinomique puisque les jeunes doivent pouvoir aller chercher des informations, des compétences, proposer des savoirs, là où ils en ont envie.

Bien sûr, j'ai conscience du fait que la critique de l'instruction obligatoire est délicate. L'enfant a besoin d'être instruit - du moins le suppose-t-on, à mon avis à juste titre. Reste que l'instruction aujourd'hui se confond avec l'endoctrinement, qu'elle soit en famille ou réalisée dans le cadre de l'école. On déverse des vérités « scientifiques » ou religieuses inutiles et à sens unique, alors que l'enfant est porteur de savoirs, de créativité, d'inventivité, d'esprit critique5 ; et pourquoi pas, tout autant capable, au moins à partir de six ou sept ans, d'avoir son mot à dire sur des décisions importantes qui le concernent. Le Droit devrait être adapté - mais n'étant pas juriste, je mesure mal le chantier colossal que cela représenterait - pour que l'enfant ne soit plus le membre passif d'une minorité qui est dans l'incapacité de défendre ses droits les plus élémentaires, notamment la résistance à l'oppression scolaire. Bien des problèmes liés à la jeunesse proviennent à mon avis du fait que les jeunes sont frappés d'incapacité juridique. Cela les rend vulnérables au pouvoir des institutions, comme l'école, qui, de facto, les enferment et les endoctrinent en prétendant que c'est pour leur bien !

Pour terminer, je propose d'examiner les différentes positions des uns et des autres, en les synthétisant dans un tableau qui prend en compte deux variables (opinion sur l'école et opinion sur l'instruction), pouvant prendre quatre valeurs : obligatoire, indifférent, rendre possible, contre. Par exemple, certaines personnes peuvent être contre l'école, indifférents à son existence (école facultative), favorables à une école facilitatrice (mais non obligatoire) ou favorables à une obligation scolaire.

Tableau 1. Tableau croisé des opinions sur l'école et l'instruction

Instruction →

École ↓
ObligatoireFacultatif (indifférent)FacilitatriceContre
ObligatoirePosition généralement tenue par les gouvernements et les professions qui vivent de l'écoleAccent mis sur les autres fonctions de l'école (ex: heures de colle !)Choix de modules très large dans le cadre d'une école obligatoirePosition pouvant cibler certains enseignements jugés orientés (école chez les marxistes par exemple)
FacultatifPosition dominante au sein des instances représentatives de l'IEFIEF, courant de l'éducation autonome / ou déficit éducatif !IEF, certains courants d'inspiration rogérienne (mettre à disposition de l'enfant les contenus pédagogiques)Position possible dans des courants sectaires
FacilitatriceÉcole non-marchande (instruction fondamentale et pouvoir d'obligation d'instruction reporté sur les parents)École non-marchandeÉcole non-marchandePosition possible dans des courants sectaires
ContreCourant de l'IEF anti-sco, ou communautaristeIEF anti-sco, courant de l'éducation autonomeIEF anti-sco, courant de l'éducation autonomePosition possible dans des courants sectaires

En conclusion

En guise de conclusion provisoire, j'avancerais que les arguments mettant en avant la liberté de choisir des alternatives pédagogiques pour le bien-être de ses enfants ou la solidarité avec les parents ayant des enfants en situation de décrochage scolaire, sont artificiels, démagogiques et timorés. Qui plus est, ils s'inscrivent dans la lignée d'une idéologie techno-scientifique dominante au sein de l'école, toutes chapelles confondues, dont les associations prônant l'IEF, qui prétendent défendre le droit des parents à optimiser l'efficacité des techniques pédagogiques grâce à des programmes davantage personnalisés. Ils sont construits sur des compromis illusoires qui, j'en suis certain, déboucheront sur une impasse d'un point de vue politique ; l'institution scolaire sachant parfaitement s'adapter à ce genre de critiques, tant que les solutions proposées ne remettent pas en cause l'augmentation régulière de ses effectifs salariés !

Vers une école non-marchande

Mais si l'IEF n'est pas la solution, que pouvons-nous proposer en échange ? La réponse est simple : l'instruction obligatoire doit être réduite au minimum (apprendre à lire et à écrire) tandis que l'école obligatoire doit être remplacée par des écoles non-marchandes.

Les écoles non-marchandes seraient des lieux, des réseaux (réseaux du savoir), ouverts, où chacun, grand et moins grand, quelque soit ses savoirs, ses idées, ses croyances, ses motivations, pourrait venir enseigner comme il le souhaite ; mais aussi construire, coconstruire et acquérir des savoirs et des savoirs-faire ; tout cela gratuitement et sans discrimination - il ne devrait pas y avoir de barrières à l'entrée en fonction de la profession, des compétences, etc.

Le fonctionnement serait très simple. Chacun s'appuierait sur ce qu'il possède déjà (en premier lieu) pour le transmettre, dans des lieux privés ou publics (une école pourrait ainsi être multi-centrée) à ceux qui le désirent. Les cours seraient entièrement gratuits, proposés sous licence de libre diffusion et physiquement accessibles. Tout un chacun pourrait proposer un cours, sans qu'il n'y ait aucune discrimination sur le thème, les compétences, etc. Les non-professionnels seraient les bienvenus, de même que les jeunes et les moins jeunes. Ce principe d'égalité serait au fondement de l'échange non-marchand de savoirs. Quant aux données relatives au suivi des cours, elles relèveraient des données privées exclusivement.

Il est important à ce niveau de la réflexion de bien préciser ce que l'on entend par école. L'école est un espace (virtuel ou matériel, fragmenté ou continu, mobile ou non), dans lequel des personnes (des usagers) se retrouvent avec l'intention d'échanger des savoirs et des savoirs-faire. Cet espace comprend des biens matériels et immatériels qui peuvent être mobilisés par les personnes pour réaliser de tels échanges. En tant qu'espace, il possède certaines propriétés, de même que son contenu. Il peut s'agir d'un espace de gratuité ou bien d'un espace marchand. Il peut être ouvert ou fermé, mobile ou non, aisément accessible ou non, etc. Dernier point, l'échange de savoirs et de savoirs-faire induit bien souvent la réalisation d'autres activités, comme toute interaction sociale.

Dans cette perspective, l'institution scolaire n'est autre qu'une forme très hiérarchisée, fermée, marchande et coercitive de l'école, avec une division statutaire très forte entre « détenteurs », « offreurs » et « receveurs » de savoirs, évaluateurs et évalués, une normalisation de l'instruction, une appropriation du pouvoir de parler et de donner la parole par la minorité professorale, etc. L'activité d'instruction se cristallise alors dans des espaces normés et sécurisés. L'IEF, en revanche, concentre les activités d'échange à l'intérieur de la cellule familiale.

Qu'en est-il d'une école non-marchande ? Elle serait ouverte à tous les niveaux (non-excluante) et empêcherait qu'une coercition s'exerce sur les usagers et entre les usagers, ni dans la participation (financement, obligation d'écoute), ni à travers l'obligation de retour, ni dans le choix des thèmes (non-directivité).

Ce modèle des écoles non-marchandes pourrait concerner d'autres fonctions de l'École, aujourd'hui professionnalisées et donc accaparées par les professionnels, telles que la socialisation et la « garde » des enfants.

Un réseau d'écoles non-marchandes fonctionnerait-il ? Sans aucun doute. Je vais même plus loin. Construire un tel réseau permettrait de supprimer ou limiter bien des effets indésirables liés à l'École. Je les passe en revue dans le tableau comparatif ci-dessous.

Tableau 2. Comparaison des effets indésirables entre les différents modèles

Effets indésirablesÉcole marchande (publique ou privée)IEFRéseau d'écoles non-marchandes
EnfermementOui (fortement coercitif)VariableIl serait bien plus limité puisque les enfants iraient à l'école ou chez d'autres parents en fonction de leurs envies. Les modalités de la mobilité seraient donc à priori bien plus variées.
DiscriminationOui (très forte, par exemple en fonction du niveau intellectuel supposé)Oui (familiale)Il n'y en aurait plus par définition.
SégrégationOui (l'école publique est réputée y contribuer)Possible (dérive sectaire)L'école non-marchande serait ouverte à tou.te.s et répartie géographiquement dans le tissu social.
Segmentation par tranche d'âgeOui !NonElle n'aurait plus lieu d'être systématique.
Outil de contrôle social au service de l’ÉtatOui (la littérature sur le sujet est abondante)Oui (via l'adhésion à l'instruction obligatoire)Dans une école non-marchande, l’État perdrait le contrôle sur les contenus diffusés, les méthodes d'apprentissage, sa fonction de mise à l'écart des jeunes, etc.
Outil de classement et de sélection socialeOui (avec au passage, un héritage vichyste à peine dissimulé...)Pas nécessairement, mais il peut exister des inégalités dans l'accès aux enseignements privésCette fonction serait éliminée par la suppression des diplômes et les libertés relatives à la protection des données.
Renforcement des inégalités socio-économiquesOui, contrairement au mythe de l'école envisagée comme un ascenseur social, il est aujourd'hui admis que l'école reproduit et entérine les clivagesPeut-être : on connaît mal la variation des effets de l'IEF en fonction du niveau de richesse des parents)L'effet inverse d'une libération scolaire ne me paraît pas certain dans la mesure où d'autres mécanismes de production des inégalités pourraient venir compenser ceux de l'école et contribuer à maintenir la structure hiérarchique.
Contribution à l'exode rural et au développement industrielOui, les preuves de l'impact en terme d'exode rural sont indiscutables, en particulier dans l'enseignement supérieur.NonDes écoles non-marchandes réticulaires ou à faible coût de maintenance permettraient de diffuser de façon plus homogène l'offre de services scolaires sur un territoire.
EndoctrinementOui et qui plus est, forcé et orientéOuiIl deviendrait volontaire et tacite ! On ne le cacherait plus sous un pseudo-discours officiel d'objectivité scientifique ou religieuse.
Poids économiqueÉnorme ! C'est une vraie machine de guerre dévoreuse de ressources et destructrice de l'environnement !FaibleLa réduction des coûts salariaux, entre autres, serait de toute évidence significative. Ceci aurait pour effet de libérer des ressources publiques qui pourraient être affectées à d'autres postes.
Effets d'éviction qui freinent le développement de modèles non-marchands (plus d'enfants dans les rues par exemple !)OuiNonLa suppression de l'obligation scolaire permettrait aux jeunes de retrouver librement les espaces publics qu'ils délaissent aujourd'hui.
HiérarchisationOui. Très forte (statuts, classes, disciplines, élèves)Oui (celle de la famille)Probablement. On ne peut exclure qu'un classement s'établirait spontanément : les bons enseignants auraient plus de publics. Néanmoins, certaines formes de hiérarchie disparaîtraient sans doute.
Sentiment ineffaçable d'échec et de culpabilité chez les recalésOui (bien décrit par Illich)NonIl serait sans doute considérablement atténué par la possibilité de choisir des formations dans des domaines très variés et avec des méthodologies très variées.
Stress scolaireOuiNon, mais malgré tout possible dans le contexte familialIl serait très certainement diminué par l'absence d'examens.
Enseignement orienté vers des disciplines presque exclusivement abstraitesOui mais la situation s'améliore (sans doute sous la pression de disciplines plus artistiques ou physiques qui peinent à trouver des débouchés en dehors de l'école)Non (pas nécessairement)Non puisqu'il deviendrait au moins possible, en théorie, d'enseigner tout et n'importe quoi !
Monopole sur certains services et donc limitation dans l'accès au savoir (via les diplômes)Oui, la fermeture de la profession scolaire empêche aujourd'hui d'enseigner librementNonLa recherche, par exemple, pourrait être réalisée par tout un chacun.
Outil au service de la professionnalisation au sens largeOui, clairementNonL'absence de diplôme serait un instrument contre la professionnalisation et la fermeture artificielle des activités.
Outil qui sert les intérêts du professoratOui (principal débouché dans certaines matières)NonAujourd'hui, les disciplines enseignées servent majoritairement les intérêts de l'université, en ce sens qu'elles constituent un débouché massif à des activités qui n'en ont souvent pas spontanément.
Absence de neutralité dans l'enseignement qui restreint la liberté de croyanceOuiOuiNon car on ne dispenserait plus exclusivement des vérités dites « scientifiques », chacun pourrait se faire une idée des savoirs en fonction de l'offre disponible, la « régulation » proviendrait de la diversité des savoirs disponibles (relativisme)
Apprentissage de l'obéissance et de la soumissionOuiOui dans le cadre familialElle serait probablement plus réduite en raison de la possibilité de faire défection et d'avoir accès à une gamme plus étendue de méthodes pédagogiques.

Je termine par quelques remarques.

Tout d'abord, il va de soi que le trait est ici volontairement grossi. En pratique, la mise en place d'écoles non-marchandes induirait des effets indésirables difficilement prévisibles. Par exemple, les effets incitatifs liés au fait de pouvoir choisir librement son enseignement (et à qui on enseigne), pourraient être contre-balancés par les effets désincitatifs d'une suppression des diplômes.

Il n'empêche, il n'y a pas de raison de penser que les différentes fonctions de l'école seraient absentes d'un réseau d'école non-marchandes ; simplement, elles ne se déploieraient pas de la même manière que dans les autres modèles, comme l'illustre le tableau 3 ci-dessous.

Tableau 3. Comparaison des différents modèles selon la fonction scolaire

Fonctions →

Modalité scolaire ↓
École obligatoireIEFÉcole non-marchande
InstructionModalité : hiérarchique, source : professionnelModalité : indéfinie, source : familleModalité : indéfinie, source : indéfinie
EndoctrinementTrès fortVariable mais à priori plutôt fort (dépend de la famille)Relativisme (confrontation à des points de vue variés)
GardeEnfermement, centralisation, très encadréeRepose sur la structure familialePartagée
SocialisationNormée, encadréeCentrée sur la structure familiale, mais contre-balancée par l'existence de réseauxCommunautaire ou réticulaire
Apprentissage de la disciplineTrès fortVariableSoumission volontaire (ex: équipage sur un voilier)
ÉvaluationDiplômesEndogène avec externalisationÀ posteriori

La dernière ligne du tableau nous rappelle une limite forte de l'école non-marchande : l'absence de diplômes, qui pourrait être entérinée par une interdiction prise au niveau législatif, supprimerait la fonction de certification scolaire, indispensable aujourd'hui pour l'entrée dans certains métiers.

Il y a essentiellement trois réponses possibles à ce problème.

  • La première est qu'on peut le contourner en proposant des examens d'entrée dans les professions où c'est nécessaire (externalisation de la sélection).
  • Deuxième possibilité, on peut envisager, dans bien des cas, de remplacer un système de sélection à priori par un système d'évaluation à posteriori.
  • Troisièmement, on peut aussi prendre le problème à bras le corps et tenter d'éliminer les procédures de sélection à l'entrée des professions. C'est une démarche plus globale qui nécessiterait un investissement politique conséquent, mais dont les conséquences seraient indubitablement excellentes. On pourrait même aller plus loin et réformer le travail de façon à limiter l'exclusion dans la participation à certaines tâches. Pure utopie ? Peut-être mais tant que le droit du travail interdira l'ouverture des activités rémunérées, on ne pourra en être tout à fait certain...

Ensuite, la mise en place d'un réseau d'écoles non-marchandes conduirait sans doute à un déclin du professorat - entendu comme la profession qui contrôle l'enseignement. Certes. Mais en quoi faudrait-il s'en plaindre ? On ne pourra que se réjouir de la fin de « l'oppressorat » !

Autre point, quelle serait la place de l’État dans le fonctionnement des écoles non-marchandes ? Elle ne serait pas négligeable. Il pourrait fournir des moyens matériels basiques : aide à la construction de réseaux, mise à disposition de locaux, impulsion initiale avec de l'investissement public. Mais, et c'est une différence colossale avec le modèle actuel, il s'interdirait toute forme d'ingérence dans les contenus reçus et diffusés. A la rigueur, il pourrait interdire des contenus informationnels dont l'acquisition est potentiellement très dangereuse, mais seulement en dernier recours.

Enfin, s'il est presque certain que sur de nombreux aspects, un réseau d'écoles non-marchandes serait moins efficace que le marché scolaire contemporain, il le serait sans aucun doute bien davantage sur d'autres points. Combien de savoirs, de savoir-faire sont immobilisés, perdus pour toujours, parce qu'aucun moyen de diffusion ou d'acquisition n'est offert à celles et ceux qui ont envie de les transmettre et/ou de les recevoir. L'essor d'Internet, avant l'arrivée des GAFAMS s'est précisément construit sur ce réservoir insoupçonné de savoirs et savoirs-faire qui sommeille dans le tissu social.

Le rôle d'un État réellement démocratique est de potentialiser cette manne de savoirs, et d'envie d'acquérir des savoirs, afin que tout le monde puisse en profiter. Mais il n'est certainement pas de tenter de contrôler la circulation de savoirs dans ses moindres recoins et de créer des situations de pénuries artificielles pour renforcer le pouvoir de minorités professionnelles qui demeurent sous sa protection. Ça, c'est le rôle d'un État totalitaire. Et force est de constater que nous sommes, en France, dans cette situation peu enviable ; et de constater également qu'à l'instar de ce qu'ils ont pu faire sous le régime de Vichy, les corps professionnels qui se structurent autour de l'École collaborent aujourd'hui sans sourciller avec l'État français, devenu néo-fasciste, attendant patiemment que tombe tous les mois, leur salaire spolié aux contribuables bernés par le mythe rassurant de l'école gratuite.

Bibliographie indicative

  • Backer Catherine, Insoumission à l'école obligatoire, Tahin-Party, 2006. Disponible en ligne : < http://tahin-party.org/cbaker.html >.
  • Feyerabend Paul, Contre la méthode, esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance, Seuil, 1988.
  • Grassineau Benjamin, « La dynamique des réseaux coopératifs : l'exemple du logiciel libre et de l'encyclopédie libre et ouverte Wikipédia », CEDREA, 2009.
  • Himmanen Pekka, L'Éthique hacker et l'esprit de l'ère de l'information, Exils, 2001.
  • Illich Ivan, Une société sans école, Seuil, 1971.

Notes

 

1 Ce n'est certes pas le cas de tous ! Je renvoie par exemple à l'excellent ouvrage de Backer (2006) : Insoumission à l'école obligatoire.

2 < https://www.jipli.org/editorial-novembre-2020/ >

3 Certaines activités qui sont, ou ont été mis en œuvre au sein de la maison non-marchande de Puivert et de la gratuiterie de Limoux l'étaient dans cette optique. Ceci me donne l'occasion d'indiquer que ce texte est issu d'un courriel non envoyé à des adeptes de l'IEF qui se sont réunis à la gratuiterie de Limoux. L'idée développée par Sarah Plantier était de créer une journée sans école. Toutefois, Le projet a avorté. Il était pourtant excellent mais, intuitivement, je pense qu'il a heurté les intérêts des professionnels de l'IEF, à savoir les experts et les sachants du secteur qui ne désirent pas partager l'accès à leur niche décisionnelle. Quoi qu'il en soit, l'économie non-marchande en construction montre que l'alternative commence déjà à s'inscrire dans le réel.

4 < https://www.les-parents-creatifs.com/articles/apprentissage-autonome-unschooling >

5 Voir sur ce sujet Feyerabend (1988).

Catégories: Libertés




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