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Le droit à l'abstention


La revue de sociologie lo-fi

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Titre : Le droit à l'abstention
Auteurs : Benjamin Grassineau (voir aussi l'historique)
Date de création de l'article : 17-04-2022 05:33
Rubrique: La revue de sociologie lo-fi
Etat de la rédaction: finalisé
Droit de rédaction (Éditer): ouvert
Licence : Licence culturelle non-marchande


Création de la page: 24 novembre 2013 / Dernière modification de la page: 26 mai 2022 / Propriétaire de la page: Benjamin Grassineau



Résumé : Essai radiophonique diffusé dans l'émission Entrez sans payer.





Le cul devant la télé, occupé à rêver
Le doigt posé sur la commande, on se sent exister
On râle, on gueule, on vote, espérant que ça va changer
Mais dresse tes barricades et tu les verra tous hésiter


IAM, « La fin de leur monde », Soldats de fortune, 361 Records, 2006.

Tandis que le fascisme progresse en Europe, la pression monte contre les abstentionnistes. Le discours ambiant, de plus en plus simpliste, devient réprobateur, voire offensif à leur égard. Il n'y aurait plus que deux alternatives possibles et légitimes : voter contre la barbarie ou la cautionner, être résistant ou complice, être un citoyen responsable qui remplit l'urne de son bulletin de vote, ou basculer du côté obscur en le jetant à la poubelle ! Comme dans Star Wars il nous faut choisir : la république ou l’Empire ! L’action politique se résume à ce dilemme exclusif qui hante le jeune Anakin Skywalker : la force du vote étatique, ou la force obscure ! Plus de troisième voie. S'abstenir devient un crime abject, la voie ténébreuse qui va nous métamorphoser en Dark Vador. Certes, l'ennemi c’est le fascisme ; mais le vrai fautif, c’est l’abstentionniste. Et s'opposent d'un côté, les valeureux citoyens qui combattent avec leur bulletin de vote ; de l’autre, les lâches, les irresponsables, les démissionnaires, qui négligent le vote, et dont le comportement quasi-pathologique est savamment décortiqué par les politologues !

Dans ce climat délétère, plus question de réfléchir… La peur, la haine, le refoulement, instrumentalisés par la tradition du « vote étatique », effacent toute nuance, toute réflexion sérieuse sur le rôle du système de vote dans les démocraties et sur les dérives de ces démocratie qui participent sans le vouloir et avec une impuissance croissante à l’essor de leur ombre maudite, à savoir le fascisme ! La pensée est comme paralysée par la terreur qui s'empare de nous quand ressurgissent les figures archétypales du mal : l'holocauste, la Russie autoritaire ou le nazisme. La culpabilité ronge l'absentionniste qui se retrouve enfermé dans un mémoire collective amnésique soudée par le mythe de la résistance française au fascisme1.

La dualité du vote étatique

Par delà cette conjoncture, une question demeure. Faisons-nous face aux prescriptions d’un courant idéologique traditionaliste et conservateur, qui, quelque soit l’enjeu du scrutin, à pris l'habitude de nous ressortir à chaque élection l'histoire mystifiée de nos valeureux ancêtres qui seraient morts au combat pour défendre nos libertés et notre droit de vote ; ou bien, d'un courant progressiste qui défend ardemment la liberté face au chaos ? Assurément un peu des deux. Mais alors comment est-ce possible… Comment le vote peut-il être simultanément une valeur conservatrice et progressiste ?

Si la nature du vote étatique est aussi duale, c'est qu'il est à la fois une technique, un moyen, et une pratique sacralisée qui, grâce au texte ou à la parole qui désignent l'élu, assure un rôle d'intermédiaire entre l'action individuelle, le visible, la réalité quotidienne, et l'action collective, invisible, indicible, distante ; tout comme le faisait autrefois le prêtre qui intercédait avec la réalité divine. C'est donc à la fois un objet technique et un objet sacré. Deux propriétés requises pour transformer un moyen, un processus formel, en une fin en soi. Et de fait, il est devenu une des finalité consensuelles et presque exclusive de l’action politique dans les démocraties occidentales. À la défense des libertés fondamentales, qui devrait être le but ultime des démocraties, est venue se substituer l’obligation, morale et parfois même juridique, d'utiliser « l'outil ».

Pour autant, sa finalité est-elle encore de défendre les intérêts du citoyen ou de perpétuer un système de domination qui ne dit pas son nom ? Le fait est que le vote étatique, outil émancipateur, est devenu le nouveau drapeau et le nouvel instrument de l’impérialisme européen ; le marqueur et le prétexte de son expansionnisme ; le totem qu’il brandit pour se conforter dans la certitude qu'il est bien un peuple civilisé assiégé par des barbares qui menacent la paix et l'ordre démocratique si durement acquis. De fait, désormais, le régime sans vote est d’office assimilé à la tyrannie, tandis qu'un régime où l'on vote est d'office démocratique. L'institution trouve sa substance, sa finalité – et l'impose – dans la conversion de ceux qui ne disposent pas des outils qu'elle promeut et des services qu'elle dispense.

On voit donc qu'en tant que technique, le vote étatique peut épouser les deux facettes : conservative et progressiste. Et en tant qu'objet sacré, il constitue le socle idéologique, le dogme, sur lequel différents schismes vont venir appuyer et légitimer leurs discours. Avant de l'utiliser pour convertir les brebis égarées comme les abstentionnistes !

Du droit à l'abstentionnisme à la critique du vote étatique

Seulement, il y a une contradiction avec la vision progressiste : l'abstention est une composante fondamentale du droit de vote. Or, ce Droit est-il respecté lorsqu'on est assaillis de tous bords par une propagande pro-vote alarmiste et moraliste qui nous enjoint de voter contre l'extrême-droite ? La défense du droit à à l'absention ne saurait pourtant souffrir d'exception car s’abstenir n’est pas un choix passif et irresponsable, mais un choix cohérent et légitime, à l'inverse du vote étatique qui, sous sa forme actuelle, n'est pas souhaitable. Pourquoi ? Car il a trois conséquences néfastes.

  1. il amène l’électeur à cautionner, au moins symboliquement, son propre asservissement,
  2. il illusionne l’électeur sur son réel pouvoir de participation aux prises de décisions collectives,
  3. en le déresponsabilisant, il peut le décourager à participer directement à l'amélioration et à la maintenance du bien public.

Voyons ces trois points successivement.

L'auto-asservissement

Avec le vote étatique, l'électeur accepte indirectement la main qui tient le glaive au dessus de sa tête. Il tisse un lien invisible, presque ineffable, surnaturel, entre sa main levée qui s’apprête à remplir l’urne sanctifiée par l’État divin et la main protéiforme qui menace constamment de s’abattre sur lui s'il tente de se dérober à son emprise. Main invisible, main qui le spolie, main qui lève la matraque, main de justice et main de tout autre instrument qui ne cessera, tout au long de sa vie, de le ramener dans le droit chemin.

Qu’y a-t-il alors de si différent entre déposer une offrande devant un autel et glisser son bulletin dans l’urne ? Dans le fond, pas grand-chose. Deux rituels… qui partagent la même irrationalité.

L'illusion de l'action

Irrationalité car dans le contexte d’une élection étatique, croire que son vote aura un impact sur le résultat final est tout aussi absurde que de hurler devant son poste de télévision ou sur les gradins d’un stade de foot, en s’imaginant que cela aura pour effet de changer l’issue du match. En réalité, ce que l’on présente comme l’acte citoyen par excellence n’a qu’un impact infinitésimal sur le réel. Individuellement, voter ne changera rien à rien. Ou si peu !

Alors certes, on connaît l’argument, « ne pas voter, c’est précipiter la victoire de l’extrême-droite », ou encore, « si tout le monde fait comme toi, la France court à sa perte ». Mais il ne faut pas tout confondre. Si le vote unit l’électeur à une action collective via un lien invisible, il n’en va pas de même de l’action, ou de la non-action, que nous dirigeons vers notre environnement proche. Il y a d’ailleurs deux cas de figure. Premièrement, la non-action peut être répréhensible quand elle conduit, ou risque fortement de conduire, à une situation clairement préjudiciable pour autrui. C’est le cas de la non-assistance à personne en danger, à laquelle il paraît fondé de s’opposer. Deuxièmement, l’action, ou la non-action peut avoir un impact sur l’environnement, mais l’acte étant isolé, les conséquences globales seront peu probantes. Peu probantes certes, mais, au moins localement, elles ne seront pas forcément nulles. Par exemple, en laissant pousser l’herbe en friche dans un jardin situé au milieu d’un désert agricole industriel, on offre, par son action de résistance, un contre-modèle qui pourra inspirer d’autres jardiniers amateurs et qui, en pratique, sera un abri pour les oiseaux chassés par la monoculture.

D’une toute autre nature est l’argumentation anti-abstentionniste. L’injonction au vote s’inscrit dans la prolongation d’une idéologie conservatrice et d’une posture moraliste : « si tout le monde faisait comme toi, tu te rends compte de ce que la politique deviendrait ? ». Le sophisme est patent, ce qui n’enlève rien à son succès. Il nourrit la plupart des dispositifs répressifs qui plombent aujourd’hui le ciel des démocraties occidentales. On en appelle à la responsabilité individuelle pour assurer la perpétuation d'une action collective imaginaire… Comme si, par miracle, la majorité silencieuse, allait subitement se mettre à suivre le déviant et perturber l'ordre social. Qu’il s’agisse d’une interdiction ou d’une obligation pesant sur l'action individuelle, celle-ci se retrouve donc toujours soumise à une hypothèse, à un hypothétique effet global ou à une hypothétique action collective. C’est ainsi que l’action individuelle qui, ni localement ni globalement, n’a d’impact significatif, devient soumise, encadrée, enfermée dans des modèles, des raisonnements, des statistiques, censées anticiper une réalité collective qui, en l’état actuel des choses, n’existe tout simplement pas. C’est de cette manière que le préventif, la prédiction de l’expert mélangée avec la parole du clerc garant de l’ordre moral, l’emporte sur les faits ; il les efface par la lourdeur d’une évidence qui n’a de matérialité que dans l’ordre du discours.

La délégation

Non seulement cette illusion politique est une pente dangereuse qui nous entraîne dans l’irrationalité d’une société qui préfère la prédiction imaginaire au réel, mais elle est de plus devenue le principal moteur de ce que Tahar Bouhouia appelle la non-force sociale. Enfermé dans l'illusion politique, l’électeur est privé de son initiative et de son désir de transformer et de penser directement et localement son environnement. Son rôle se borne à celui d’un consommateur qui délègue, ou plutôt qui abandonne à des experts et à des professionnels, le pouvoir d’agir et de penser à sa place. L’électeur-consommateur abandonne sa capacité et son désir d’agir à des firmes qui, quelque soit leur taille, doivent prêter allégeance aux structures qui les financent ou les englobent. De plus, bercé de l’illusion qu’il garde le contrôle de ses opinions et qu’il est encore en mesure d’influencer l’opinion publique, il ignore que les mouvements d’opinion sont aujourd’hui gouvernés par des appareils de propagande redoutablement efficaces. En somme, le vote est donc le pire ennemi de l’action directe, tout comme il sonne le glas de la mort de la pensée critique, du dialogue, voire de l’intersubjectivité.

La victoire du sacré

Certes, il arrive qu’en dernier recours, quand toutes les tentatives de solutionner un conflit par des voies pacifistes se sont avérées infructueuses, le vote s'impose. Mais quel vote ? Le fait est que le système de vote qui domine les démocraties occidentales est sans doute l’un des plus brutaux, hiérarchiques et clivants qui existe car il force l’électeur à désigner un unique vainqueur au détriment de tous les autres. Impossible par exemple, de voter contre un candidat ou de les classer par ordre de préférence. Il n’est possible que d’approuver, dans une logique désespérément binaire, un et un seul candidat. Il existe pourtant bien d’autres outils – et rien n’empêche d’en inventer – qui demeurent fidèles au principe de partage égalitaire du pouvoir décisionnel. Par exemple le tirage au sort, qui dominait très largement les institutions de la démocratie athénienne.

Ce qui questionne. Le vote étatique est-il encore un outil décisionnel en ces temps de propagande de masse ? Ou, sous sa forme la plus frustre, l’uniforme attendu des régimes dits démocratiques qui fondent leur pouvoir, non plus sur la défense des libertés individuelles, mais sur la maintenance et l’expansion de lucratifs dispositifs répressifs qui anéantissent toute joie de vivre et toute initiative un tant soi-peu non-conformiste ? Avec le vote étatique, transformé en marqueur pseudo-démocratique, la mascarade électorale devient la monnaie de singe qui permet à des gouvernements, structurellement fondés sur la violence, l’oppression et la domination, de s’acheter une image d’apôtre des libertés individuelles. Berné par cette politique-spectacle, l’électeur en vient à cautionner un système dans sa globalité, sans même réfléchir à sa finalité ou à son bien-fondé. Devenu vulnérable, il ne tarde pas à se faire coloniser par des discours exogènes qui tentent de le convaincre que l’immigration, le chômage ou la sécurité, sont des thèmes importants et qui le concernent directement.

En somme, le vote étatique, c’est la diversion, et l’électeur, le consommateur qui vote pour se divertir. Bien paisiblement, il se rend aux urnes, comme il se rendait auparavant à l’église. Comme avant, il vient se décharger du poids de ce monde qui s’écroule lentement en raison de son action et de son inaction. Mais temporairement, le voici libéré de sa culpabilité et de son impuissance factice. Il a voté. Le voilà même fier. Son acte accompli, il se sent apaisé, débarrassé du poids de ses pulsions honteuses et réprimées. Car il a donné, il a contribué, il a vidé dans l’urne un peu ce qu’il y avait de pire en lui. Offrant anonymement son vote, il a communié avec la divinité étatique et sa conscience individuelle a momentanément fusionné avec la conscience collective.

Ainsi, comme dans toute religion, avec le vote étatique, les idées s’effacent, les débats se closent, les doutes s’estompent. La certitude de faire le bien, d'être du bon côté de la barrière, a tout nivelé. Rien n’est résolu, mais tel un puissant analgésique, le vote étatique distille à l'électeur une sensation de paix intérieure qui entre en résonance avec la paix collective dans laquelle son individualité disparaît. Peu importe que son action ne serve à rien – car n’oublions jamais que le taux d'abstention n'a souvent aucun impact sur le résultat final – durant quelques secondes, l’électeur a touché du bout des doigts ce pouvoir mystérieux, tabou, distant, inintelligible qui, une fois l’ivresse du vote retombé, n’aura de cesse de le tourmenter en exigeant un consentement absolu de sa part. Eh oui ! Car en votant, l’électeur s’est fait insidieusement enrôler. Il a accepté les règles d'un jeu dont quoi qu'il arrive, il ressortira perdant.

Notes

 

1 Amnésique car il occulte l’engouement généralisé et peu glorieux qui gagna les français pour un régime ouvertement fasciste et eugéniste, à savoir le régime de Vichy.




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