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Carnet de voyage de la caravane de la gratuité – Septembre 2025 - III. Une apparition providentielle !

Auteurs : BenjaminGrassineau (voir aussi l'historique)
Date de création de l'article : 05-10-2025 20:10
Rubrique : Les espaces de gratuité mobiles
Etat de la rédaction : finalisé
Droit de rédaction : ouvert
Licence : Licence culturelle non-marchande


Création de la page: 05 octobre 2025 / Dernière modification de la page: 24 novembre 2025 / Propriétaire de la page: Benjamin Grassineau


Résumé :



L’apparition

Incroyable ! Trois ans après, j’ai retrouvé dans mon bazar le manuscrit du carnet de voyage de la caravane de la gratuité que je pensais avoir perdu à Malte au printemps 2023 !

Quelle ne fut pas ma joie !

J’accorde une grande importance à ce voyage et le carnet en était une pièce essentielle. Sans ce carnet, compliqué de se remémorer toutes les péripéties et les réflexions surgies au cours de cette aventure. Et sans ce matériel empirique, impossible d’en fournir une interprétation sociologique solide.

Dépité par cette perte, je m’étais arrêté au deuxième volet.

Et miracle ! Le voilà qui réapparaît !

Auparavant, ma déception était d’autant plus forte que je considère ce voyage comme l’une de mes expérimentations sociologiques les plus abouties, les plus originales et les plus profondes. J’estime avoir ouvert une voie en testant cette nouvelle façon de voyager. J’ai découvert une manière inédite de faire lien avec le monde, et donc, une autre façon d’exister. C’est cela, plus largement, que ce voyage a permis d’explorer.

Et pourtant, au début, ce n’était pas gagné. Il aura fallu une bonne dose de folie, l’aide précieuse de Charles Péchon, de sa famille et de ses amis, pour partir ainsi tous ensemble avec cette caravane de la gratuité improbable, sans même savoir où on allait, pourquoi on y allait, et ce qu’on allait y faire ! Mais on l’a fait !

Et on a bien fait de le faire ! Ce voyage m’a transformé. Je l’ai vécu comme un rêve qui se matérialisait ; comme une ouverture soudaine du champ des possibles. D’un coup, une vision s’incarnait dans le réel et s’y substituait. Par réel, j’entends la réalité de la vie moderne. Cette réalité monotone faite de contraintes pesantes, avec toute sa platitude, sa solitude, sa tristesse et son uniformité.

Quel contraste ! Durant ce voyage, j’ai vu le monde se colorer. J’ai ressenti comment l’art et la création pouvaient renouer avec le « champ » autour de mon être en mouvement. Chaque détail avait un sens. Chaque parcelle avait retrouvé sa saveur, sa signification. Et toutes se sont imprimées dans ma mémoire, en me laissant des souvenirs au goût étrange et impérissable !

« People are strange when you’re a stranger... »

Le purgatoire

Coïncidence ? La nullité profonde et la lourdeur de cette vie moderne, je les ai justement ressenties avec une acuité douloureuse lors du voyage à Malte où je croyais avoir perdu le carnet. Ce qui ne fut sûrement pas étranger au désespoir que j’éprouvais, à mon retour en France. Cette perte m’avait laissé avec un vide profond, tout comme mon expérience à Malte. Les deux allaient de pair. Elle contribuaient à m’éteindre le cœur ! Et il m’a fallu du temps pour m’en remettre…

En vrai, ce voyage à Malte fut lui aussi un tournant expérientiel… mais dans l’autre sens. Je m’en souviens comme le moment d’un rattrapage brutal de cette soi-disant « réalité du monde moderne ». Celle à laquelle on nous enjoint de nous plier. Cette implacable réalité qui s’insinue sournoisement, qui grignote méthodiquement comme une gangrène vicieuse, l’espérance chevillée au corps des rêveurs dans mon genre !

Mon séjour à Malte fut d’une tristesse infinie. J’y suis parti seul. J’en suis revenu seul. Non pas solitaire, mais seul ; poursuivi par un sentiment d’extrême isolement.

Sentiment d’autant plus prégnant que l’île est littéralement envahie par le tourisme de masse. Se retrouver seul au milieu de la foule. La pire sensation qui soit !

Malte…

De partout des touristes débarquent ! Sans but. Sans raison. Sans désir propre. Pourquoi sont-ils là ? On ne le sait pas trop. Peut-être pour prendre des photos. Pour montrer qu’ils y sont. Ou peut-être juste pour voir. Ou être vus. Miroir de soi. Miroir d’une vie terne. Reflet d’une vie de soumission à un travail marchand qui, dans sa grande magnanimité, daigne offrir quelques temps de pause à ses esclaves bernés dans l’illusion d’être consentants.

Et leur présence n’est pas juste une présence. Les vols low-cost fragilisent tout le tissu socio-économique. Pour quel résultat ? Des emplois précaires dans le commerce de marchandises importées qui sont aussi laides qu’inutiles. Tout le reste passe à la trappe. Tout est déstructuré. Les habitants se retrouvent dépossédés de ce qu’ils sont, de leur appartenance à leur propre environnement. Ils sont transformés en produits de consommation. En acteurs sous-payés d’un spectacle touristique marchand de niveau international... 

Bien sûr, l’île est belle. Mais je l’ai trouvée orwelienne, borgesienne, braudelienne ! Je m’y suis égaré comme dans une prison à ciel ouvert ; comme dans un labyrinthe anarcho-capitaliste qui mêlerait les pires traits du capitalisme anglo-saxon et du capitalisme méditerranéen. Métissage flippant. Lorsqu’on contemple la grandeur et l’austérité des bâtiments, on se doute que l’île a vécu un moment de son histoire où elle fut à la croisée des économies-mondes… Privilège ? Je ne le crois pas. Parce qu’on sent également que c’est cette position qui l’a anéantie ! Les flux puissants des économies-mondes l’ont vidé de sa substance. À l’instar des flux de particules cosmiques qui auraient privé Mars de sa dense atmosphère originelle... À cette différence près qu’à Malte, une vie artificielle a recolonisé l’espace laissé vacant.

L'espérance

Le pire, c’est que cette artificialité a son charme... Alors, pendant une semaine, j’ai cherché… J’ai tenté de trouver la sortie du labyrinthe. Je suis parti en quête d’un lieu paisible, authentique ; un lieu sobre où je pourrais m’asseoir tranquillement et... télé-travailler. Sauf que je ne l’ai pas trouvé ! Et si je ne l’ai pas trouvé, c’est peut-être tout simplement parce qu’il n’existe pas.

Car Malte est une île de flux. Comme Venise. Et seule la propriété privée (ou la religion) est en mesure d’arrêter ce flux. Paradoxe car c’est cette propriété, justement, qui le génère !

Donc, n’arrivant pas à me poser, je suis parti en quête d’un petit bout de vie préservée, loin de l’agitation touristique omniprésente. Mais voilà. L’île est surpeuplée et le tumulte menace à chaque coin de rue. Pas de repos. Pas de répit.

Et c’est précisément ça la puissance du capitalisme, la force des économies-mondes. Canaliser les flux, contrôler tous les flux, de telle sorte que : 1. tu ne puisses plus t’en sortir, 2. tu ne puisses plus te poser. Dans ces économies-mondes, tout est flux en permanence. Et tout est circuit car tôt ou tard, tu reviens sur tes pas. Tout enrichissement est suivi d’un appauvrissement qui, s’il ne vient pas immédiatement, arrivera inéluctablement. Le capitalisme ignore l’équilibre, le repos ; il imprime à chaque chose la marque du mouvement, de l’instabilité. La valeur ne reste jamais immobile. Elle est toujours changeante. La matière et l’esprit se meuvent dans une danse marchande incessante. Ce qui caractérise le capitalisme c’est son déséquilibre chronique. Il ressemble à un domino géant qui tombe, se relève et retombe perpétuellement.

Emportée par cet élan, dès que la marchandisation conquiert un terrain, elle repart à l’assaut pour en envahir un autre. Le déplacement de la valeur est perpétuel. Et ce faisant, il devient totalisant. Là où le monothéiste croit voir Dieu en toute chose, le capitaliste croit voir la Valeur en toute chose. Il est enfermé dans sa représentation hégémonique du monde. Le Marché est tout. Et il est partout.

Ce qui, dans le fond, vaut peut-être mieux pour lui. Car s’il sort de son ghetto conceptuel, il sera balayé par les flux de particules marchandes ! C’est la pauvreté qui le guette, la descente aux enfers, l’irradiation. Cette pauvreté redoutée qui pourrait bien le marquer au fer rouge. L’enfer des catholiques, a comme équivalent la pauvreté chez les capitalistes. Là où le pêché, l’inaction et la désobéissance risqueraient de mener le chrétien aux portes d’Hadès ; la fainéantise, l’immobilité et la mauvaise affaire y mèneront le capitaliste bien plus rapidement, bien plus sûrement et bien plus concrètement. Alors, qu’il se méfie, toute pause risquerait bien de lui être fatale…

Le devoir

Le voyage marchand s’inscrit pleinement dans ce processus de déplacement permanent. Il en est même un rouage constitutif. À Malte, j’ai ainsi découvert les affres du dortoir AirBnB. C’est à dire, la nouvelle misère du prolétariat nomade. Prolétariat, car celui qui voyage pour voyager ne voyage pas. Il travaille. Il bosse pour enrichir les réseaux dans un jeu de va-et-vient absurde entre son image numérique, sa réputation et le marché internationalisé des logements et des attractions touristiques universelles. Ou plutôt standardisées. Car elles n’ont plus de particularités, plus de spécificités, plus de substance propre. Elles puisent leur énergie dans le flux des particules marchandes qui les font scintiller ! Ces attractions, qui captent les flux attentionnels et les flux de visiteurs perdent leur aura, leur autonomie, leur fonction symbolique originelle, au point de ne plus exister que si elles sont raccordées à un immense réseau d’arrière-plan. Et c’est ce réseau qui contribue à toutes les uniformiser.

Pourquoi cela ? Par nécessité. Sans uniformisation, il n’y a plus de circulation possible. Le fil où se déplacent les électrons doit avoir une conduction parfaite. C’est la condition pour qu’il soit en capacité d’accueillir cet incessant courant marchand. Tout défaut de conduction, toute anomalie, toute aspérité, risquerait de le ralentir. Or, le flux doit être optimal, imperturbable, homogène, quantifiable. Et pour cela, les « êtres marchands », les particules marchandes qui vont le constituer, doivent être lisses, interchangeables, déshumanisés. Leurs comportements, leurs façons de concentrer l’attention, leurs désirs, doivent être similaires et prévisibles. Ils ne sauraient trop s’éloigner du fameux « circuit touristique ». Ce circuit infernal, cette puissante machine qui nourrit et canalise le touriste, à l’instar d’un robot sans âme qui fait progresser les poussins dans le process impitoyable et macabre d’un élevage en batterie !

Dans le voyage marchand, pas d’électron libre ! Travaille / voyage / consomme ! Trois injonctions et trois termes qui sont devenus interchangeables car les activités qu’ils visent ont fusionné en une seule réalité : l’activité marchande aliénée aux réseaux. Si on ne les confond pas encore totalement, c’est que le spectacle de leur différenciation reste essentiel pour maintenir le flux des désirs indispensable à la pérennisation du Marché. Il faut en effet continuer à tout prix à entretenir le mythe selon lequel celui qui voyage… doit travailler. Toute l’architecture du capitalisme repose sur l’idée d’une conditionnalité à sens unique, essentialisée, inscrite dans le grand ordre cosmique du Marché universel. « Si tu ne travailles pas, tu ne peux pas voyager ». Le voyage doit absolument demeurer un droit, une récompense, qui sont offerts aux travailleurs méritants. Le voyage doit être un progrès logique permis par notre modernité.

Sauf qu’en réalité, celui qui voyage travaille, celui qui consomme travaille, celui qui travaille consomme, celui qui voyage consomme et celui qui consomme voyage...

Et celui qui travaille… doit voyager. Car tel est son devoir ultime. Telle est sa fonction dans le grand ordre cosmico-capitaliste. Il se doit, par le voyage marchand, par ce pèlerinage éternellement recommencé, de célébrer le progrès et le travail qui ont rendu le miracle du voyage marchand possible ! C’est la vérification par les actes, par les faits, par le rituel, que le miracle s’accomplit bel et bien. « Travailler a un sens. La preuve, je voyage ». En voyageant, le capitaliste démontre son allégeance à ces deux entités surnaturelles, le progrès et le travail, qui lui prodiguent tant de bonheur et qui, surtout, lui assurent une place temporairement sûre dans une société cruelle. Place sans laquelle il mourrait aussi rapidement qu’un comateux à qui on cesserait de prodiguer des soins… En confirmant la valeur de ce qu’il croit être un loisir superflu, une passion inutile, à travers le déplacement de son corps supposément libre et prenant plaisir qu’il met en spectacle, il ne fait alors que réaffirmer sa certitude que le travail marchand est une activité utile, sérieuse, signifiante qui vaut bien la peine d'un asservissement provisoire. Mais c’est bien sûr une croyance illusoire. Son voyage n’a pas plus de sens et d’épaisseur que son travail.

Je conclus. Voir Malte… ou mourir.

Amen.

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