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Le paradoxe du paradoxe paradoxal dans la pensée économique d'Edgar Morin

La revue de sociologie lo-fi

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Titre: Le paradoxe du paradoxe paradoxal dans la pensée économique d'Edgar Morin
Auteur initial: Benjamin Grassineau
Création de l'article: 16-06-2019 04:10
Dernière modification de l'article: 02-07-2019 à 10:17
Rubrique: La revue de sociologie lo-fi
Etat de la rédaction: finalisé / Droit de rédaction: ouvert sur invitation / Licence: Licence culturelle non-marchande






Edgar Morin est un cerveau. Une « tronche » comme on dit. Penseur de la « complexité de la complexité », il peut déployer sa puissance intellectuelle dans tous les domaines : la sociologie, la biologie, la psychologie, la coiffure, le catch, le kantisme, et j'en passe.

Force est de constater, toutefois, à la lumière d'un entretien qu'il a daigné concéder à la revue Politis1, que son âme de défricheur intellectuel - qui consiste à peu de choses près à maquiller le vide avec un flux incontrôlable et ininterrompu de verbiage et de néologismes incompréhensibles - se heurte à la dure réalité de l'économie.

Pourquoi un tel grief ?

Tout est parti d'une petite phrase tirée de l'entretien.

C'est pourquoi je suis pour la métamorphose [et non la révolution]. Ce que l'on peut faire aujourd'hui, c'est faire reculer progressivement le pouvoir du profit et de l'argent. En développant des espaces d'agriculture fermière et écologique, en développant l'économie sociale et solidaire, en mobilisant les consommateurs contre les produits frelatés et les illusions publicitaires, en pratiquant des circuits courts de producteurs à consommateurs, en rétablissant les commerces de proximité...

Edgar Morin, le Luc Skywalker de l'économie ?

A priori, l'objectif est louable : lutter contre le pouvoir du profit et de l'argent – progressivement hein !, parce que j'imagine que quand on en a, on est pas trop pressés de s'en débarrasser... Mais qu’est-ce que le pouvoir du profit et de l'argent ? Difficile à dire, même si on voit à peu près où il veut en venir.

Et c'est là tout le problème. Lorsqu'on critique un champ de pratiques et de pensées avec autant d’imprécisions, on peut englober tout et n'importe quoi. Ce qui n'est bien sûr pas une manie isolée. Dans la vaste galaxie des adversaires du capitalisme, l'ennemi reste toujours très vague : le profit, l'argent et tout ce qui s'y rattache ; et surtout le « ils », indéfini, invisible, introuvable, qui opère en douce telle une entité maléfique et surnaturelle !

Une entité qui a également la propriété d’être omniprésente. Le concept de profit peut en effet facilement se confondre avec celui d'intérêt : tirer profit d'une situation, c'est chercher à « maximiser ses intérêts », et être intéressé, dans le sens commun, c'est chercher à profiter de quelqu'un. Or, distinguer une action intéressée d'une action désintéressée est bien souvent impossible. La plasticité du concept devient donc telle, sauf à le définir rigoureusement dans un contexte très étroit, qu'il peut se faufiler partout. Il est vrai que le concept d'argent, en revanche, pourrait passer pour « quelque chose » de plus tangible, de mieux circonscrit. Seulement, entendu dans un sens très général (le monde de l'argent), on le vide de toute réalité. L'Argent au sens large, c'est quoi ? Tout ce qui a trait aux échanges monétaires ? Dans ce cas, il est présent dans quasiment toute l'économie moderne et dans une bonne partie des économies primitives (pardon premières) ! A un moment donné, sauf à fuir littéralement la société, l'argent vous rattrape. Quant au concept de « pouvoir de l’argent et du profit », il ne fait que flouter encore plus l’image !

Ces concepts englobent donc tout, c’est à dire rien. Et on l'aura compris, chez Edgar Morin, l'empire du vide s’étend partout et n'a plus de limites ! On peut sans vergogne affirmer une chose et son contraire en l'espace de deux phrases.

Après tout, la multinationale Vinci n'oeuvre-t-elle pas pour le bien commun avec ses autoroutes ? Et puis, le profit, elle ne le conserve pas puisqu'elle le redistribue aux actionnaires. Quant à l'argent, c'est juste une unité de compte et d'échange qui permet de fluidifier les échanges économiques. Tout est neutre. Tout est soft. Alléluia. C'est pour les mêmes raisons que le pouvoir du profit et de l'argent a déserté, chez Edgar Morin, l'économie de proximité, l'économie sociale et solidaire, l'agriculture biologique2, les circuits courts, les associations de consommateurs...3. Eux, sont revenus depuis belle lurette au troc, à la gratuité et à une société miraculeuse où la notion même de profit n'est qu'un qu'un lointain souvenir… Dans ce monde de Oui-Oui, le pouvoir du profit a reculé, il n’existe plus. Les agents économiques sont guidés par le besoin exclusif de reproduire leur force de travail - autrement dit de survivre - et de s'épanouir dans les joies du travail.

Mais si les mauvaises langues diront que le grand âge d'Edgar Morin n'est peut-être pas étranger à ce pseudo-délire confusionnel4, ça n'a en fait sans doute rien à voir. Car la posture qu'il adopte n'est en rien originale. Il ne fait que cristalliser cette tendance de la gauche contemporaine qui, pétrie de contradictions, parce qu’incapable de clarifier son positionnement vis à vis du marché, en est venue à scinder l'économie en deux sphères imaginaires :

  • La bonne économie marchande (la République), pétrie de noblesse et exempte de « l'illusion de la publicité », du profit, de l'argent, de la pollution, etc.
  • La mauvaise économie marchande (l'Empire), emplie d'une bassesse ignoble, lieu de tous les vices. On y trouve, en vrac, la bourse, les multinationales, les américains, les buralistes, les chasseurs, les rsastes qui profitent du système, Alain Delon et les concerts géants de Johnny Hallyday5.

Dans ce contexte manichéen de guerre interstellaire, on a donc d'un côté les vilains profiteurs cupides qui aiment l'argent (l’Empire), de l'autre, les gentils humanistes qui oeuvrent pour le bien commun de l’humanité (la République). Mais d'un strict point de vue technique, c'est une gageure de trouver les critères permettant de distinguer concrètement ces deux sphères ; du moins en dehors de la noosphère et des intérêts politiques et économiques de ceux qui y adhèrent, ou bien en dehors d'une hyper-sphère qui se situe dans l’espace complexe à n-dimensions des idées d'Edgar Morin (n étant lui-même un nombre complexe, ou pourquoi pas, un entier complexe car le complexe est entier). Autrement dit, il n'y a que les Jedis comme Edgar Morin qui, tel Luc Skywalker, en ont la capacité. La nature ayant eu la grâce de les doter d'un don inné et exceptionnel que les autres n'ont pas. Et le peuple ? Tel un troupeau docile, il doit les suivre sans broncher. Et la route est bien balisée. A gauche, on entasse pêle-mêle tout ce qui a l'air familier et sympathique. A droite, tout ce qui semble lointain et hostile. Et voilà, c'est fait ! En avant Star Wars !

C'est ainsi que la sphère de l'économie cool et fun intègre la culture (la vraie, pas celle des traîtres capitalistes), l’école publique (pas la privée surtout), la recherche académique (l'école des Jedis), les techniques ancestrales comme le travail du bois par un ébéniste soucieux du respect du coeur du bois (le maniement de l'épée), l'ESS, le bio, le local, le travail ouvrier si méritant et si courageux, les minorités opprimées (les minorités ethniques, les femmes, les mathématiciens, les artistes, les ouvriers, les ébénistes soucieux du respect du coeur du bois, les chercheurs académiques, etc.) et le français lucide qui repart vivre dans la Creuse pour y fonder une épicerie solidaire. Du côté de l’Empire, s'amoncellent la finance, la techno-science, les GAFAMS, les firmes pharmaceutiques, les multinationales, la publicité, l'agriculture intensive, les capitalistes et accessoirement, pour celles et ceux qui virent mal, les immigrés, les francs-maçons, les juifs et le pétrole des arabes !

Eh oui ! Il n’est pas rare que cette pensée subtile fasse le lit de l'antisémitisme et de la xénophobie. Mais est-ce vraiment étonnant ? Une dichotomie aussi floue, vide et arbitraire laisse le champ ouvert à la récupération par des thèses réactionnaires, ou, cela s’est hélas déjà vu, par un programme visant à éliminer la population désignée comme étant à l'origine du mal ! La sphère étant vide, l'attribution causale peut l'être aussi, et la définition de la population incriminée également (on y met qui on veut). Ce qui compte, en définitive, et pour le coup, c’est très systémique, c’est la relation, la relation de haine ! Et quoi de mieux pour cela que haïr une population qui ne se voit pas !? Une population qui avance dans l’ombre et ourdit en secret un complot machiavélique !!? Des francs-maçons mystérieux et infiltrés partout !!

Evidemment, ce n'est pas le propos et l'intention d'Edgar Morin. Mais de sa pensée profonde, et plus généralement, de la pensée de la gauche contemporaine dont je viens de tailler brièvement un short, on peut vite glisser vers d'autres pensées particulièrement nauséabondes... En témoigne la prolifération des théories complotistes et racistes qui prennent le « monde de l'argent et du profit » comme cible favorite.

Ou le Dark Vador de l'économie culturelle ?

Mais soit. Allez ! Faisons plaisir à Edgar Morin. Passons sur le flou de ses concepts – qui constitue d’ailleurs sa marque de fabrique. Contentons-nous d'une compréhension intuitive de sa proposition et prenons son injonction au sérieux. En avant camarades ! Fuyons le monde de l'argent et du profit !

D'accord, chouette programme. Qu'il se rassure. Certains s'y attellent. En toute modestie, j’en fais partie. Mais de son côté, lui, que fait-il dans ce sens ? J'ignore tout de sa vie privée, mais une chose est certaine. En matière de production et de diffusion de ressources culturelles, Edgar Morin va dans une direction diamétralement opposée. Tout porte à croire qu'il serait même mû par la fièvre du profit et de l'argent !

La marque Edgar Morin, c'est en effet :

  • toute une série de livres largement diffusés et publiés sous copyright dans des maisons d'édition détenues par des grands groupes éditoriaux dont le profit est la « principale motivation » - et il ne me fera pas croire qu’il ne fait que son boulot6... ;
  • une soif inextinguible de pouvoir et d’argent, en témoignent son statut de directeur de recherche au CNRS et sa collection impressionnante de titres honorifiques ;
  • des participations à des colloques, des conférences, etc. qui rempliraient un CV de cadre sup’ parti en quête d’un emploi dans le secteur de la finance ;
  • et très certainement, du moins je l’imagine, quelques émoluments divers et variés : conseil, interventions, etc.

Donc, question. A-t-il réalisé une oeuvre aussi colossale sans argent, dans le désintéressement le plus complet et dans le respect de l'environnement ?

Alors, pour Jésus, je comprends que les historiens puissent éventuellement en débattre – après tout, pourquoi pas, tout est questionnable. Mais est-il vraiment nécessaire de se poser cette question pour Edgar Morin... ? Savez-vous quelle est la pollution engendrée par un colloque ?

On pourrait faire une analogie avec un thème récurrent dans la sphère politique : le cumul des mandats. Il se permet d’être payé, je suppose, pour ses interventions, ou au moins défrayé, et de vendre ses livres pour une somme rondelette, alors qu'il touche déjà un salaire de fonctionnaire au CNRS ! A la rigueur, s’il était en galère, on comprendrait qu’il puisse demander une participation aux frais de déplacement, mais c’est loin d’être le cas puisqu’il est déjà fonctionnaire ! Alors où est le combat contre le profit là-dedans ? Et je ne parle même pas de l'arrière-plan hiérarchique très autoritaire qui structure le monde de la recherche académique dans lequel il a surfé pendant des décennies. Ce serait bien naïf de croire que le pouvoir de l’argent y disparaît miraculeusement.

Encore une fois, Edgar Morin n'est qu'un épiphénomène, puisque ce paradoxe hante depuis belle lurette la pensée de gauche qui, embourbée jusqu'au cou dans un capitalisme culturel abject à bien des égards7, continue malgré tout à multiplier sans scrupules les attaques virulentes contre le capitalisme bas de gamme. Il faut voir par exemple, les réactions lorsque l’on suggère que l’art gagnerait à être proposé sous des licences libres... N'est-ce pas alors le propre d'une pensée élitiste aux vieux relents « catholiques » que de dénigrer d'un côté le peuple qui s'empêtre dans la fange du travail matériel, dans la médiocrité du profit et dans le hamburger mac-do, et de l’autre, glorifier l'élite qui s'élève dans la noosphère du désintéressement et qui consomme bio-local - soit une nouvelle forme de « purification » alimentaire ?

Je suis d’avis que cette dérive quasi-religieuse de la gauche contemporaine ne peut conduire qu'à sa perte. Tôt ou tard, les contradictions ne seront plus tenables. Ou peut-être que paradoxalement (on y vient !), le paradoxe d’Edgar Morin a ceci de paradoxal qu'en vidant la pensée de la gauche de toute substance, il laisse le champ ouvert à des formes de pensée plus constructives et cohérentes. Il sert d’appui à une vraie critique de gauche de cette gauche hégémonique qui s’étend de Macron jusqu’à Politis.

Car Edgar Morin a raison : se passer du marché est une excellent idée ! Mais alors, faisons-le vraiment. Arrêtons de tourner autour du pot ! Non ! L'ESS n'est pas l'ennemi du profit et de l'argent8. Restons un minimum sérieux… Construisons de vraies alternatives concrètes et pérennes au Marché au lieu de promouvoir des alternatives factices et sans avenir. Créons des espaces où la nourriture est gratuite au lieu de croire sans y réfléchir qu’en achetant dans une biocoop, on contribue à sauver la planète et à lutter contre le profit !

 

1 « Dénoncer ne suffit pas, il faut aussi annoncer une perspective », entretien recueilli par Olivier Doubre, Politis, 1413 - 14 - 15, 21/07/2016.

2 Ici, j'extrapole légèrement, mais je ne pense pas trahir trop durement la pensée indicible d'Edgar Morin. Et puis, c'est de bonne guerre !

3 Admirez l'utilisation des points de suspension.

4 95 ans au moment de la rédaction de l'article.

5 Voir l'article Il n'y a pas de Marché heureux !

6 Je renvoie ici à une chanson de Duval MC.

7 Par exemple, seule une infime minorité de la masse des prolétaires culturels maintenue dans la misère par les puissances du pouvoir intellectuel et financier, parvient à se hisser au rang des élites et touche des sommes et des gratifications délirantes. Les inégalités y sont donc très fortes et très contrastées. Je renvoie à l'article Pyramides artistiques et domination culturelle.

8 Voir sur le sujet, Le charabia de l'ESS




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