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Gratuiterie vs ressourcerie et autres réflexions Auteurs : Benjamin Grassineau (voir aussi l'historique) Création de la page: 17 juin 2021 / Dernière modification de la page: 15 février 2023 / Propriétaire de la page: Benjamin Grassineau
Résumé :
Imaginez (...) que la grande industrie, planifiée centralement, se borne à ne produire que le nécessaire : quatre ou cinq modèles de chaussures et de vêtements qui durent, trois modèles de voitures robustes et transformables, plus tout ce qu'il faut pour les équipements et les services collectifs. C'est impossible en économie de marché ? Oui. Ce serait le chômage massif ? Non : la semaine de vingt heures, à condition de changer de système. Ce serait l'uniformité et la grisaille ? Non, car imaginez encore ceci : Chaque quartier, chaque commune dispose d'ateliers, ouverts jour et nuit, équipés de gammes aussi complètes que possible d'outils et de machines, où les habitants, individuellement, collectivement ou en groupes, produiront pour eux-mêmes, hors marché, le superflu, selon leurs goûts et désirs. Comme ils ne travailleront que vingt heures par semaine (et peut-être moins) à produire le nécessaire, les adultes auront le temps d'apprendre ce que les enfants apprendront de leur côté dès l'école primaire : travail des tissus, du cuir, du bois, de la pierre, des métaux ; électricité, mécanique, céramique, agriculture... (...)Ce peut être (...) une société sans bureaucratie, où le marché dépérit, où il y en a assez pour tous et où les gens sont individuellement et collectivement libres de façonner leur vie, de choisir ce qu'ils veulent faire et avoir en plus du nécessaire : une société où "le libre développement de tous serait à la fois le but et la condition du libre développement de chacun". Marx dixit. Michel Bosquet (André Gorz), Écologie et politique suivi de Écologie et liberté, Paris, Arthaud, 2018, P.52. Dans une structure non-marchande, comme dans d'autres types de structure, se pose la question de l'incitation des participants à sa maintenance. Celle-ci est d'autant plus aiguë qu'il n'existe pas forcément de dispositif assurant une rémunération conditionnée à la tâche accomplie (obligation de contre-partie) et extérieure à la tâche proprement dite (contre-partie exogène à l'activité). Ainsi, comme la gratuiterie de Limoux est - sciemment - privée de salariés, je suis parfois obligé de motiver avec un peu d'insistance des volontaires (les « admins ») pour ouvrir (« faire des permanences »), spécialement depuis la période du confinement. À cette fin, j'utilise quatre canaux de communication :
Je n'ai pas d'appréciation quantitative sur l'efficacité de telle ou telle mesure. Tout au mieux puis-je souligner que la liste s'avère souvent peu efficace (mais l'exemple qui suivra plus loin en apporte un démenti intéressant) ; que le téléphone marche assez bien car il permet de cibler les personnes qu'on appelle (le revers de la médaille est qu'il tend alors sans doute à faire trop souvent reposer la « charge » sur les mêmes personnes; de plus, il ne s'agit pas d'un canal de communication transparent) ; que je n'ose pas toujours demander ! ; que le tableau est efficace, mais seulement, avec le noyau dur des participants (qui évolue assez régulièrement) ; que d'autres personnes ramènent également des bénévoles par leurs propres réseaux ; que n'ayant pas observé, pour l'instant, une méthode qui surclasserait les autres par son efficacité, j'ai opté pour de l'ajustement au cas par cas. À vrai dire, je suis depuis longtemps très sceptique sur la possibilité d'établir des généralités à partir d'un seul exemple ; car je crois que les forces à l’œuvre dans les processus d'enrôlement et de démobilisation dans un projet sont nombreuses et évoluent au fur et à mesure qu'il progresse dans le temps. Quoi qu'il en soit, de premières observations et réflexions sont toujours bonnes à prendre ! Voici donc quelques raisons que je mettrais en avant :
A titre d'exemple, le processus décisionnel dans les projets ouverts et non-directifs (cellule ouverte) est le suivant : 1. initiative individuelle ou collective ⇒ action ⇒ 2. modération à posteriori (ouverte à toute personne qui n'est pas d'accord) ⇒ 3. principe du « si tu n'es pas d'accord, propose autre chose et fais-le » Il a pour caractéristique de prioriser l'action et l'initiative. Il s'inspire de modèles organisationnels issus de la culture libre. Il s'oppose donc en cela à la culture associative hiérarchique dont le fonctionnement est par essence bureaucratique et sclérosant, à savoir : 1. présence de filtres (AG, ordre du jour, droit à la parole, alignement des finalités, etc.) ⇒ 2. discussion collective ⇒ 3. prise de décision collective ⇒ 4. mise en œuvre fondée sur une obligation plus ou moins latente (pression du groupe par exemple). Je maintiens que ces deux modèles sont incompatibles. Le premier repose sur la confiance en la personne agissante - au sens rogérien du terme - et ouvre à la participation libre et ouverte de tout un chacun ; le second, collectiviste, la ferme, car il se méfie de l'individu, toujours suspecté de défendre ses intérêts égoïstes. J'ai donc récemment choisi, face à cette hybridation hasardeuse qui s'avère indubitablement inutile et contre-productive, de recentrer le projet sur le modèle de la cellule ouverte, propre à la culture libre. Une première étape a été franchie il y a quelques temps, avec un changement des principes d'ouverture. Il suffit désormais juste de disposer du code pour pouvoir venir ouvrir n'importe quand. Mais alors, on se heurte à une autre difficulté. Cette façon de faire tranche avec la culture des ressourceries ou des structures caritatives de laquelle les usagers sont coutumiers. La principale question que l'on me pose lorsqu'on me contacte pour la gratuiterie est généralement : « quand ouvrez-vous ? ». Question qui à priori tombe sous le sens, mais qui est pourtant chargée de tout un arrière-plan juridique et culturel quasiment invisible : horaires précises, temps de travail précis, droit à entrer dans le lieu, droit à l'ouvrir, mise en avant du critère d'efficacité, caractère binaire (ouvert, fermé, pendant le confinement, je préférais parler de local entrouvert), etc. Est-il possible de rompre avec cet arrière-plan dans une petite ville de 10 000 habitants, relativement isolée et plutôt conservatrice ? Je pense que c'est difficile mais pas impossible. L'extrait tiré d'une discussion de la liste gratis_hva@lists.riseup.net permet de repérer à quel stade de la réflexion nous en sommes. Première proposition le 10 juin 2021 Bonjour, petite piqûre de rappel pour les permanences du mois de juillet et août, il n'y a encore personne pour garder le lieu ? Ben alors ! C'est pourtant chouette à faire, original et on peut toujours le rajouter sur le CV ! Qui plus est, le local au rdc est très frais (l'avantage des vieilles maisons). Passez pour en parler demain ou sinon, pensez à remplir le pad : https://annuel2.framapad.org/p/agenda-gratis-limoux-puivert-9ljs Et si vous êtes internetophobe, téléphonez au ------- A très bientôôt. Benjamin Deuxième proposition le 15 juin 2021 En l'absence de réponse, voilà le mail que j'envoie quelques jours après. Bonjour, malheureusement, aucun volontaire ne s'est manifesté pour ouvrir la gratuiterie de Limoux (hormis une personne). Ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé de mobiliser du monde ! Par conséquent, si personne ne se manifeste avant le 30 juin, je propose de changer le fonctionnement de la gratuiterie de Limoux comme suit :
L'objectif serait de prendre de la distance par rapport à l'activité générée par la zone de gratuité de la gratuiterie, car c'est elle qui demande le plus de temps et qui crée une confusion problématique entre la gratuiterie et une ressourcerie - ce qui n'a rien à voir. Les activités mises en avant seraient alors :
Ainsi, le fonctionnement du lieu serait repositionné sur son objectif initial : participer à la construction d'une contre-économie non-marchande fondée sur la non-obligation, l'ouverture et l'échange réticulaire et non sur un lien de subordination et de soumission à l'Etat ou à une organisation quelconque. présence Voilà pour ma proposition. Merci d'en faire un retour directement sur la liste si vous souhaitez réagir. Benjamin Comment le modèle associatif hiérarchique cherche à s'imposer Ma proposition a donné lieu à deux propositions de permanence et a suscité une réponse chez une personne qui a déjà participé à des réunions de l'association (clairement imprégnée de la culture associative hiérarchique). Bonjour Benjamin, emprunté à la Merci pour ces éclaircissements. S'il y a une différence entre la ressourcerie et la gratuiterie, il serait en effet intéressant pour le commun des mortels de bien préciser tout cela. A signaler qu'il y a un réseau d'échanges sans argent qui se développe actuellement (mocica.org) et qui vient de créer une "assemblée" "haute vallée de l'Aude". Il n'est peut-être pas inutile aussi de rappeler l'existence de la monnaie libre qui n'est pOn ne peut pas les croiser.as une "organisation quelconque" mais simplement une monnaie citoyenne avec laquelle il est tout à fait possible de faire des dons entre citoyens libres, puisque la monnaie libre n'a pas de valeur définie. Rendez-vous dimanche 27 juin au Spot à Espéraza toute la journée pour plus de précisions. Librement. Voici ma réponse 1 : La définition d'une ressourcerie est la suivante (Wikipedia) : Une ressourcerie est une structure qui gère la récupération, la valorisation et la revente de biens sur un territoire donné. Elle a également un rôle de sensibilisation et d'éducation à l’environnement. De nombreuses structures ont également un rôle lié à l’insertion par l'activité économique, ce qui amène une dimension sociale supplémentaire" L'association Gratilib, depuis plus de 10 ans, promeut tout le contraire. Elle défend, de façon claire et précise toute forme d'alternative à l’échange marchand (achat, vente, troc ou contribution obligatoire) qui respecte les libertés individuelles fondamentales (activités non discriminantes, possibilité d'avoir des échanges symétriques, c'est à dire être à la fois donneur et receveur, etc.). Plusieurs remarques.
J'en viens au projet que tu mentionnes https://mocica.org. Il n'est pas difficile de voir qu'il est antinomique aux objectifs de l'association. D'abord, parce que l'association n'a jamais pris position contre l'argent. On peut très bien donner de l'argent, sous la forme d'une crypto-monnaie ou autres. Où est le problème ? Après tout, la monnaie n'est qu'un bien avec des propriétés physiques un peu particulières et le seul avantage qu'on peut trouver aux monnaies privées, c'est qu'elles permettent de court-circuiter le contrôle étatique sur les échanges. Ce que nous défendons, c'est l'échange sans obligation de contre-partie. Ensuite, l'idée d'un monde sans argent est complètement totalitaire, au même titre que l'est celle d'un monde intégralement dominé par le marché ! Chacun a le droit d'échanger comme il le veut avec qui il veut. S'il a envie d'utiliser de l'argent, ça le regarde. L'association GratiLib défend uniquement l'idée que, pour être réellement libre, chaque personne sur cette planète devrait pouvoir bénéficier de ressources gratuites afin de satisfaire ses besoins fondamentaux. Pour cela, une des solutions est d'augmenter la sphère des échanges non-marchands et d'accroître le volume des ressources librement disponibles : soit en l'augmentant concrètement, soit en permettant d'y avoir accès plus facilement, soit en diffusant des informations libres et ouvertes qui permettent de mieux les localiser. Cela n'a rien à voir avec ce projet démesuré et fascisant. A ce sujet, pour mettre en œuvre cette idée (à petite échelle bien sûr), nous avons développé, dans la gratuiterie de Limoux, après l'expérimentation de la maison non-marchande de Puivert, le concept d'équivalent disponible - concept certes un peu flou et imparfait, mais c'est volontaire car il est ainsi plus adaptatif - qui stipule que si une ressource est proposée de façon payante dans la gratuiterie, elle doit pouvoir être simultanément proposée sous la forme d'un équivalent gratuit. Par exemple :
Ce concept est simple, efficace, éthique et à mon avis moins confus que le prix libre. Il est de plus, je l'espère, accessible au commun des mortels. Sur ce point précis, nous avons organisé dans la région, depuis un peu moins de 10 ans, des séminaires de réflexion participatifs (toute personne pouvait en proposer et y participer), sans mettre sciemment en avant telle ou telle « pseudo-star » du moment. Il n'y a jamais eu personne. Alors bon, on a le niveau d'ignorance qu'on mérite. Enfin, pour celles et ceux qui croient comme moi que l'orgasme cosmique dans une assemblée interplanétaire ne changera rien à l'état de la planète, il y a deux moyens simples de changer les choses – qui se situent certes à une échelle plus modeste, mais tout est question de point de vue - : proposer ses affaires à prêter gratuitement, en utilisant par exemple la plateforme https://nonmarchand.org, 100% libre, gratuite et DIY, et qui sert à ça depuis 2010, ou bien, encore mieux, venir faire une permanence à la gratuiterie de Limoux. Je sais, c'est moins fun que de refaire le monde dans une assemblée grandiose avant d'aller craquer son RSA à Inter, mais bon, au moins, ça sert vraiment à quelque chose. Ça s'appelle de l'action directe non-violente. Et ça marche. Bien cordialement Benjamin Un des points intéressants dans cette remarque anodine d'un habitant porteur actif de projets globalement issus de l'ESS, est qu'on perçoit bien qu'il n'est fondamentalement pas dans la coopération mais dans la concurrence. C'est très révélateur du fonctionnement du secteur associatif hiérarchique. C'est un secteur segmenté et concurrentiel. Les entités et les personnes qui les portent ne peuvent à se titre co-construire des choses ensemble « par le bas » et encore moins un « bien commun » comme elles le prétendent, puisqu'elles défendent prioritairement non pas l'activité, l'action en tant que telle, mais une fiction, un totem, à savoir l'identité de leur structure. C'est cette identité qui leur apporte des fonds, et accroît de façon plus générale leur capital au sens bourdieusien du terme. Cela explique pourquoi l'échange ou encore l'adoption des innovations portées par une structure concurrente, seront si souvent dissimulés ou minimisés. J'ai pu l'observer en 2010 - 2011, quand les dispositifs que nous avions inventés au café citoyen de Lille avait été littéralement plagiés sans être cités par une autre association géographiquement proche. Il s'en suit également que l'innovation, et c'est un fait que l'on peut observer de façon très claire, arrive toujours « par en haut ». Les courants, les mouvements qui fédèrent, mobilisent, viennent toujours d'ailleurs. Une des raisons en est que le groupe qui les porte devient alors détenteur d'un capital d'innovation qu'il peut valoriser auprès des autres structures, auprès des financeurs ou auprès d'un nouveau public cible. C'est cette augmentation de capital qui est recherchée et non les rémunérations intrinsèques de l'action en tant que telle. C'est assez frappant dans l'exemple précédent. Tandis que nous proposons depuis bientôt 10 ans de construire un mouvement par le bas dans la HVA de l'Aude, sans guère rencontrer de succès localement parlant, un projet porteur d'un message abstrait et impersonnel, déresponsabilisant et quasiment « commercial », est adopté parce qu'il provient de l'extérieur. Le rapport à l'innovation est donc clair : pour s'implanter, d'une part, elle doit venir de l'extérieur et d'autre part, elle doit provenir « d'en haut ». De mon point de vue, l'innovation ordinaire, chère à Norbert Alter, n'est qu'un mythe destiné à épater les managers ! Non seulement, elle n'existe pas en tant que variable d'ajustement entre le prescrit et le réel, mais de plus, son impact en matière de diffusion des innovations est inconséquent. Doit-on pour autant renoncer à la mobilisation par le bas ? Du moins faut-il admettre qu'elle n'obéit pas aux mêmes objectifs puisqu'elle vise à ancrer des concepts dans la pratique et à produire des concepts via la pratique. En cela, elle est extrêmement puissante et peut, si elle est correctement menée, conduire à développer des innovations très clairement disruptives. Par contre, elle ne permet pas de mobiliser durablement ce que l'on pourrait appeler la population des « consommateurs d'espérance ». Sans doute pour une raison assez simple : le décalage parfois abyssal qui existe, dans cette population, entre l'espérance et le réel, entre la représentation du changement global et la pratique quotidienne. On connaît l'adage : « agir local, penser global » qui paraît susciter l'espoir d'une connexion invisible entre l'action locale et le changement social. Mais en réalité, l'illusion du participatif qu'il véhicule, est exclusivement due à l'ordre dans lequel les termes apparaissent. Changeons-le et nous obtenons : « penser global, agir local ». On retrouve alors, de façon latente, les fondements de la technocratie, du taylorisme, du rationalisme instrumental. Les experts pensent global et les pions pensent local ! Hélas, bien des mouvements contestataires ne parviennent pas à s'extraire de ce schéma descendant, puisant sans doute ses racines dans le fonctionnement « universitaire » lui-même nourri de la structure dogmatique du catholicisme qui oppose l'âme et le corps. « Penser local, agir global », voilà le véritable enjeu ! Car c'est de la sorte que l'on peut reprendre corps dans l'action, renouer avec les faits, produire une pensée qui s'arrime, qui se nourrit de la pratique quotidienne et non d'une nourriture céleste qui n'existe nulle part ailleurs que dans l'esprit des grand prêtres auto-proclamés ! La pensée, la réflexion, doivent se construire dans l'action, dans le local. Encore faut-il leur laisser la possibilité de s'épanouir. Ce que le système associatif hiérarchique ou la pensée traditionnelle ne permettent pas. Il faut donc trouver une voie alternative, entre ce que j'ai appelé ailleurs l'industrie du changement et l'inertie du conservatisme. Il est significatif que cette voie se dégage généralement dans des secteurs vierges, encore faiblement institutionnalisés, ou plutôt professionnalisés. On tient peut-être là une piste prometteuse. Sortir ou protéger une activité du marché, c'est empêcher sa professionnalisation ; c'est éviter que des intérêts établis ne la ferme et ne la fige, pour protéger leur source de revenus. Mais tout cela ne nous apprend pas comment on pourrait passer d'une pensée locale à une action globale. Concrètement, n'est-il pas vrai que le jardinier qui a découvert une bonne technique en pulvérisant du roundup sur son jardin se moque bien des conséquences globales de son action ? Je ne le crois pas personnellement. Je pense que le décalage qui existe entre sa pensée locale et son action globale, provient du fait qu'il n'arrive pas lui-même à déterminer les conséquences locales et globales de son action, parce qu'il est sous l'emprise d'une idéologie globale, en l'occurrence, celle qui est développée par le lobbying des vendeurs d'insecticides chimiques et qui est martelé dans les manuels de jardinage sous la férule de tel ou tel expert en agronomie ou en horticulture savante. Paradoxalement, il n'est pas le « débile profond » que les écologistes aimeraient voir en lui, mais au contraire, le bon élève à qui on a savamment appris la parole sacrée - et cet apprentissage a été le fruit d'un endoctrinement scolaire de longue haleine - qui a appris l'obéissance, la soumission à la norme et à la parole qui vient d'en haut - la parole du druide ! C'est là le fond du problème. Ce n'est pas que cette parole soit bonne ou mauvaise. C'est surtout qu'il n'est pas en mesure de produire par lui-même, de tirer de son expérience, sa propre pensée et la parole correspondante. Mais comment pourrait-il en être autrement dans un système descendant où l'obéissance et la soumission au groupe sont la condition sine qua non de l'intégration, du succès et de la survie !? Personne n'a jamais demandé au jardinier de penser, d'inventer, de créer, de comprendre son environnement. Au mieux aura-t-il développé quelques innovations ponctuelles qui auront permis de corriger les erreurs du modèle qui lui a été prescrit, de réduire l'adéquation entre la règle imposée et le réel. Par conséquent, je crois que si le jardinier ne pense pas global, c'est tout simplement qu'il est dépossédé de sa capacité, voire de son droit à le faire. Mais, et je pars ici d'un postulat très rogérien, je reste convaincu que si on lui rendait les moyens de le faire, il corrigerait son action en fonction des effets globaux qu'il anticiperait. Nulle personne n'a envie de pourrir la planète. En revanche, des groupes seront dans l'obligation de le faire, notamment s'ils sont emprisonnés dans des logiques marchandes et institutionnelles. Replacer la personne au cœur du changement social et de la production de la pensée (et non la consommation d'idéologies toutes faites), voilà une voie réellement subversive ! Mais pour l'emprunter, encore faut-il parvenir à s'échapper de l'influence de deux institutions : le marché et le système scolaire et universitaire. Car c'est là que le savoir et sa manipulation sont confisqués. Pour le premier, la détention du savoir et du savoir-faire est l'une des principales armes permettant de déposséder la personne de sa capacité à faire par elle-même - notamment via le Droit qui permet la légitimation de l'exclusion des ressources. Le marché, par définition, déresponsabilise. On n'apprend pas à faire. On délègue à celui qui sait. Quant à l'institution scolaire, elle est par définition l'antithèse de l'éducation autonome. En résumé, je ne vois pas aujourd'hui comment on peut espérer le changement social sans prôner une libération de la personne qui opère à la fois dans le champ de l'épistémologie et de l'échange. Dit de façon plus directe, aucun mouvement politique humaniste n'est cohérent s'il prône la collaboration et l'asservissement au système scolaire et universitaire et l'asservissement au marché (dont le travail rémunéré n'est qu'un élément). En tant que personnes, et non en tant que groupes, nous devons nous libérer à la fois du marché et de l'École, au sens large. Sans quoi, nous serons éternellement confrontés au retour du fascisme. Notes 1 J'y ai effectué quelques modifications mineures à posteriori. ⇑ 2 Pour dire les choses de manière plus technique, dans bien des cas, l'impact environnemental d'une activité prise isolément ne dépend pas de sa modalité d'échange. En revanche, l'impact environnemental relatif n'est sans doute pas le même au niveau global, selon le mode d'économie dominante (marchand ou non-marchand pour simplifier), mais rien ne le prouve formellement. ⇑ Annexe Je rapporte ici une discussion que j'ai eue avec un invité de la gratuiterie, via le site BeWelcome : Bonjour, J'espère que tu vas bien, que ton projet sociologique que passe bien aussi. Personnellement j'ai parlé de la gratuiterie à un grand nombre de personne et c'est fou comme les gens sont surpris par l'initiative. Comme si notre monde était bloqué dans un certain mode de vie. Encore merci. Je me demandais s'il était possible de me laisser un avis sur le site BeWelcome. À bientôt. Bonjour, Ma foi, ça va quoiqu'un peu débordé ces derniers temps entre le travail, les projets, la maison, les enfants, etc. La garde alternée, c'est chouette, mais pas toujours évident à gérer avec trois petites... Enfin, tu sais ce que c'est ! En tous les cas, oui, les projets avancent bien et j'en profite pour te faire savoir que le projet de caravane de la gratuité sur Toulouse a démarré. On devrait faire une sortie ce WE je crois. Si tu veux être tenu au courant, n'hésite pas à me le faire savoir en me renvoyant ton numéro de téléphone. C'est X, une copine toulousaine qui le gère, et elle est super motivée ! Concernant le mode de vie, je pense qu'il y a deux éléments distincts. Le premier est de vivre avec les enfants dans une maison de ce type. Ça, je reconnais que c'est compliqué et ce n'était d'ailleurs pas dans mes intentions quand je l'ai achetée. Mais en ce moment, je fais avec ! À vrai dire, ça ne me dérange pas trop, car comme je n'ai jamais eu un esprit très sédentaire, je n'y suis pas souvent ! Le second est de partager gratuitement ses affaires, son logement, etc., comme je le fais et comme bien d'autres le font aussi. Sur ce point, par contre, j'ai du mal à comprendre, comme toi, d'où vient le blocage.
Voilà, voilà. Je t'ai donné mon point de vue. Il est certes minoritaire, mais depuis le temps que je le tiens, et que je m'y tiens, j'ai appris à ne plus m'attarder sur certaines critiques que je trouve trop faciles. Je pense que l'économie du partage en réseau, ou bien l'économie non-marchande, nous offrent une formidable opportunité pour transformer les choses de façon positive et conviviale, et aussi de se transformer utilement soi-même. Et cette conviction est constamment vérifiée en pratique. Donc, de mon côté, je ne vois rien, mais alors rien à l'horizon qui pourrait me faire changer d'avis sur la question. Et pour finir, je citerais deux adages auxquels je souscris : « chacun mène sa vie comme il l'entend » et « chacun est maître en sa demeure ». Je m'occupe de te laisser un commentaire. Bien à toi. Catégories: Économie non-marchande
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